Archives mensuelles : novembre 2011

La vie est abstraction


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Demain 38


38.

Nous marchons sur des ruines, au milieu d’un paysage hallucinant, des monceaux de tôles et toiles, d’acier et alliages fondus, matière organique décomposée et plastique boursouflée, des parcelles de bois et des restes humains, mêlés pour le meilleur et le pire, dans une marche insidieuse vers le néant. Le soleil est apparu ce matin au milieu d’un brouillard de pacotille et y est resté quelques heures, rouge et sombre. L’odeur est pestilentielle. Nous essayons de poursuivre un train soutenu, des foulards ou équivalents autour du visage, le saucissonnant et le meurtrissant, filtrant ce qu’ils peuvent de ce mélange d’oxygène, carbone, souffre et gaz de toutes sortes, nous permettant d’avancer à deux puis trois pattes et enfin quatre sur des dunes de fins du monde, des tas de fumerolles, des amoncellements d’enfers, nous accrochant à ce que nous pouvons, trainant des sacs en bandoulières que nous emplissons de ce que nous pouvons car il y a des zones de calme et de paix dans ce qui a été le théâtre d’un incendie meurtrier, des choses à manger, que l’on ne peut reconnaitre, plus vraiment, des morceaux de nature en condensé, des formes obscures et impossible à reconstituer, des racines pour l’essentiel, mais aussi des feuilles, des branches, des fruits, des tiges, des planches, des clous, des tissus, des outils, des morceaux de verre, des récipients et autres contenants, tout ce qui traîne et que peut-être nous pourrons un jour utiliser, des composants aussi, des tourbillons de fils, puces et raccords de toutes formes, eux également, le mariage de l’organique et du métallique, du plastique et du vivant, sans savoir, sans comprendre, sans même essayer.

Nous avons marché ainsi des heures durant, gravissant des monticules de mort, écorchés par des branches, câbles, clous, surfaces polies et pointues, réalisant par là-même que nous ne transportons pratiquement aucun médicament, ceux-ci étaient auparavant fournis par nos circuits internes de production et distribution en fonction des besoins identifiés en simultanée par nos braves réseaux virtuels, mais tout cela a disparu, nous ne possédons même plus de l’aspirine, quelques tubes et cachets dans des récipients de pacotille, récupérés chez quelques-uns d’entre nous avant notre départ précipité, mais dont nous ignorons pour la plupart dans quelles circonstances nous devrions les prendre, selon quelle posologie, triste à en pleurer, la race dominante par définition, qui s’épanouissait sur ce monde ci et tous les autres, les virtuels, les possibles, les anticipés, les à venir, les déjà finis, et tout le reste, et tutti quanti, pour le meilleur et le pire, et qui ne sait plus comment survivre sur son monde à elle, cette bonne vieille terre, redevenue subitement maitresse de son destin et du notre, par l’effet d’un dérèglement, d’un dysfonctionnement imbécile, un monde en fin de parcours, et nous, arc-que-boutés sur des tas d’ordure ou similaire, recherchant avec des mains sales, des visages dégueulasses, des vêtements déchirés, des membres estropiés, des esprits dénaturés, des espoirs disparus et une résignation sans borne ni faille, quelque chose qui puisse nous servir, que nous puissions utiliser, manger, boire, garder, dans notre dénuement, notre inaction, notre désespoir.

Je précède la plus grande partie du groupe, quelques-uns errent aux alentours ou un peu en avant mais nous restons tous plus ou moins réunis, sans mot dire, dans la poussière et la puanteur, regardant en avant, les milliers de dunes à venir, en arrière, les dizaines déjà franchies, et l’imaginaire qui d’habitude étend son rêve doré n’est même pas là, même plus là, il n’y a plus rien d’autre qu’une forme de résignation, avancer pour le simple fait d’avancer car rebrousser chemin ne servirait à rien, des esprits qui perdent peu à peu la capacité qu’ils avaient d’anticiper, imaginer, conceptualiser, et se recroquevillent sur eux-mêmes, des âmes qui ont fui, des idées qui sont mortes, des idéaux et aspirations qui s’amusent ironiquement, certains qui pleurent, d’autres qui se taisent, et le restent qui soupirent, en silence, car le bruit même est une torture, tout est ainsi, dans un monde qui se blesse, une humanité qui s’est perdue et un futur qui n’est plus.

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La vie en mouvement


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La vie en noir et ombres


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La vie en vert


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Demain 37


37.

Un paysage à glacer le sang et inonder le cœur…

Nous avons franchi la limite séparant l’espace immense des pavillons sans âme, les uns à côté des autres, dans un ordre parfait, une parfaite régularité, un anonymat presque céleste sur une patinoire de béton ou de goudron plastifié, pas une parcelle de différence, aucune marque scellant ou dénotant une différence quelconque, le paradigme fabuleux du monde ancien, définitivement éteint, probablement, un univers où tout était prévu et prévisible, lorsque la moindre toux, panne de moteur, maux de cœur ou migraine était anticipé, accompagné et traité par des autorités omniprésentes mais discrètes. Ceci est du passé. Les maisons sont des cercueils que nous n’avons pas pu ou voulu ouvrir et, après des kilomètres de la même marche insipide et lassante, nous sommes passés derrière le rideau, au-delà de la frontière séparant l’avant de l’après, un espace large et final, peut-être, un mariage de matière organique et inorganique, plastique, des serres multidimensionnelles, sur plusieurs étages, comprenant dans leurs entrailles de quoi nourrir tout un peuple riverain, des fruits, légumes, céréales et autres composants antérieurement destinés à former des assemblages alimentaires parfaitement adaptés aux besoins spécifiques de chaque individu, conditionnés dans des complexes blancs bardés de rouge avec des chiffres et symboles sur les murs, pour signifier, j’imagine, quelque chose aux transports automatisés qui arrivaient ici il y a quelques semaines encore, c’est-à-dire voici un siècle.

Lorsque nous avons entraperçu les premières collines plastifiées et compris qu’il s’agissait de maternités végétales générant et maintenant la vie humaine, nous avons été pris d’une frénésie d’espoir, d’une joie sans borne, des larmes ont coulé sur les joues de la plupart d’entre nous, des sanglots empêchant la voix de se projeter hors du coffre des joues et des lèvres, soulagés immensément par la possibilité d’un répit, la proximité d’un véritable paradis pour les naufragés du passé que nous sommes devenus, bien involontairement. Des bras se sont levés vers le ciel, des rires mécaniques ont éclaté, des frissons de joie se sont propagés. Quelques-uns se sont mis à genoux dans une gestuelle peu compréhensible mais impulsive, d’autres ont couru, d’abord lentement puis de manière asynchrone, vers la terre jamais promise, ni escomptée, ni même espérée, d’autres enfin, dont je faisais partie ont aspiré une immense bouffée d’oxygène, tel un bâillement longtemps retenu ou contenu, et ont redressé leur dos vouté en signe de soulagement.

Durant ces quelques secondes ou minutes, l’espérance d’un moment de répit s’est insinué au plus profond des racines de chacun d’entre nous, pas un n’y a échappé, la moindre parcelle de vie a été gagné par cette bouffée d’optimisme venue du fonds des âges, parce que ceci est le liant des humains depuis qu’ils se sont mis à deux pattes et n’ont eu de fait depuis lors de monter au faite de ce qui constitue leur monde quitte à détruire tout ce qui pouvait les empêcher, ces molécules d’oxygène savamment distillées se sont répandues le long des canaux irrigateurs pour gagner le plus reculé et détaché des embryons de vie qui forment ensemble un socle sur lequel la vie se propage.

Puis, nous avons atteint une sorte de promontoire, un emplacement permettant, antérieurement, aux derniers habitants de cette zone résidentielle d’effectuer des manœuvres indispensables à bord de leurs véhicules de transport individuel, un carré de quelques dizaines de mètres qui ne bordait plus les blocs d’habitations et permettait de découvrir des milliers de serres entre lesquelles se trouvaient des blocs d’usines de conditionnement auxquels aboutissaient des artères noires, un schéma d’une géométrie ne laissant aucune place à la sinuosité, tout étant calculé au millimètre pour maximaliser la production et faciliter les transbordements nécessaires et amener le plus rapidement possible des aliments individualisés aux populations enfermées dans leurs appartements et attendant leur livraison tri-quotidienne.

Mais ce paysage était entaché. Il n’était plus que destruction. Des cendres, des carcasses fondues, des tôles éclatées, des transports effondrés, des cultures invisibles car détruites, des masses informes coagulant ou combinant ce qui auparavant était vie luxuriante.  A perte de vue. Rien que des fantômes effondrés et brulés. Aussi loin que l’œil pouvait accrocher une image. Rien que des restes d’incendie. Des cendres même plus fumantes. Un paysage sec et mort.

Pourquoi ? Impossible à déterminer. Est-ce que ceci est survenu avant ou après la grande panne de 3 heures trente-trois ? Impossible à déterminer. Est-ce que cela a été le fait de l’homme, un acte terroriste, un vandalisme d’après ou d’avant la panne ? Impossible à déterminer.

Dernière question à laquelle nous ne pouvons répondre : Est-ce qu’il reste des aliments propres à être consommés ? Impossible à déterminer pour le moment mais ceci nous pourrons au moins le savoir d’ici peu. Quelle que puisse être notre déception il nous revient maintenant de fouiller les restes de ce qui a été un grenier pour cette parcelle d’humanité et rechercher parmi les sinistres dépouilles des relents d’espoir, morceaux de nourriture ou composants alimentaires. Il le faut bien…

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Demain 36


37.

Cela fait quarante-huit heures que cela dure. Nous marchons sur un axe routier traversant une zone pavillonnaire, longeant les mêmes habitations, les mêmes jardins goudronnés, les mêmes murs blancs, les mêmes toits lilas, les mêmes lampadaires allumés la nuit grâce à un système à batteries solaires qui fonctionne encore de par la simplicité de sa modélisation, les mêmes dispositions et arrangements, tout est absolument similaire, et chacun de ces dominos est un cercueil, et nous ne pouvons rien, il  est trop tard, heureusement d’ailleurs car si tel n’était pas le cas nous éprouverions une douleur supplémentaire, un remord terrible, une blessure détestable à l’idée de côtoyer des êtres humains agonisants sans pouvoir rien faire pour les soulager.

Les maisons se succèdent les unes après les autres, par blocs de treize, puis quartiers de trente-trois, puis villages de trois-cent-trente-trois et ainsi de suite dans une relation illogique mais vertigineuse. Je ne comprends pas cette étrange déclinaison des maisonnettes et certains d’entre nous, McLeod et son nouvel ami Jacquemal en premiers, considèrent que ceci souligne le caractère nihiliste de nos anciens gouvernants d’évidence attirés par la cabalistique, je n’ai pas compris leur raisonnement mais y accorde peu d’importance, quelque puisse être la logique ayant conduit au regroupement des habitations de cette manière, elle ne nous serait aujourd’hui d’aucune utilité. Ce qui est mort est mort. Le passé est important pour un historien, je suis bien placé pour le savoir, une tautologie ridicule par ailleurs, mais en l’occurrence la priorité est d’essayer de comprendre ce que le présent est et comment lui survivre.

Nous avons retrouvé la trace de certains congénères encore en vie, il s’agissait de fanatiques religieux ou sectaires, marchant sur un axe parallèle, sans nous voir, ou faisant semblant de ne pas nous voir, scandant des textes sacrés, chantant quelques litanies inutiles, appelant un certain Jesmeriah ou équivalent à la rescousse, se mettant régulièrement à genoux et levant les bras vers les cieux, demandant l’intercession des puissances divines et bénéfiques, guidés par une sorte d’être chevelu, probablement un non-droit car il était vêtus d’habits de bric et de broc composés de manière très astucieuse, une qualité qui n’est pas la nôtre, d’évidence pas, un humain portant devant lui telles des tables de loi un des anciens moniteurs électroniques sur lesquels nos vies étaient inscrites. Je me suis approché de ce groupe à la sauvette et très précautionneusement, suivi par Léa et Betty, lors d’une de leurs prières de groupe et ai noté que l’écran de l’instrument qu’ils vénéraient était anthracite, sans vie, sans couleur, sans projection en trois dimension. C’était un appareil mort mais pas enterré, une chose inanimée, triste et inutile, mais ceci ne semblait pas interpeller davantage le leader du groupe. Je me suis intéressé aux humains qui le suivaient et ai noté avec une certaine forme de soulagement qu’ils n’étaient guère plus de vingt et ne semblaient pas dangereux. Pas d’arme en leur possession, pas plus que des outils pouvant être utilisés de cette manière. Il y a peu, certains d’entre nous auraient peut-être été tentés de les attaquer mais ceci n’a même pas été évoqué par qui que ce soit lorsque nous avons fait rapport au groupe. Les uns et les autres se sont rapidement apaisés et ont exprimé le vœu de s’éloigner aussi rapidement de ces fauteurs de malheur afin de ne pas devenir la cible de leurs agissements ou être trop proches d’eux lorsqu’ils finiraient attaqués par des grappes de non-droits ou des groupes d’égarés moins scrupuleux que nous.

J’espère que nous aurons bientôt atteint la limite méridionale de cette zone résidentielle car les rares victuailles que nous possédons tendent à diminuer en nombre et qualité ce qui a conduit Mélanie à nous imposer un rationnement encore plus strict qu’auparavant. Il n’y a absolument rien dans ce cimetière pavillonnaire qui ne puisse être utilisé. Rien. Même dans les zones ayant souffert d’incendies nous n’avons rien pu retrouver d’utile ou utilisable, des objets calcinés mais aucune trace de nourriture, vêtements ou outils. Soit il n’y avait rien précédemment, soit cela a été pris par d’autres, soit cela a brûlé. Un des enfants qui s’est joint à nous sur le périphérique a trouvé une sorte de boite rousse avec laquelle il s’amuse mais elle ne présente aucun autre intérêt que celui-ci, bien dérisoire par ailleurs.

Le ciel est un peu moins mouvementé ces temps-ci, peut-être un signe encourageant mais il est bien trop tôt pour en conclure quoi que ce soit. La température ambiante est assez douce mais les nuits sont un peu fraîches. Nos vêtements sont encore suffisants mais qu’en sera-t-il lorsque les froids ou les pluies auront recouvert notre nouveau monde d’une écorce désagréable ? Mieux vaut probablement ne pas s’interroger à cet égard.

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