2004 – LES ABSENTS


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lesabsents

Ce livre est né d’une affiche d’un film fantastique français, les revenants, primé à Venise en 2003. Je n’ai vu le film que bien plus tard mais la photographie m’avait profondément interpellé. Je pense que je devais être en mission à Paris et l’avais alors vue dans le métro et les abris-bus. On voyait de dos une colonne très large de personnes marchant lentement dans la même direction, au milieu d’une ville.

J’avais alors immédiatement songé au projet de livre que j’ai écrit en un temps record. Il s’agissait d’imaginer l’apparition de personnages immobiles au beau milieu de noter environnement quotidien, dans les appartements, la ville, la campagne, partout. D’abord quelques-uns puis des dizaines puis des centaines jusque ce que la société se fige sur elle-même. L’intérêt devait résider dans l’absence d’explication et l’impossibilité de mouvoir ces gens, d’où la paralysie progressive de l’économie puis du tissus social. L’intérêt supplémentaire pour moi était d’écrire ceci sans essayer de même envisager le début d’une explication. Un fait brut, sans explication, et autour des cercles de plus en plus grands et un noyau de personnages essayant de surmonter le blocage jusqu’à la fin.

Ce livre a trouvé son pendant quelques années plus tard, à savoir ‘Celui qui reste’, que j’aais d’abord intitulé ‘les présents’. En réalité le narrateur est dans ce texte seul avec un chien et une petite fille au manteau rouge.

L’ironie de ce dyptique résidait dans son titre à rebours. Les absents visaient naturellement des personnes bien présentes mais dont les regards étaient parfaitement vides et impossible à interpréter. Les présents renvoyaient à celles et ceux qui nous quittent, nous laissent seuls mais sont si présents dans nos pensées.

Un beau projet je crois. Facile à écrire et coulant de source, comme un lent ruisseau dans la montagne.

Voici les deux premiers chapitres des absents:

****************************************************

Dieu est plongé dans le sommeil depuis le commencement du monde créé par lui. Dieu dort et le monde est son rêve.

Dieu dort et toutes les révolutions physiques, toutes les évolutions des sphères, toutes les créations successives ou simultanées qui amusent son sommeil, ne sont que des apparences.

Le Monde est le rêve de Dieu. Quand Dieu s’éveillera, il sera seul dans sa toute-puissante unité. Les apparences retomberont dans leur néant primitif ; les simulacres de créations et d’êtres, de globes et de planètes, systèmes et de vie, s’évanouiront à jamais. Dieu finira de rêver.



I

De la veille, je ne me souviens pas de grand-chose. J’étais redescendu de mes montagnes après trois semaines de marches quasi-solitaires, pour me ‘ressourcer’ comme je l’avais annoncé à mes collègues avant mon départ.

Comme toujours s’agissant de ma mémoire défaillante, quelques clichés ou instantanés me passent par la tête.

Il y a cette exceptionnelle matinée au refuge d’Ilhéou au dessus de Cauterets où j’ai longuement contemplé le soleil se levant au dessus de la chaîne des Pyrénées tandis que des nuages m’enveloppent par intermittence avec une vitesse prodigieuse. J’étais ainsi tantôt dans la brume avec un globe blanc sur fond gris comme unique repère tantôt ébloui par le même astre face à des pics et monts se dessinant sur l’horizon avec une précision extrême.

Il y a également ces marmottes dressées sur leurs pattes antérieures me regardant avec une farouche impertinence tandis que je regagne la vallée. Le chemin abrupt était souvent d’ardoise et humide au possible rendant le risque de chute possible si ce n’est probable. Des isards au loin vaquaient à leurs occupations qui, autant que j’ai pu en juger durant ces semaines de marches silencieuses, consistaient essentiellement à observer les environs avant de s’enfuir au moindre bruit ou mouvement suspect. En voyant ces marmottes fièrement dressées je me souviens avoir esquissé un regret celui de me retrouver face à une photographie de carte postale particulièrement kitsch. ‘Il ne manque plus que des fleurs et un ruban doré marqué ‘bienvenue à Lourdes’ et je suis bon pour le voyage organisé direction ‘la grotte’, La Baule les pins, les châteaux de la Loire ou Salzburg. Ce regret était immanquablement marqué par un regret symétrique celui de ne pas être assez philosophe ou empreint de plénitude pour savoir apprécié les choses pour ce qu’elles étaient sans s’attacher à qui les regarde ou les apprécie. Par dépit, je crois avoir jeté un caillou vers le malheureux animal qui fort heureusement était proportionnellement au moins aussi agile que ma visée était approximative.

L’image suivante est absurde, celle de panneaux annonçant un ou des centres océanographiques en plein territoire rural et montagnard. C’était après avoir récupéré ma voiture, quelques kilomètres après Cauterets sur la route redescendant lentement vers Lourdes encadrées de villages et hameaux tristes dans leurs maisonnettes grises et sombres. Des panneaux esquissant une armada de poissons exotiques. Quelques centaines de mètres carrés de ridicule subventionné par d’obscurs bureaucrates ayant probablement confondu Lourde et Biarritz. Un pincement d’amer et un zeste de colère pour me souhaiter la bienvenue dans mon monde de frustrations et de regrets. Plus précisément, je me souviens d’une photographie d’un poisson tropical avec pour arrière-plan une pension de famille pour de naïfs pèlerins et des vierges en carton pâtes avec robes blanches et coiffes bleutées. Pourquoi bleues ? Je n’avais alors accordé aucun intérêt à ces icônes ridicules étant en train de vainement essayé depuis la cabine téléphonique grise de persuader mon épouse, mon ex-épouse, de parler quelques instants avec Calixte, Benoît ou Hubert, sans succès. Tout cela me revient maintenant sans que je ne sache vraiment pourquoi. L’accessoire et le principal se mélangent souvent de façon triviale sur l’autel de l’indécence.

Un quai de gare isolé, une lettre majuscule ‘G’, des passants d’un âge certain, moitié éclopé moitié opus dei, se pressant pour ne pas manquer le départ du train pour Toulouse, et une jeune femme s’arrêtant juste à la hauteur de la fenêtre derrière laquelle je soupire de lassitude pour vérifier un horaire ou un itinéraire, constituent un autre instantané. Les voies étaient anthracites et un rayon de soleil de biais semblait leur conférer une largeur plus importante qu’en réalité. Des cailloux noirs et des restes de cannettes de bière et de papiers gras pour sandwichs anémiques recouvraient l’espace entre les quais G et H. Et la jeune femme. Très jeune, peut-être dix-huit ou vingt ans, avec un visage de madone, frais, absolument pas marqué par des efforts de bronzage. Probablement une étudiante. Un visage d’ange dans un monde de prédateurs qui revenant de leur piété factice ou pudibonde la bousculaient pour se propulser dans leurs wagons rustres et poussiéreux sans réaliser qu’ils bousculaient sans doute une apparition. Ses yeux étaient verts, ses cheveux châtains, et ses jambes aussi fines que les filets d’un torrent de montagne. Le train partit sans elle et, lorsqu’elle releva son visage pour chercher quelque repère autour d’elle, nos regards se croisèrent et elle esquissa un sourire. Il est surprenant qu’un simple plissement ou mouvement des lèvres, le résultat d’un mécanisme purement musculaire, puisse provoquer autant d’interrogations et sentiments. La scène dans son ensemble ne dura probablement pas plus de dix ou quinze secondes mais ce regard et ce sourire ont conféré à cet instant une valeur de talisman, comme un fin filet de certitude et d’optimisme dans un monde qui bientôt allait basculer dans l’indescriptible.

Le reste n’est même pas constitué de clichés mais tout juste de vagues souvenirs entremêlés et difficilement inextricables les uns des autres. L’intellect reconstruit le tout et place ses propres marques. Dont acte. Voyage Lourde à Toulouse dans un omnibus rouge et beige clair hérité des temps jadis. Trajet Toulouse-Paris en train rapide au milieu d’un groupe de touristes japonais revenant de la capitale occitane. Tentatives d’appels infructueux et conversations sans ressort avec Max, fidèle parmi les fidèles, le dernier sûrement, qui s’enthousiasme au son de ma voix et me donne rendez-vous le soir même au café des éditeurs derrière l’Odéon. Lecture sans énergie ni conviction de journaux sans saveur étalant page après page les fractures nombreuses d’un monde affligeant. La conviction immédiate que trois semaines d’isolement dans des montagnes hors de portée de toute civilisation, ou plutôt d’un monde civilisé hors d’atteinte des hordes barbares, n’avaient été d’absolument aucune utilité et que j’étais dans le même état d’abattement, de découragement et de dégoût qu’avant de partir.

Bizarrement, d’un voyage assez long je ne me rappelle rien et ne sais même pas si une longue conversation avec une femme un brin potelée mais non dépourvue de charme sur le roman qu’elle lisait – un Paul Auster probablement – eut lieu durant ce trajet ou antérieurement. Le reste est confus et difficilement décryptable mélangeant les scènes passées et présentes. Peut-être est-ce du au fait que j’ai passé l’essentiel du voyage à me replonger, à mon corps défendant, dans un univers médiocre, ma carrière ambitieuse dans les arcanes d’un ministère qui constituait en soi un monde sans fin ayant aussi peu d’emprise sur le réel et le monde environnant qu’une colonie de papillons gris, ma vie sentimentale marquée.par deux divorces, l’un aimable mais sans enfant, l’autre désespéré mais avec deux garçons et une fille tout entier sous la coulpe d’une femme, Eléonore, déchue du statut social que ses parents avaient cru pouvoir rêvé pour elle en la plaçant dans le giron d’un soi-disant potentiel brillant et plein d’avenir, même si divorcé, ayant eu malheureusement l’indigence de ne pas rapporter par la suite au foyer familial autant d’aisance et d’opulence qu’on aurait été en droit d’attendre et qui donc ne pu subvenir que sporadiquement aux égarement golfiques, saint-tropiques et rivoliques, notamment après avoir eu l’heureuse idée de rejoindre les cohortes boursières peu avant la chute des marchés technologiques et perdre en passant les deux tiers d’un capital déjà bien maigre.

Enfants choyés et gâtés par leur nourrice et ainsi, par un curieux renversement d’une fausse rationalité, redevables en permanence à leur très saintes mère puisque après tout la figure paternelle s’empressait de parcourir la planète de part en part pour porter secours et attention à des populations meurtries avant de partir et laisser le magot aux mains de doux intermédiaires digne de confiance, fils et filles de notables eux aussi, s’empressant de s’engraisser à ce trafic juteux soit comme intermédiaire local obligé soit comme bras armé de l’humanitarisme à tout crin. Faute de présence, le père resta une simple ombre sans connivence et le jour de la grande séparation provoquée par une soi-disant aventure qui par pure ironie de la chose n’en était pas vraiment une, pas cette fois-là en tout cas, n’attira pas autre chose des petites silhouettes ravissantes que des regards furieux et revanchards tandis que la digne figure maternelle aux yeux humides de tristesse et à la silhouette voûtée sous le poids des trahisons paternelles répétées provoqua compassion, pitié et amour de la plus pure nature. Il était dès lors évident que le jour où la superbe femme irait naviguer vers d’autres cieux en particulier ceux brumeux d’un beau ténébreux d’âge mur au regard aussi massif, ample et profond que sa fortune personnelle, les enfants n’y verraient autre chose que la nécessaire revanche sur des aléas passés et ridicules, c’est-à-dire moi. Il ne fallut que quelques semaines pour que cela n’arrive à grands fracas – un banquier resplendissant de gel cheveux, montre Audemars-Piguet, stylo Dupond, gourmette Chaumet, alliance Van Cleef, costume Armani, chaussettes Boss et cravate Lanvin – tandis que le machiste éhonté que je suis, sans cœur ni scrupule, brusque sans panache continue à ce jour à se vautrer dans une solitude glauque de laquelle il n’émerge que fort rarement au bras d’une soubrette un peu ridicule, moitié étudiante nian-nian moitié secrétaire frigide, le délaissant rapidement heurtée par son cynisme,sa léthargie, et sa dépression sans égal.

Probablement encore mes pensées se sont-elles plongées dans l’océan de mes nostalgies, frustrations et désespérances à commencer par la laborieuse écriture d’un scénario récemment acquis par un producteur mais attribué à Élise, la très chère Élise, amie de tous et toutes, surtout de Max, qui eut l’intelligence, elle, d’inscrire le texte à la société des auteurs s’en attribuant ainsi une maternité qui n’était que supercherie mais en tira de juteuses rétribution, imméritées et non partagées. À poursuivre par le lente et indigeste perte de motivation inhérente à toute personne de sexe masculin ayant dépassé la quarantaine, ayant demeuré plus de dix ans dans le même service et rencontrant au détour de chaque couloir des avortons aux dents longues la regardant avec cette convoitise du félin affamé rencontrant une frêle et vieille chèvre attaché en quelque endroit saugrenu d’une forêt indienne. À continuer par la lourdeur des évènements du monde environnant marqué par l’innocuité des politiques côtoyés à longueur d’année mais jamais égalés faute de réseau ou acte de naissance approprié, l’absurdité des guerres, les déchaînements de haine, la perte des repères, la médiocrité des modèles proposés par des édiles et élites à l’imaginaire et l’intellect castrés. À confirmer par des échecs retentissants lorsque l’envie m’a pris de vouloir exposer mes travaux de soi-disant artiste contemporain dans des galeries de la rive gauche, puis en banlieue, puis en province et enfin dans le village natal de mon père, me heurtant systématiquement à des refus plus ou moins polis exacerbant ainsi mon sentiment de parfaite insignifiance et de ridicule évident.

Naturellement ceci s’est, j’imagine, manifesté avec complexité et discrétion dans la mesure où mon être ne pouvait décemment accepter de replonger dans des parfums de dépression si tôt après être redescendu de l’éden pyrénéen dans lequel je m’étais perdu non point par conviction ou passion mais simplement par défaut songeant que le désert des montagnes substituerait à celui de ma vie des relents de sagesse et de philosophie. Et de fait, armés de quelques livres de chevets feuilletés à la lueur de la voie lactée, j’avais en principe éprouvé des sentiments d’une grande hauteur d’âme et m’étais convaincu de rester au niveau des océans célestes dans mes futurs rapports avec la vie et ses soucis dérisoires.

Ces vœux et résolutions ne résistèrent même pas à un simple trajet en train et lorsque je suis arrivé à Paris, il me semble qu’il n’est resté de celui que j’aurais aimé être qu’une ombre impersonnelle aussi peu lisible et visible que celle laissée par un chien errant sur les quais de la Seine par une journée maussade de septembre.

De la soirée qui suivit avec Max, je n’ai guère conservé autre chose qu’un mélange de mots aimables, de phrases stéréotypées prononcées par l’ami le plus fidèle qu’on puisse avoir cherchant à tirer partie des moindres affleurements d’un esprit même pas créatif pour crier au génie. Probablement ces images se chevauchent-elles également avec des temps plus anciens ou le même Max s’était écrié au génie en contemplant les tas inertes de bouteilles en plexiglas collées les unes aux autres avec de la colle crasseuse sur lesquelles j’avais sprayé les mots ‘Eau d’ici’ tandis qu’à côté figurait une bouteille d’Evian en forme vaguement oblongue et aux lettres dorées devant laquelle j’avais placé une pancarte sur lesquels les mots ‘Eau de là’ étaient écrits en caractères gothiques. Max, ami d’enfance, saxophoniste passionné jouant aussi longtemps et souvent qu’on le lui demande et qui gagne quelques cachets modestes dans des orchestres minables opérant dans des caves voûtées du quartier latin, ne se plaignant jamais même lorsque sa santé lui joue des tours à force de ne pas supporter les aspérités des joints et cigarettes fumés par d’autres et le caractère acide des bourbons bu à la pelle dans l’obscurité des salles opaques.

Je crois lui avoir raconté mon périple banal et sans intérêt avec autant de fougue que s’il s’était agi de l’ascension d’un huit mille himalayen, omettant naturellement et sans regret de lui demander des nouvelles de ses propres états d’âmes suite au décès de ses parents dans un absurde accident de bicyclette en Dordogne deux mois auparavant. Il doit m’avoir écouté avec beaucoup de grâce et d’enthousiasme et s’être épanché de phrases telles que ‘tu es invraisemblable. Comment fais-tu ? Tu es la tête pensant de ton ministère, un grand artiste, un écrivain, un essayiste précurseur et en plus un sportif de très haut niveau. Pas étonnant que tu sois parfois confronté à tes collègues. Avec un tel parcours on ne peut que susciter de la jalousie’. L’essayiste de génie n’ayant en fait jamais réussi à publier autre chose que textes oiseux et insipides sur quelques facettes sans intérêt du développement humain dans des pays oubliés et ce dans des magazines financés en partie par des fonds provenant du service dont il avait l’insigne honneur d’être l’un des dirigeants. En d’autres temps on aurait appelé cela de la corruption, ici et maintenant on se réfèrait à la nécessaire recherche de synergies visant à imprimer à un domaine somnolent et engoncé dans sa conque bureaucratique une nouvelle dynamique et une meilleure efficacité.

La dernière image de cette journée, celle-là purement visuelle : Moi, assis sur mon lit, côté gauche, les paumes des mains posées sur les tempes, les yeux fermés, la lumière projetée par des ampoules halogènes enrobant de couleur laiteuse les murs alentours, les deux sièges en rotin, une peinture à l’huile pseudo abstraite de ma jeunesse au dessus du lit, une photographie de Calixte, Hubert et Benoît sur la table de nuit sur laquelle un verre vide est renversé et des cachets anti-dépresseurs dispersés, et un portable allumé mais n’ayant enregistré aucune appel depuis des lustres. Un autre rayon de lumière provenant de la cuisine et se mêlant bizarrement à celui échappé de la minuscule et spartiate salle de bain. Des lumières rougeâtres sur le mur d’en face, reflets de la vie extérieure se projetant d’elle-même à travers la baie vitrée du trois pièces sis sous les combles d’un immeuble anciennement cossu de l’île saint louis. Des vêtements souillés jetés à terre et sur l’une des deux assises. Un sac sale à terre, de l’ouverture duquel sort des ombres de vêtements usés et des pages déchirées. Et, sur le mur d’en face, des insectes qui se meuvent avec lenteur.

Une nuit à Paris.

II

Le premier jour

Du premier jour je me souviens de pratiquement chaque détail, des moins conséquents aux plus importants. Je crois qu’il en est pratiquement ainsi pour chacun d’entre nous. Le contraire serait en soi, il est vrai, particulièrement surprenant compte tenu de l’amplitude des évènements qui de fait allaient faire irruption dans notre quotidien à toutes et à tous.

Cela s’est réalisé insidieusement, progressivement, doucement, chacun ayant l’impression de faire face à quelque dérèglement de sa psyché ou, plus prosaïquement, de sa santé mentale.

Pour une personne telle que moi, ayant déjà le sens de déraper en permanence vers les marges de sa propre vie, les limites insidieuses entre le réel et l’artificiel, porté en cela par le vecteur brusque non point des paradis artificiels mais des produits de synthèse concoctés par les conglomérats chimiques pour épancher les soifs des cohortes de déprimés de toute sorte et catégorie, les images de ce premier jour, tout au moins jusqu’au journal de vingt heures, furent été particulièrement désagréables et lourdes de sens. Plus tard, il me semblerait qu’à force d’avoir frappé aux portes de la folie, celles-ci s’étaient brutalement ouvertes pour m’accueillir avec infiniment de prévenance, tact et compassion.

Le réveil sonna vers 6 heures quarante cinq m’extirpant d’un sommeil agité de rêves confus dont je ne me rappelais que les grandes lignes, à savoir, un naufrage, une île déserte, la disparition de mes proches, et un suicide interrompu par la mise en marche du radio réveil. Les diodes rouges du modèle assez ancien que j’avais récupéré de la cave dans la précipitation de mon expulsion domiciliaire indiquaient également la date du lundi 4 octobre 2004, précision fort utile pour celui revenant d’un exil volontaire. Une forte migraine me tenaillait de ses mâchoires d’acier. Des miasmes peu ragoûtants remontaient de mes entrailles et m’informaient avec douleur le lourd tribut payé par les handicapés du bonheur aux divinités éthérées et me firent immédiatement regretté les quelques verres de Cabernet Sauvignon australien et de bourbon canadien ingurgités en discourrant avec ce brave Max. Mes articulations craquaient bruyamment, un autre rappel inutile de l’empilement des ans sur mon corps et de la dette que j’avais contracté envers ma structure osseuse, ligamenteuse et musculaire durant trois semaines de marche forcée dans les indélicates Pyrénées.

Lorsque la machine corporelle qui était la mienne daigna se reprendre, je me levai et après les taxes diverses à acquitter dans la salle de bain, me rendis à la cuisine où un piteux petit-déjeuner fait de succédané de pain et d’une confiture aussi industrielle qu’insipide attendait d’être confectionné. En passant, je crois avoir ouvert les volets du salon salle à manger et de la chambre puis celui au bout du couloir, mais cela n’est pas d’une très grande importance. Inutile d’entrer dans la chambre d’amis puisque amis il n’y avait pas et enfants il n’y aurait pas pour un sacré bout de temps. La cuisine sans volet était déjà éclairée par une lueur grise matinale préfigurant une triste journée d’automne.

J’ouvris la porte du réfrigérateur et saisis le pot de confiture façon grand-mère, mais une sacré grand-mère d’acier et d’huile industrielle aux fruits triés par des grosses pâles caoutchoutées le tout cuit tout juste ce qu’il faut pour que les liants et composants vitriolés ne se transforment en caramel acidulé bon à tuer tout vantard qui se hasarderait à la gober à ce moment précis. Je posai le pot sur l’évier et appuyai sur le commutateur électrique insufflant un semblant de vie à un cadavre de cafetière dont le kamikaze que je suis n’avait pas jugé bon de remplacer le bouillon de culture sis dans le récipient arrière de l’arrière. Le café aurait de toutes façons avoir le même goût de malt avec ou sans eau fraîche.

Je versai le tout dans un bol agrémenté de dessins fort naïfs que ma fille avait gagnée lors d’une course de demie fond voici deux ans de cela et que je m’étais approprié celle-ci l’ayant jugée par trop enfantine. Pour moi, le désir de conserver intacte toute trace, même triviale ou secondaire, de l’évolution de mes enfants était si fort que je n’étais pas parvenu à m’en débarrasser. C’est donc fort logiquement qu’Eléonore avait daigné me laisser partir avec, non sans un certain dédain, en la fourrant dans le sac qui constitua l’un de mes seuls bagages en quittant le foyer familial. Elle l’avait scruté et fouillé avec attention, détaillant chaque objet en martelant d’une voix monocorde mais suffisamment distincte pour que les enfant puissent l’entendre de l’autre côté de la paroi : ‘Après tout ce que tu m’as fait subir à moi mais surtout aux enfants, tu comprendras que je vérifies tout ce que tu emportes. Non seulement tu as dilapidé tous nos biens sans aucun scrupule sans songer un seul instant à l’avenir de tes enfants mais de surcroît tu pourrais être capable de partir avec des valeurs quelconques pour les donner à ta maîtresse et à ta marmaille.’ Ceci proféré sans tenir compte un seul instant de mes dénégations face aux conclusions beaux-parentales tenant à l’existence d’une aventure extra-maritale.

Je pris donc ma tasse, la remplis d’un café saumâtre et me tournai vers la table pour y chercher la tartine que je pensais avoir préparé. Je poussai un cri assourdissant en le voyant assis à ce qui d’habitude était ma place. La tasse tomba et se rompit sur le carrelage en damier façon Vermeer mais sans Vermeer. Le liquide noir se répandit par terre. Je reculai d’un bon mètre et saisis par pur réflexe une cuillère en bois que j’utilisais d’habitude pour les pattes et parfois, comme ce matin, en tant qu’outil utile pour déplier ou replier le filtre coincé dans la machine. Une bien dérisoire arme pour se prémunir d’un intrus assis et souriant face à moi.

Après avoir repris mes esprits et mon souffle je m’écriai : ‘Qui êtes vous ? Que faites vous là ?’ mais n’obtins aucune réponse. Mon souffle était puissant et saccadé, mon cœur battait la chamade, ma gorge était bloquée. L’homme resta assis et opposa la plus parfaite indifférence à mon angoisse et mon agitation. Il devait avoir la cinquantaine, les cheveux gris, des lunettes assez épaisses, un pull à col roulé gris et un velours anthracite. Il était plutôt grand et relativement corpulent. De fait, il n’avait aucun signe particulièrement distinctif et propageait un calme profond. Il souriait bizarrement, son regard semblait se porter non point sur moi mais sur quelque chose ou quelqu’un à plusieurs mètres en arrière. Il était là sans être vraiment là.

Je reposai ma question mais moins bruyamment qu’auparavant : ‘Qui êtes vous, comment êtes vous entré ? Que voulez vous ?’ mais encore une fois il n’eut que le silence à m’opposer.

Après avoir repris le dessus sur mes impulsions premières et un semblant de calme, je m’assis sur le vieux fauteuil rouge qui traînait dans l’entrée. Par un curieux jeu de miroir, il m’était possible d’entrapercevoir dans le reflet de l’encadrement d’une lithographie de Zao Wou Ki acquise pour trois fois rien chez un marchand de Valence en Espagne – un achat dont mon honorable et tendre ex-épouse me fit longuement reproche dans la mesure où elle convoitait depuis un certain temps déjà un Warhol superbement côté dans la galerie que tenait une de ses amies de longue date mais dont le prix n’avait rien d’amical – une partie de la cuisine et, surtout, le bras gauche, une partie du visage et le buste de mon visiteur au sourire étrange. Dans la mesure où l’ensemble était immobile, animé d’une vie légère et assez calme, n’émettant aucun bruit suspect ou son intriguant, il ne semblait pas être dans la situation d’une personne menacée.

La situation se résumait à un simple constat. Un homme d’un certain âge à l’apparence inoffensive était assis dans ma cuisine. Je n’avais pas la moindre idée comment il avait pu y entrer. Il ne parlait pas, ne bougeait pas et se contentait d’un sourire vaguement complice mais plutôt lointain et d’un regard perdu dans ses pensées. Il ne réagissait ni à mes propos ni à mes gestes. Il était simplement là, attendant quelque chose.

La conclusion à laquelle je parvins assez rapidement était la seule plausible et conduisait à attribuer cette vision au mélange des médicaments et de l’alcool absorbé la veille. J’étais revenu d’une zone montagneuse où j’avais effectué des marches assez longues entre 1500 et 2500 mètres pour brusquement me retrouver quasiment au niveau de la mer et m’intoxiquer dans la foulée par des anti-dépresseurs, des anxiolytiques, et des mélanges alcoolisés. ‘Génial, parfaitement génial, quel con, mais quel con !’ m’écriais-je avec force dans le silence de mon appartement. ‘Délire paranoïde et hallucinatoire, probablement schizophrénique. Merci, docteur, je n’aurais pas réalisé cela tout seul. C’est moi qui vous remercie cher patient et néanmoins ami. Revenez aussi souvent que vous le souhaitez. Vous n’êtes pas dangereux et valez à peine moins qu’une rente viagère mais plusieurs clients comme vous et je ferme boutique pour me retirer entre Courchevel et Ramatuelle. A la semaine prochaine.’

Je parlais à voix haute dans la semi obscurité ou semi clarté, c’est selon, de mon doux et nouveau chez moi où m’avait jusqu’alors manqué une présence et où se trouvait soudainement introduit un partenaire virtuel suscité par mon seul imaginaire – car, j’en étais persuadé maintenant, la présence masculine assise à la table en formica de la cuisine n’était autre que le simple produit de mon imagination.

Quelque chose quelque part dans mon cerveau s’était déréglé et les frontières entre le rêve et la réalité s’étaient, pour un moment que j’espérais assez bref, ouvertes. Il me restait à espérer qu’il s’agirait d’un Schengen provisoire.

Je revins à la cuisine et fis comme si de rien n’était. Je me dirigeai vers l’évier faisant mine de vouloir boire au robinet et, du coin de l’œil, regardais l’inconnu à l’étrange sourire qui lui ne me regardait pas le moins du monde. Ces traits n’avaient pas changé, ses yeux fixaient un horizon lointain, à quelques dizaines de mètres au-delà du mur beige sur lequel pendait une horloge triangulaire que j’avais trouvée chez l’un des magasins de meuble bon marché scandinave. Visiblement, ce n’était pas l’heure qu’il regardait mais une autre chose profondément dissimulé.

Légèrement rasséréné, je finis par m’asseoir en face du produit de mon imagination puis le regardais fixement et avec une curiosité intense. Après tout, étant le résultat d’un trouble de mon équilibre mental, j’étais en droit de contempler et le sonder avec autant d’attention que possible.

Je m’étonnai immédiatement que l’individu ne corresponde à aucun des personnages qu’il m’avait été donné de rencontrer dans ma vie récente. Néanmoins, il me paraissait plausible que mon cerveau ait souhaité me mettre en contact avec une figure du passé ayant eu une influence particulière sur mon évolution durant ma petite enfance ou mon adolescence. Je lui parlai alors directement : ‘voyons, qui pourrais-tu être ? Pas mon père, de lui je me rappelle suffisamment pour ne pas trouver la moindre once de ressemblance. Son frère ? Peut-être mais il était plus petit que lui et bien plus grassouillet. Un instit ou un prof ? Pourquoi pas ! Mais alors lequel. En maternelle et au CP c’étaient des femmes. Puis il y eut ce type magnifique qui a eu la stupide idée de mourir dans un accident de varappe dans les Alpes, mais il avait une barbe et après ce fut un gros pervers qui se grattait les parties intimes lorsqu’il était assis à son bureau sans se rendre compte que nous le regardions passablement intrigué et moqueur… Peut-être quelqu’un d’autre, mais alors qui ?’

Durant tout ce monologue intérieur, il resta parfaitement immobile, souriant, respirant lentement et bougeant subrepticement sa tête ou ses membres supérieures manifestement une apparence de vie. Ses pieds reposaient horizontalement et paisiblement sur le sol, contrairement à beaucoup, y compris moi-même, qui les animent parfois de mouvements nerveux involontaires tremblotants, ne manifestaient aucune vie propre.

Je soupirai et conclus ma tirade d’un ton monotone : ‘mais tu pourrais être n’importe quelle autre figure de mon passé. Combien d’humains croisent ton dans une vie ? Des millions assurément. Pour que tu sois là, cela signifie que tu as eu une influence sur moi mais, comme me le dit souvent ce vieux charlatan de Taviolini, l’influence d’un être sur un autre ne se mesure pas au temps qu’ils ont passé ensemble, loin de là. Un regard à la sauvette d’une jeune fille en fleurs que tu ne reverras plus jamais peut te marquer pour le restant de ta vie tandis que celui persistant et répétitif d’un proche peut s’oublier dès qu’il cesse de se poser sur toi… En plus, imagine vieil inconnu que tu sois un copain de mon enfance, quelqu’un à qui j’ai fais du mal, ou du bien, va savoir, qui revienne chatouiller ma petite vie bien somnolente, et bien j’éprouverais certainement beaucoup de difficultés à te reconnaître. Bon, excuses-moi, au fait tu ne m’en veux pas si je te tutoie ? Non ! Bien entendu ! Ce n’est pas tout mais je dois filer, les petites émotions de ce matin m’ont un peu retardé et je dois être au bureau dans un peu moins de trois minutes… Allez, à ce soir… ou plutôt, ne m’en veux pas si je dis cela, adieu.’

Sur ce, je me précipitais dans ma chambre, m’enfilais une tenue de circonstances et m’enfuyais sans oublier de fermer à clefs pensant ainsi refermer les vannes de ce léger dérèglement sur elles-mêmes.

J’avais naturellement tort, ô combien !

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