D’une parenthèse incompréhensible, d’un discours sur la méthodologie, des faisceaux de convergence ou divergence, de l’impalpable nature de la réalité et de l’aisance du rêve


D’une parenthèse incompréhensible, d’un discours sur la méthodologie, des faisceaux de convergence ou divergence, de l’impalpable nature de la réalité et de l’aisance du rêve   

La réalité n’est jamais une, elle est diverse, variée, multiforme, composite, isotopique, un alliage souvent inconnu dont on soupçonne la composition sans jamais pouvoir le démontrer avec certitude, une multiplicité de couches se superposant et s’additionnant ou se soustrayant au gré des presbyties, myopies et hypermétropies des vivants s’essayant au délicat exercice de la désincarcération d’une once de vérité d’un fatras inaccessible, incompréhensible, et tentaculaire.

Nous en avons fait la cruelle expérience aujourd’hui.

Nous avons abordé cette zone fertile et verte, d’un vert quasiment émeraude, épais et vif, profond et suave, une étape grisante et euphorisante, un bond de Mars la rouge à la forêt équatoriale, j’exagère, vous le savez bien, mais vous suivez certainement ma pensée mieux que je ne pourrais le faire, il n’y avait à vrai dire que peu de traces de cette couleur, juste quelques signes par-ci par-là, quelques semblants de prés et champs, une drôle de sorte d’arbre aux feuilles sèches sans l’être vraiment, entortillées mais fines, et un mince filet d’eau qui s’écoulait au milieu de ce qui je présume pourrait être qualifié d’oasis, le contraste était cependant tel entre le monde de désolation, de mort, de peur et violence, de poussière, cendre et ruine que nous venions de quitter et celui-ci, agréable et frais, presque humide, humant la vie, respirant, exhalant une certaine fraîcheur, et exhibant une fascinante atmosphère de routine et de sérénité, de calme et paix, que tout s’est trouvé transfiguré, y compris le vert et le bleu, le rouge et le jaune.

Tout nous a semblé différent.

La vie trouvait en ce lieu une nouvelle floraison. Nous avions changé de monde, traversé une frontière invisible, franchit une porte invisible, nous étions sur une autre planète. Du moins c’est ainsi que nous avons interprété ceci avant que tout ne diverge et s’effondre sous le diktat des apparences et des faux-semblants.

Nous avons marché un moment puis atteint quelques maisonnettes en bon état, proprettes, bien équipées, et entendu les premiers vrais sons depuis fort longtemps, des chants d’enfants dans une école un brin désuète, des paroles échangées entre un berger et ses chèvres, des bienvenus gracieux qui nous étaient adressés.

Puis, un homme est venu à notre rencontre, nous a accompagné jusqu’à une sorte de place centrale entourée de plusieurs bâtiments simples et blancs, visiblement des habitations, une église ou temple, un magasin, une poste affublée d’un garage et d’un distributeur d’essence, et deux ou trois autres constructions blanches elles aussi ressemblant à de petites administrations, et nous a présenté à un couple qui nous attendait sur une véranda paisible issue d’un autre lieu et temps.

Nous avons été chaleureusement accueilli et on nous a proposé des boissons et des fruits, puis nous avons conversé, à bâtons rompus pendant plusieurs heures, avons dîné puis conduits à nos quartiers très simples, conventionnels mais fonctionnels.

Vous vous demandez certainement pour quelles raisons j’ai utilisé les termes de ‘cruelle expérience’ en introduction à ses propos… et bien ceci provient du fait que lorsque nous avons commenté les dires de cette soirée, les propos échangés, les informations et éclaircissements fournis, nous avons abouti à des conclusions proprement divergentes.

Pas un seul d’entre nous n’a vécu la même expérience, aucun n’a entendu la même chose. Nos souvenirs divergent totalement. On pourrait croire que nous n’avons pas été au même endroit au même moment.

Qui a raison ou qui a tort ?

Je n’en sais rien, nul n’en sait rien, personne ne peut le dire, mais la vérité n’est pas dans une quelconque convergence des expériences car toutes divergent. Généralement, on aboutit à une approximation quelconque en procédant à une moyenne arithmétique, si l’on raisonne de cette manière, ou un faisceau de convergences si l’on est juriste. En tout état de cause, on s’essaie à un recoupement des faits notés, des développements entendus, des récits faits, des démonstrations tentées ou réussies, des observations approchées.

C’est ce que nous avons fait. Mais nul n’est parvenu à approcher un début de caractère commun, rien que des conclusions divergentes.

A part le fait qu’il s’agissait d’un couple souriant, rien d’autre, absolument rien, n’a suscité le moindre agrément entre nous. Même une chose aussi triviale que l’âge ou le nom de l’un et l’autre n’a pas été agrée. La femme pourrait ainsi avoir 25, 30, 45, 60 ou 75 ans. Pour l’homme, la fourchette est entre 30 et 70 ans. Lui s’appellerait John, Maxime, Edouard, Bertrand, Albert, Ahmed, Benjamin, Sébastien ou François. Elle pourrait répondre au nom d’Eléonore, Margaret, Betty, Sarah, Julia, Bénédicte, Ellen, Mathilde ou Jennifer.

Le reste est à l’avenant.

Nous pourrions être tombée sur des représentants d’une secte, d’une entreprise multinationale spécialisée dans l’extraction de minéraux précieux, d’une association caritative et philanthrope, d’une institution multinationale chargée de répandre bonheur, paix et plénitude, d’une ancienne puissance coloniale, d’un pays souhaitant développer des relations commerciales avec celui dans lequel nous évoluons, d’une autre planète en visite d’exploration, d’une université anglo-franco-hystéro-maçonne spécialisée dans l’anthropologie, l’ethnographie, la collecte de sang, le ramassage de plantes médicinales rares, l’exploration de cavités et dessins préhistoriques ainsi que la collecte de fossiles et reliquats de périodes anciennes, ou de messianiques missionnaires spécialisés dans le prosélytisme avancé.

Maria nous a suggéré de ne pas en dire plus et de nous reposer.

Nous essaierons demain d’en savoir plus. Nous verrons bien. Pour l’heure il n’est pas possible de ne pas ressentir un profond sentiment de désillusion.

Plonger dans le rêve est peut-être, à ce stade, fort salutaire. A demain.

sol571

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De nouveaux paysages dans le désert, de la signification d’une route bitumée au milieu de nulle part, des spéculations inappropriées à cet égard et à nouveau de ce pauvre Piero Della Francesca qui n’en demandait pas tant


De nouveaux paysages dans le désert, de la signification d’une route bitumée au milieu de nulle part, des spéculations inappropriées à cet égard et à nouveau de ce pauvre Piero Della Francesca qui n’en demandait pas tant 

Nous avons quitté cette succession de hameaux, villages et baraques brûlées ou détruites, ce monde de poussière et désolation, ces images de fin d’humanité, poursuivant notre marche lente et silencieuse le long d’une route bitumée, noire et brillante au soleil, avec lignes jaunes tracées méticuleusement de chaque côté, une apparence de normalité totalement surréelle au milieu de l’enfer, tandis que de part et d’autres de la route le même spectacle à l’infini, une savane ou steppe sèche, aride, perdue, marquée par endroit par un buisson épuisé, des grappes de pierres sombres, des taches d’herbes hautes jaunes sales, le tout traversé par un vent chaud et éreintant.

Plus loin, on reconnaît des groupes d’arbres plus conséquents dont certains sont simplement noirs, reliquats d’un ou plusieurs incendies, probablement liés aux évènements inconnus ayant aspiré la vie hors des contrées que nous venons de traverser.

Le vieil homme, avant de s’effondrer dans les bras de Maria avait demandé POURQUOI ? avant de s’effondrer une dernière fois. Nous n’en savons rien et ne sommes pas équipés pour comprendre, analyser, disséquer et examiner, nous ne sommes pas des médecins légistes, des experts, des envoyés de je ne sais trop qui pour enquêter sur je ne sais trop quoi et faire ensuite rapport je ne sais trop, nous sommes des âmes en peine marchant vers leur devenir lassés et éreintés par le spectacle en négatif qui leur a été offert en guise de prime de bonne conduite. Pourquoi nous ? Pourquoi pas…

Nous marchons sur cette langue noire séparant la contrée en deux parties semblables et similaires, deux absences, deux silences, deux zones sans ombre et sans vie.

Maria a fait remarquer ce matin que depuis que nous arpentions cet Hadès implacable nous ne nous étions jamais demandé pourquoi alors que tout était tragiquement pauvre, mort, gris et sombre seule la route était noire et bien entretenue. Certes, a-t-elle souligné, la route est parfois recouverte de tâches de sable ou terre, mais dans l’ensemble elle est en excellent état. Il n’y a pas de bosses, de trous, de parcelles abîmées, de morceaux de bitume disparus ou endommagés. Il pourrait s’agir d’une fraction de l’autoroute conduisant à un aéroport ultra contemporain dans une frange du monde oublieuse de tout ceci. Alors, d’où vient cette route ? Où va-t-elle ? Qui l’emprunte ? A quelles fins ? Nous n’avons vu que des traces de destruction, de mort, de combats, d’exils et de fuites s’étant produites dans des villages misérables et pitoyables le tout au milieu de roches, de sable, et de vagues arbres sans âge ni feuille, le tout recouvert de poussière.

Les trois pingouins aux lunettes roses qui étaient demeurés silencieux ces temps-ci accablés par la vue de tant de haine et de violence ont commencé à reprendre un peu d’énergie. Ils sont pareils à nous-mêmes mais un peu plus expressifs. Le spectacle de la mort laisse des traces aux tréfonds des âmes mais l’épiderme de celles-ci ne peut tolérer trop longtemps d’être ainsi marqué au fer rouge et cherche par tous les moyens à s’extirper de cette gangue de mort.

Ils ont ainsi disserté sur le contraste de la route et des villages incendiés et détruits : « Peut-être ces gens se sont-ils battus pour retrouver le lieu où est enfouie la Chapelle d’Arezzo et les fresques de Piero Pella Francesca qu’elle contient ? Peut-être qu’auparavant les hautes instances de la communauté internationale universelle, philanthrope et avisée avaient fait construire cette route pour amener les millions de spectateurs attendus vers celle-ci. Les villageois se seront ainsi battus pour savoir qui auraient le droit de protéger les lieux saints et bénéficier de la protection de Piero- qui serait bien triste de savoir que l’on s’est ainsi battu pour avoir l’honneur de lui rendre hommage de la manière la plus appropriée. »

La machine à gaz rondouillarde et politicienne a rompu le silence qui était le sien pour réagir immédiatement à ces propos : « Je vous ai compris chers pingouins, je crois que vous avez raison, comme toujours, il y a du vrai dans tout cela, nous devons obtenir des subventions des hauts représentants du peuple avisé et cultivé et permettre de déterminer un accès apaisé, facilité et ordonné vers les lieux saints d’Arezzo et sa chapelle renfermant les trésors de Piero. Le COUAC dont j’ai l’honneur d’être le Président, cette Confédération opportuniste et utopique des anarchistes contemplatifs, est prête à répondre immédiatement aux demandes qui pourraient lui être transmises, les étudier avec soin et éviter d’autres carnages de cette nature. Nous créerons un espace international sous contrôle COUACIEN, érigerons un mur surveillé par des miliciens universels et bons, séparerons ceux qui doivent l’être et déterminerons les critères permettant l’accès sans restriction des peuples comblés vers les lieux saints d’Arezzo. »

Le Yéti anarchiste a repris pour le coup sa faconde et subtilité habituelle et a répondu aux interlocuteurs précédents de cette manière un peu brusque : « Bandes d’imbéciles, on n’est pas en Italie. Ces villages ne sont pas Arezzo. La chapelle n’est pas dans le désert. Les représentants ébahis du monde se foutent de Piero comme de leur dernière chaussure, à moins qu’ils n’en obtiennent un exemplaire pour pouvoir le revendre aussi cher que possibles aux autres imbéciles de philanthropes, et vous, vous racontez n’importe quoi. Ce qu’on a traversé ce n’était pas le spectacle d’artistes en herbe, c’était autre chose. Cessez de raconter vos conneries et pensez au vieillard. Ce n’était pas Piero que je sache. »

Entendant ces propos fort nuancés, j’ai pris les devants, me suis munis de mon brave et fort sage extincteur et ai exigé le silence. J’ai enjoint aux pingouins de déposer les cailloux qu’ils avaient ramassés et au Yéti d’en faire de même avec le radiateur jaune artiste sur les bords qui n’avait rien demandé à personne surtout qu’il traverse ces jours-ci une crise d’identité particulièrement vive avec des bulles de son passé ayant émergées dans sa réalité quotidienne à la faveur des visions d’horreur précédemment décrites.

De tous j’ai exigé le calme et la dignité rappelant nos bonnes intentions de la veille suggérant d’arrêter pour l’heure toute spéculation inutile. Maria en a fait de même et alors que l’autruche volante, flottante et trébuchante souhaitait réciter un sonnet qu’elle qualifiait de paradigme de paix, elle l’a interrompue gentiment lui suggérant de reporter ceci au repas que nous prendrons dans quelques heures.

Nous avons repris notre marche vers le nord et vers une ligne sombre et verte qui semble émerger de l’horizon.

Peut-être s’agit-il d’un mirage. Peut-être pas.

wall544

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De la mort d’un vieil homme sous un arbre asséché, de l’espoir et du désespoir, de l’humain et des vivants, d’hier, demain et aujourd’hui


De la mort d’un vieil homme sous un arbre asséché, de l’espoir et du désespoir, de l’humain et des vivants, d’hier, demain et aujourd’hui

La scène s’est reproduite sur l’écran de mes paupières fermées une bonne dizaine de milliers de fois cette nuit. Nous marchions depuis des siècles dans univers de mort, de peine, de tristesse et de violence, sans un bruit, sans une ombre, avec pour seuls autres compagnons que les fantômes de ce qui fut, des détails et objets insignifiants à en pleurer, enterrés sous un saupoudrage de cendres et de poussières, l’imagination faisant le reste, nous attendions de voir et d’entendre, de sentir et toucher, un autre vivant, mais un vivant qui aurait vu ce qui s’est passé en ces lieux oubliés des vivants et des dieux, dans un ailleurs sans nom et sans espérance, et, enfin, lorsque nous avons rencontré un survivant, un vieil homme digne, triste et squelettique, assis sous un arbre aux feuilles desséchées, il nous a demandé POURQUOI ? Ou peut-être ne nous a-t-il rien demandé mais a-t-il exigé de quelques représentants d’une humanité qui n’est plus qu’un souvenir une réponse à ses propres questions, pourquoi ces absents ? Pourquoi ces morts ? Pourquoi ces viols et tueries ? Pourquoi tout ceci que nous n’avons fait que survoler, croiser, apercevoir sans comprendre, puis il s’est affalé sur les genoux de Maria et s’en est allé, la seule chose qu’il pouvait faire.

Peut-être également, le Yéti nous a-t-il transmis le témoin, peut-être n’a-t-il rien compris à ce qui s’est passé, probablement a-t-il vu et subi ce qui était insoutenable, inacceptable, odieux et inhumain, mais tout aussi probablement n’a-t-il pas compris pourquoi ceci avait été commis ? Pourquoi un tel outrage ? Pourquoi un tel déchaînement de haine, de violence, de malheur, de cruauté ? En réponse à quoi ? A qui ? Pour quels gains dérisoires ? Pour quelle victoire ? Sur qui ? Sur quoi ? Le Yéti a sûrement raison, le seul témoin que nous ayons rencontré nous a transmis une responsabilité très lourde, une formidable et énorme responsabilité, comprendre pourquoi, ce qui n’est pas une mince affaire, puis il s’en est allé.

Le radiateur jaune artiste sur les bords, réincarnation d’un grille-pain existentialiste a retrouvé des tons et propos que l’on avait oublié en disant, une fois le corps enterré sous le vieil arbre asséché, qu’il ne serait pas fâché qu’on le laisse là lui aussi, sous un arbre, sans savoir ce qui s’est passé, car selon lui ce dont nous sommes les observateurs ébahis, impuissants, ignorants et cruellement désarmés, n’est rien moins que la mort de l’espoir, la fin de l’humanité, car si un vivant en sauvant un autre peut sauver l’humanité, il peut aussi en sombrant dans la violence extrême, dénuée de toute explication raisonnée, faire sombrer avec lui l’humain, le vivant, et bien sur l’espoir.

Les trois pingouins aux lunettes roses, amateurs de Piero della Francesca, ont posé leurs ailes sur les stries de notre jeune ami et lui ont dit qu’en tout temps la violence avait été la maîtresse des vivants, surtout des humains, que même s’ils avaient coutume d’utiliser le terme ‘bestial’ pour qualifier l’insoutenable et l’indescriptible, c’était une petite coquetterie d’un vivant dégénéré, l’humain, que de passer le baquet à celui qui n’en peut mais, car nul animal ne s’est jamais comporté comme lui, et que si exception il y a avait elle ne se trouvait que chez des êtres exceptionnels tels Piero ou Maria. « En conséquence de quoi, » ont-ils déclaré, « ce n’est pas à nous, représentants d’ordre différents de prendre ombrage de ce que nous voyons. Ceci ne fait que confirmer ce que nous savons depuis l’origine de ce fichu humain, il est fait pour durer mais le jour où il disparaîtra, de son propre chef, nous n’aurons d’autre choix de le suivre. Alors, pleurons, mais essayons de ne pas être résignés, ceci ne servirait à rien, levons les yeux vers l’horizon et essayons, la tête haute, nous qui ne sommes pas humains de nous conduire en vivants, en vrais vivants. »

L’extincteur fort sage a prié chacun de se taire et de respecter la dignité du vieil homme. « L’humain est fourbe et cruel » a-t-il souligné « mais il y a aussi en lui, aux tréfonds de son être des signes qu’il demeure vivant, droit et digne, comme ce vieil homme qui a tout vu mais est resté pour témoigner à l’extrême limite de la vie et de la mort, et pour lui et pour celles et ceux qui ont disparu de quelque manière que ce soit nous ne pouvons pas dire cela. La vie est sacrée et catégoriser en pièces uniques et grossières est tout aussi indigne que de ne rien dire ou faire. Il nous faut nous élever au-dessus de ceci, il nous faut être aussi digne que ce vieil être l’a été, en tout cas il faut essayer de l’être. »

Maria s’est approchée du vieillard, l’a embrassé sur son front rouge et noir et lui a dit qu’il avait raison, que la mort c’était la continuité de la vie et que la vie était le débouché de la mort, que les deux s’intercalaient entre rien et rien mais que depuis l’aube du vivant si certains tentaient et réussissaient à tout détruire, brûler, violer et tuer, les autres essayaient tant bien que mal de se dresser, de s’indigner, de se hausser au-dessus de l’horizon au risque de tout perdre. « C’est pour eux, pour elles, que nous devons continuer. Nous n’aurons jamais le luxe du silence, ni celui de l’orgueil, de la puissance ou de la gloire, mais nous aurons le respect de nous-mêmes, celui d’avoir essayé. Alors, nous allons encore pendant quelques minutes nous recueillir sur cette tombe puis nous partirons et irons voir où mène cette fichue route bitumée. Quant à moi je vais me laisser repousser les cheveux, et qu’advienne que voudra. »

Je me suis approché de Maria et c’est moi cette fois-ci qui lui ai baisé le front et ai posé ma main sur son épaule.

Nous avons tous fait de même, y compris l’autruche volante, flottante et trébuchante qui tout en ne comprenant que fort peu ce qui se passait a insinué quelques mots que j’aie trouvé non dénué de dignité : « hier n’est rien, demain n’est rien, le présent est tout, si nous les forgeons en fleurs ou en fruits, hier et demain seront roses, si nous les laissons flétrir, ils seront gris, tout nous appartient, l’espoir comme le désespoir, c’est une lourde charge, il n’y a plus d’amour à Saint-Pétersbourg, ou peut-être si. »
sol516

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D’un vieil homme sous un arbre, de Maria, du silence qui se rompt, de l’espoir et de Saint-Pétersbourg, du reste aussi 


D’un vieil homme sous un arbre, de Maria, du silence qui se rompt, de l’espoir et de Saint-Pétersbourg, du reste aussi

Le vieil homme est assis sous un arbre. Nous le regardons avec surprise et appréhension. Nous n’avons vu personne depuis des jours.

Nous marchons sur une route bitumée, au milieu d’un perdu sans âme, sans bruit, sans ombre. Il ne reste que des souvenirs dérisoires, des pans de mémoire qui nous échappent, des morceaux de vie que nous ne connaissons pas, ne discernons pas, ne percevons pas, des parcelles de temps abandonnées, sans autre forme de procès. Il n’y a rien. Les pas qui sont les nôtres ne se font l’écho d’aucun autre. Nous marchons vers l’avant, le Nord, sans le perdre, mais après avoir perdu tout espoir car ce pays n’en a plus. Il n’a y rien. Plus rien. De la poussière à perte de vue sur des objets du quotidien démantibulés, désarçonnés, perdus, qui nous laissent perplexes et sans voix ni voie.

Il est là. Il est sans âge. Il est maigre. Il est desséché. Une forme de vie dans un univers qui en est privé.

Nous sommes anxieux de l’entendre, de savoir ce qui s’est passé, où sont les enfants qui riaient mais ne sont plus là, où sont leurs parents, pourquoi ces tâches ocres, pourquoi ces lignes de sang, pourquoi ces traces de violence. Cela fait des jours que nous nous interrogeons. A chacun sa parcelle de vérité ou son illusion de réalité, sa part des choses, de mensonge ou de perplexité. Il y a probablement du vrai dans chacun de nos propos et réciproquement du mensonge dans chaque déduction. Il n’y a plus de causalité à Saint-Pétersbourg aurait pu dire l’autruche volante, flottante et trébuchante si elle ne s’était précipitée en première à la rencontre du vieil homme.

Elle est à ses côtés et le regarde dignement sans dire un mot, attendant qu’il ne parle. Elle a été rejointe par les trois pingouins qui eux se sont exprimés avec infiniment de difficulté et ont demandé de manière si dérisoire que j’en aurais pleuré si les larmes pouvaient encore couler sur mes joues si c’était lui Piero mais évidemment il n’a pas répondu.

Il n’a pas parlé. Il ne s’exprime pas en mots intelligibles mais son regard en dit plus qu’un long roman. Ses yeux sont las, frappé par un malheur que nulle phrase ne pourra jamais décrire.

Nous ne sommes pas des voyeurs car il n’y a rien ou presque à voir. Nous sommes curieux car nous sommes des vivants et nous souhaitons comprendre ce qui se trouve dans les coulisses, ce qui se cache derrière ce drame.

Est-ce pourtant si important ? Est-ce que savoir ce qui s’est précisément déroulé ici il y a quelque temps est essentiel ? Nous ne pouvons rien faire.

Mais Maria diffère dans son intelligence de la situation. Elle m’interrompt avant même que je n’aie pu faire le moindre commentaire et nous présente au vieil homme, comme pour le rassurer même si elle sait bien sûr qu’il ne l’écoute pas qu’il vit dans une réalité, un univers qui dépasse notre entendement. Elle le fait avec une délicatesse extrême. Mais lui ne répond pas, n’opine même pas du chef, se contente de regarder le monde intérieur qui est le seul qu’il reconnaisse maintenant avec ses horribles images qui tarauderont son esprit pour le restant de ses jours.

Puis, Maria lui propose de l’eau et un fruit, mais il n’en veut pas. Il secoue vaguement le majeur de sa main gauche et l’index mime le même mouvement, il ne souhaite pas boire, il ne souhaite pas manger.

Depuis combien de temps ne mange-t-il plus ? Depuis combien de temps ne boit-il plus ?

L’extincteur fort sage et salvateur souhaite se porter à son secours, l’allonger sur une vieille banquette de voiture qui gît inanimée un peu plus loin près d’un enchevêtrement indistinct de métal, de plastique rouge et vert et de tissus déchirés et souillés.

Maria l’en empêche et nous demande de reculer de quelques pas, de lui laisser de l’oxygène pour respirer et du temps pour s’exprimer.

Elle me dit avec son regard, car ceci me suffit, qu’elle souhaite savoir car elle doit savoir car si l’on veut influencer l’avenir il faut savoir le passé, car s’il y a une chance, une seule, piteuse et unique, de sauver la vie d’un vivant il faut la connaître, la comprendre, l’explorer et l’utiliser au maximum de ses capacités, car il n’y en aura pas de seconde. Je la comprends.

Je l’aime dans cette invraisemblable faculté de démêler les tenants et aboutissants de tout ce que la vie lui présente comme interrogation, question, problème ou défi, elle est la femme de tous les temps et lieux, de toutes les vies, celle qui porte le monde sur ses épaules mais que le monde ne reconnaît pas.

Elle nous repousse avec douceur y compris la machine à gaz rondouillarde qui ne comprend mais et le radiateur jaune artiste sur les bords qui souhaitait, avant de pénétrer dans ce pays sans vie dépouillé de son âme et des relents de son cœur, dépeindre la beauté des choses, retrouver dans chaque détail de la vie ses extraordinaires et saisissantes lueurs mais ici ne le peut plus car il n’y a ici aucune trace de vie et les choses qui restent sont des fantômes sans passé et peut-être sans futur car il n’y certainement plus de présent en ce lieu éloigné de tout.

Elle s’accroupit et lui parle doucement avec cette voix d’au-delà de l’espérance que nous ne comprenons pas toujours, nous ne saisissons pas ses mots, ne percevons pas la signification de ce qu’elle dit ou pense ou fait comprendre au vieil homme mais doucement, subrepticement, à la vitesse lente du soleil qui se déplace au zénith celui-ci ouvre sa coquille fermée depuis des lustres et penche son visage vers elle.

Elle pose sa main sur son genou et lui tourne la tête vers elle.

Elle continue de marmonner ces mots de toutes les espérances et de toutes les nécessités particulièrement celle de la vérité. Il l’écoute maintenant et la regarde comme on regarde un oiseau qui virevolte dans le ciel ou la rivière qui coule.

Et bientôt avec un son caverneux sans mélodie ni sonorité il la regarde fixement lui saisit son avant-bras gauche, celui du cœur, et dit ‘POURQUOI ?’ puis je jure avoir vu deux choses se produirent en même temps, une lueur humide dans son œil et ses paupières se refermer.

Nous sommes interdits. Lui est fixe et immobile.

Maria regarde le pauvre hère qui s’est refermé. Il n’y a décidément plus d’espoir à Saint-Pétersbourg mais je ne le dirai pas à Maria, en tout cas pas maintenant.

Le temps s’est figé. L’air s’est solidifié. La chaleur s’est plastifiée. Nous sommes purement et simplement figés dans une parenthèse du temps. Ce que cela veut dire, combien de temps cela durera et pourquoi, je n’en sais absolument rien.

Maria le sait peut-être mais ses yeux également se sont clos et ses joues ont pali.

Poourquoi ?
wall700

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De la possibilité de rebrousser chemin, du propre de l’humain, de la chair des extincteurs, de l’absence de bruit et des ombres 


De la possibilité de rebrousser chemin, du propre de l’humain, de la chair des extincteurs, de l’absence de bruit et des ombres

L’extincteur fort sage s’est arrêté lors de notre lente progression, vers midi je pense, sur la place centrale d’un village abandonné, entre quelques cabanes dérisoires, brûlées pour la plupart, avec pour toute présence ou reliquat humain une brouette rouillée sans roue mais au contenant encore vaguement humide, souillé d’une couleur presque ocre, des feuillets d’un ou plusieurs livres dispersés un peu partout, une fenêtre éventrée, les autres manquantes, un chemise déchirée et un bracelet de monter mauve, pourquoi mauve ? pourquoi ridiculement mauve ? je n’en sais rien, mais cela a attiré mon attention, et il a demandé d’un air las et certainement résigné pour quelles raisons nous ne rebroussions pas chemin, la question était légitime et je dois l’admettre qu’elle m’avait traversé l’esprit à plusieurs reprises depuis que nos pas nous ont amenés dans cet univers triste, sans âme, emplis d’absents, déserté de toutes et tous, vidé de sa vie comme un corps ayant épuisé toute son énergie dans des nausées, crampes et souillures sans fin, mais je ne l’avais pas posée à voix haute car cette marche en avant me paraissait naturelle, évidente, après tout nous marchons chaque jour vers ce qui sera demain ou dans trente années un fin inévitable. Cette question nous taraudait tous car chacun s’est précipité pour apporter une réponse, une tentative de réponse, une possibilité de réponse, un soupçon de réponse, quelque chose pour essayer de justifier ce que nous faisions, parce que le monde est ici incompréhensible encore plus que là-bas et que le vivant souhaite toujours se confronter à ses pires maux, craintes ou frayeurs et que se faisant il progresse a proposé l’extincteur, répondant ainsi à sa propre interrogation.

Pourquoi ? « Parce que derrière nous trouverions un miroir de ce qui est au-devant de nous, la terre est ronde, nous tomberions forcément sur le même type de situation, le propre du vivant est d’être triste et seuls des troubadours aussi improbables que nous peuvent trouver quelque sujet de satisfaction au milieu de ce fatras, dans ce qui n’est pour la plupart qu’un amoncellement de rancune, tristesse, accablement, violence, et mort » a dit très doctement le Yéti anarchiste, toujours aussi désolé et accablé.

Les trois pingouins ont ricané, la première fois depuis des jours, et ont souligné que pour eux le problème était moins grave car après tout ils disposaient d’ailes pouvant leur permettre de fuir toute situation, aussi dramatique qu’elle puisse l’être, mais qu’il restait avec nous par solidarité et espoir de retrouver un jour le chemin non point de Canossa ou Compostelle mais d’Arezzo avec les belles fresques que l’on devait à Piero della Francesca.

La machine à gaz rondouillarde ne s’est pas hasardée à souligner qu’elle les avait compris mais leur a simplement rappelés que les responsables de ces disparitions massives ne trouveraient certainement aucun goût ou saveur dans une machine à gaz aussi rondouillarde soit-elle mais que par contre un steak de pingouins pourrait peut-être les allécher et que, considérant l’ampleur des dégâts qu’il notait à chaque pas ils n’hésiteraient pas un instant.

La discussion n’a pas dégénéré car le lieu ne se prête pas à ce genre d’enfantillage et c’est le radiateur jaune artiste sur les bords, et même un peu au milieu, qui a changé le cours de la discussion en la ramenant à son cœur et soulignant que dans une telle situation chacun se devait de continuer, de persévérer et que, malgré l’appréhension sans nom, il convenait de progresser pour découvrir l’innommable et peut-être sauver une vie, une toute petite, une misérable et ridicule vie, pour justifier le terme de vivant et conférer à cet univers gris, poussiéreux et sans âme la possibilité d’une rédemption, le rêve d’une renaissance, une hypothétique espérance.

Je me suis contenté d’indiquer que nous marchions dans un monde sans ombre, ce qui était à prendre au propre comme au figuré, et que déserter ce lieu à ce moment précis était bafouer le destin, les cris, les pleurs et les larmes de celles et ceux qui étaient partis, où que ce soit et de quelque manière que l’on puisse imaginer. Il n’y a pas à transiger. Après avoir vu ceci et ressenti une telle douleur silencieuse, se retourner n’est pas possible.

Maria nous a regardé avec un sourire docile et magnanime et nous a remerciés. Elle n’a rien dit de plus.

L’autruche volante, flottante et trébuchante nous a gratifié pour la première fois depuis peu d’un sonnet très bref : « il n’y a plus d’amour à Saint-Pétersbourg, et tu ne dis rien, ne nous quitte pas, Harfleur et ses tombes sont proches, pourquoi ? ».

Maria s’est retournée doucement et lui a baisée le front en lui disant « parfois il n’y a rien à dire, tout est dit, dans ce pays qui a perdu le bruit et l’ombre de sa vie, il n’est rien qui puisse être fait, probablement, mais se retourner et partir ferait disparaître deux fois celles et ceux qui ont d’évidence trop souffert. Ceci n’est tout simplement pas possible. Il doit rester un soupçon d’humanité dans chaque vivant pour savoir dans des moments tels que celui-ci ne pas accepter l’inacceptable, se rebeller, se dresser et avancer, quel qu’en soit le prix. Je suis content de savoir que vous êtes de cette chair-là ».

Et pour la première fois depuis des jours, l’un d’entre nous s’est laissé aller à une plaisanterie, en disant « chair… façon de parler… » c’était l’extincteur fort sage ce qui nous a permis de propulser dans l’atmosphère sidérée des semblants de rires étouffés.

C’était quelques minutes seulement avant que nous ne voyions le vieil homme au pied de son arbre.
sol543

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Du silence assourdissant, des chorégraphies de Béjart, du rève de Constantin et des questions sans réponse


Chronique – 57

Du silence assourdissant, des chorégraphies de Béjart, du rève de Constantin et des questions sans réponse

Le silence, voici ce qui me frappe, la chose la plus étrange qui soit, une hésitation du temps me semble-t-il, le rappel que nous ne sommes pas grand-chose, une parenthèse entre un néant et un autre néant, mais souvent une réalité qui nous échappe, un éclairage sur une partie de nous-mêmes que nous ne connaissons pas ou préférerions ne pas connaître, un éclairage différent sur ce qui nous entoure car, avouons-le, nous sommes habituellement plongés dans un océan sonore implacable qui nous dévore, nous épuise, nous marque au fer rouge, sans que nous ne nous en rendions vraiment compte, une plaie d’autant plus vive que nous ne la notons même plus tant elle est ancrée dans nos veines, notre chair, notre esprit. Et là, mes pauvres amis et moi-même, somnambules, pantins dérisoires déambulant dans un pays qui jour après jour s’avère plus sinistre et éreintant que la veille, nous sommes submergés par cet intense et menaçant silence.

Même le vent se tait, même les objets semblent s’être enrobés d’ouate et lorsqu’ils chutent le font avec un forme délibérée de quiétude probablement inversement proportionnelle au délire qui a du précéder notre venue en ces lieux.

La poussière est partout, je l’ai dit, le sable s’incruste partout et nous isole du monde d’avant, nous progressons mais sans réellement comprendre où nous nous trouvons et sans comprendre ce qui s’est vraiment passé.

Cet endroit, ce pays ou lieu, ordinaire et banal, vidé de ses vivants, sans explication particulière mais sans que la violence rentrée qui se dévoile par-ci par-là ne nous laisse l’illusion d’un départ calme, serein et pacifique, nous emplit d’un terrible sentiment de terreur, d’injustice et, admettons-le, de peur.

Le bruit de la vie n’est plus là. Celui de la mort est partout, et celui-ci est d’évidence exprimée par une absence flagrante de sons. Lorsque nous marchons nous ne parlons pas et lorsque nous nous arrêtons nous murmurons, chuchotons, bredouillons quelques mots ou syllabes mais sans que cela ne forme autre chose que des demi ou quart de phrases sans véritables signification autre que l’onomatopée. Il n’y a que Maria et l’extincteur qui sortent du lot, de par leur force de caractère. C’est ainsi.

Le Yéti anarchiste souvent si débonnaire, drôle et bavard ne dit plus rien et se contente de faire des gestes vagues, des sortes d’auréoles larges finement chorégraphiées, façon Béjart pourrait-on dire si l’on avait le souhait d’ironiser sur ce qui se passe. Il y a quelques minutes il a tendu le bras dans un geste éloquent et ample vers une sorte de balançoire accrochée à un vieil arbre qui s’il était vivant serait d’évidence boiteux et qui était légèrement en mouvement, insidieusement, doucement, tristement, et le plus surprenant était que le cliquetis marqué par le frottement du vieux câble sur l’assise était presque inaudible, à peine perçu par nos oreilles, un chuintement désinvolte et terrorisant par sa signification… Où sont les enfants qui se sont amusés à cet endroit ? Qu’est devenu le rire de la petite fille ou du petit garçon qui s’est balancé à cet endroit il y a un certain temps ? Leurs pas doivent forcément résonner quelque part, non ? Il n’y pas d’enfant silencieux, cela ne peut se concevoir, ses pas sont forcément maladroits et hâtifs, désordonnés et joueurs, alors que sont devenus ses pas ? Il doit bien se cacher une vie dans cet océan abandonné…

Les trois pingouins aux lunettes roses dont Piero della Francesca hante l’esprit en permanence hésitent à commenter quoi que ce soit mais ont dit à Maria en début de journée que peut-être nous étions dans un rêve, semblable à celui de Constantin, et que bientôt tout deviendra plus clair, évident, limpide, que nous comprendrons ce qui s’est passé, que nous rencontrerons des absents, et qu’ils deviendront alors des présents, et ce sera à ce moment-là que nous nous réveillerons à Bangkok, Copenhague ou ailleurs, peut-être même sur la belle et bonne vieille île de Vienne, mais Maria leur a dit qu’il ne fallait jamais s’enfuir de la réalité et que si celle-ci semblait indiscernable, incompréhensible, inaccessible, c’était tout simplement que nous n’en possédions pas toutes les clefs mais qu’à force de réflexion, de concentration et d’analyse les choses finiraient par prendre leur place dans le doux et lent ordonnancement des situations, des lieux, du temps et des vivants.

Par contre, nous a-t-elle dit, il serait prudent de rester bien groupés, car notre petite communauté de par son incongruité pourrait nous protéger, tandis qu’isolés ou parsemés sur une longue ligne nous deviendrions des proies faciles pour qui ou quoi que ce soit qui ait été à l’origine de ce fléau, car il s’agit bien de cela.

Le grille-pain existentialiste n’est plus là, heureusement, sinon il se serait probablement mis à hurler, pleurer et trépigner. L’autruche volante, flottante et trébuchante ne perçoit pas vraiment ce qui se passe et semble la seule âme de notre groupe qui ne soit totalement grise. Parfois elle marmonne une sorte de mélopée dont nous ne percevons que des sons indistincts mais qui par ses tonalités très basses et bien involontairement je vous l’assure prend des aspects totalement tragiques les sons nous ont quitté, les arbres se sont vidés, l’arc-en-ciel n’est plus mais le ciel non plus n’est, même pas en arc, et si arc il y à c’est celui des paupières qui cachent les pleurs.

La machine à gaz rondouillarde a cessé je vous l’ai dit de vouloir persuader les choses et les êtres de voter pour le parti ou groupement anarchiste, utopiste, opportuniste ou dieu sait quoi encore en débutant ses phrases par un tonitruant et passéiste « je vous ai compris » et a au contraire remplacé ceci par un très résigné « je ne comprends » pas qu’il s’adresse à lui-même en hoquetant de manière un brin ridicule, mais qui dans la circonstance est la bienvenue car il rompt le silence qui nous hante.

L’extincteur fort sage a attiré notre attention tout à l’heure sur une toile d’araignée qui pendouillait piteusement entre deux arbres et a docilement et simplement indiqué que ce pays avait été déserté de toutes et tous, même de ses insectes, et que ceci ne pouvait pas vouloir dire grand-chose d’autre que l’approche de la mort ou sa fuite. Soyons objectifs a-t-il dit soit elle nous a précédé et nous ne risquons pas grand-chose car nous ne nous déplaçons pas trop vite et ne représentons aucune sorte de risque ou d’attrait pour qui que ce soit – à part toi Maria et nous devons prendre ceci en compte -, soit nous la précédons et nous allons nous ficher dans la gueule du loup, avec grand fracas, mais ce ne sera pas trop grave car nous ne nous en rendrons même pas compte.

Et moi dans tout cela ? Je marche, je suis le mouvement, je ressens la tristesse d’un monde qui s’est éteint et le poids des absents et me demande pourquoi cette humanité dont nous sommes membres à notre corps défendant peut produire de telles choses, mais sais que jamais aucune réponse ne me parviendra.

Alors, je laisse mon regard se poser sur une chaussure de femme penchée sur le côté au milieu de la route, un porte-clefs qui fut scintillant accrochée à des brins d’herbes roussis, un reste de collier dérisoire noué à une branche d’arbre, une voiture calcinée sans roues et sans porte, une table renversée et un seau en plastique roulant et roulant et roulant encore et encore, sans bruit, en silence, dans un tonitruant, assourdissant et invraisemblable silence.
§756

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D’un étrange pays, d’un profond accablement, de Bosch, de Bruegel et des traces dérisoires de vies évanouies


Chronique – 56

D’un étrange pays, d’un profond accablement, de Bosch, de Bruegel et des traces dérisoires de vies évanouies 

Je dois avouer que le pays que nous traversons est bien étrange. S’agit-il d’un pays d’ailleurs ?

Depuis hier nous avançons sur un territoire qui semble avoir été abandonné par ses habitants, vidé de ses vivants, tout entier recouvert de poussière et des relents d’odeur fétide et nauséabonde que nous préférons ne pas essayer d’identifier, des débris partout, des restes de quelque combat ou agression ou manifestation ou fuite désorganisée, les murs sont écroulés, des objets dérisoires renversés ou abandonnés, allez savoir, jonchent le sol dans des positions que dans d’autres circonstances on pourrait trouver amusante ou ridicules mais qui en l’état sont pathétiques et sinistres, laissant plus sous-entendre que bien des tableaux de Bosch ou Bruegel, il y a un sentiment de désastre non évité, de chute ou d’accident, d’un mauvais tour de destin, à l’encontre d’une population infortunée, d’un groupement d’humains, de vivants, de joyeux représentants de notre espèce à nous, Maria et moi, qui ont été pris à un moment ou un autre dans des tourments qu’ils n’ont visiblement pas eu le temps d’analyser ou même de fuir.

Il n’y pas de trace de leur présence, ils sont absents, ils ont quitté les lieux, mais ceci ne ressemble pas à une fuite organisée ou un déplacement pacifique, il y a ces mémoires étranges qui parsèment le sol, les arbustes que l’on trouve dans les pays arides, les rochers et les bords de la route que nous longeons, il y a ce morceau de chiffon qui a peut-être été foulard, mouchoir ou essuie-main, qu’un humain utilisait pour nettoyer son visage, embellir son cou ou essuyer une écuelle, et qui n’est plus qu’un tissus sans vie, d’un mélange de fibres et des nœuds, de terre, de sueur, de larmes et de sang, il y a ce peigne qui a probablement lissé les cheveux d’une petite fille ou d’un garçonnet au sourire enjoué et parfumé de joie et d’optimisme mais qui maintenant n’est plus qu’un morceau de corne à moitié détruit et laissé au milieu d’un fatras comprenant un bout de chaise, une règle d’écolier, une manche de chemisier à carreau rouge et probablement ocre, une casquette jaune et blanche sur laquelle les lettres S et T sont encore visibles les autres ayant disparues, et une fourchette dont une dent seulement demeure, il y a cette chose presque ronde et généralement informe qui a peut-être été un ballon créé à partir de couches de tissus enroulée à la hâte ou une éponge asséchée laissée sur une gazière séparée de ses tuyaux et socle couchée sur le côté tel un gladiateur que l’on aurait assommé dans une arène depuis longtemps abandonnée, et tant d’autres choses, qui rappellent le vivant, l’humain, son rire, sa banalité, son ordinaire, ses cris, ses larmes, ses joies, ses efforts dérisoires et ses jeux.

Nous sommes silencieux, nous arpentons une terre oubliée, vidée de ses habitants, délaissée de son contenu, une coquille vide et désabusée, poussiéreuse, n’abritant même pas de voraces charognards, des hyènes traîtres, des rats résilients, des insectes fouineurs, non, c’était avant, il y a longtemps, nous traversons des ruines, mais des ruines sans saveur, sans élégance, sans attrait, des restes de vie qui nous effraient et nous acculent, nous bouleversent et nous laissent sans voix, sans réaction, sans émotion, sans sentiment clairement déterminés.

Le Yéti anarchiste qui d’habitude rit de tout marche le dos voûté et grommelle sans cesse des mots qui s’achèvent dans sa bouche à mi-parcours, des phrases avec sujets et verbes mais sans complément, ou des verbes sans rien d’autre, ou des interjections ou rien. Il est hébété la plupart du temps, sans éclair rieur dans les yeux, une ombre d’accablement sur une silhouette léthargique et épuisée.

L’extincteur fort sage qui est par essence et définition l’image de l’assistance et du secours, le Saint-Bernard des objets de notre quotidien, a cessé de commenter quoi que ce soit, ne se précipite pas avec son tuyau qui lui sert de propulseur pour éteindre quelque feu que ce soit car nous sommes arrivés bien trop tard, les vivants sont absents, même les sac à puces, ces braves bêtes rieuses et sales qui suivent tous les promeneurs du monde dans leur voyage ne sont pas là pour manifester leur présence.

La machine à gaz politicienne sur les bords n’essaie plus de convaincre qui que ce soit de quoi que ce soit, elle ne commence plus ses phrases lassantes par un fracassant « je vous ai compris » car d’évidence elle ne comprend rien.

Les trois pingouins amateurs de Piero Della Francesca qui d’habitude se précipitent sur tout objet qui les intéresse pour se l’approprier et s’en attitrer la jouissance exclusive au titre de je ne sais quel droit ou pratique ancienne, ne font qu’errer avec une attitude vaguement nonchalante en laissant traîner des bâtons démantibulés trouvés aux abords du chemin.

L’autruche volante, flottante et trébuchante ne chante plus, ne parle plus, ne scande plus, et se contente simplement de répéter en murmures quasiment inaudibles le mot « pourquoi » par intervalles réguliers de 4 ou 5 minutes avant de se murer dans une attitude de contemplation face à chaque esquisse de jouet d’enfant qu’elle croise.

Le radiateur jaune artiste multiforme ne prend plus de photos, ne dessine plus rien, ne trace aucun signe sur le sol, n’écrit aucun texte, se contentant d’avancer en traînant le fil électrique qui lui sert de radar derrière lui avec une sorte de résignation débilitante en plissant ses rainures avec des soupirs semblant des essoufflements de marathoniens.

J’ai coupé les cheveux de Maria hier soir, l’ai badigeonnée d’une sorte de teinture sombre et brune, lui ai passée mon pull-over large avec slogan totalement indicible appelant à la paix et à l’amour, pour lui donner un air si ce n’est masculin à tout le moins asexué car le danger est autour de nous. Elle marche à mes côtés en me donnant la main et ne dit mot, observant chaque objet, examinant chacune de ses coutures pour y déterminer en songe qu’elle ne souhaite pas partager quelle histoire se cache dans ses coutures et laisse parfois échapper un soupir, sans savoir s’il est de souffrance, de tristesse, de dépit ou de colère, un soupir qui provient du tréfonds de son corps et de son âme, un accablement définitif et un regret que je partage d’avoir été un jour humain ou peut-être de ne pas avoir réagi quand il fallait, quand on pouvait, quand c’était possible, non pas pour ces absents-ci mais pour ces absents-là, ceux-là et celles-ci qui nous côtoyaient de près ou de loin et que nous avons vu souffrir et partir sans réaction.

Notre étrange équipage avance hagard et sans voix, son attirail surréel ayant fait place à une tristesse de tous les temps.

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