De l’essoufflement de la révolution, de Turin et Saint-Pétersbourg, des ombres qui s’avancent et des poupées russes


De l’essoufflement de la révolution, de Turin et Saint-Pétersbourg, des ombres qui s’avancent et des poupées russes

 

Le tumulte est impressionnant mais de moindre importance qu’hier.

 

Les manifestants sont toujours nombreux mais la réalité quotidienne impose à chacune et chacun de reprendre ses activités habituelles même si les possibilités de s’exprimer demeurent. Des grappes et groupes de gens passent et repassent devant la pension de famille où nous avons élu domicile.

 

Les sourires sont toujours là mais ils sont de moindre intensité. J’imagine que ceux qui ont bousculé les obstacles réalisent lentement que la situation est semblable à un empilement de poupées russes. Ils ont bien entendu fait voler en éclat la première voire la seconde des figurines en papier ou carton qui les étouffaient mais en restent un nombre d’autres, nombre inconnu et selon moi assez important, et là est la difficulté, conserver l’énergie non pas du désespoir mais au contraire de l’espoir, pour abattre un à un ces obstacles, ou ces poupées, comme vous voudrez, alors que le luxe de la révolution n’existe pas pour la plupart de ces jeunes, il n’y a que la souffrance du quotidien, et les sourires se réduisent, et la poussière qui recouvre tout dans ce pays dont nous ignorons toujours le nom, dont nous ne comprenons pas la langue, dont les gens nous voient sans nous voir, dont l’histoire nous est inconnue, dont les manipulateurs sont d’évidence manipulés et les manipulés sinistrement et doublement ou triplement manipulés, cette poussière finit par recouvrir tout tel un linceul non point blanc et non point de Turin mais beige et sombre.

 

« Il n’y a plus d’amour à Saint-Pétersbourg » s’amuse à chanter l’autruche volante, flottante et trébuchante depuis ce matin, sa bonne vieille rengaine sans signification mais signe que les choses reviennent dans un semblant de normalité.

 

L’extincteur fort sage est revenu de sa bibliothèque et nous a informé que les traits caractéristiques de cette révolution étaient qu’elle n’était pas bourgeoise mais portée par une jeunesse dont on pensait auparavant qu’elle n’était pas intéressée par la chose politique et que lui il aimait cela même si les risques que tout termine mal étaient assez conséquents.

 

Il a ajouté que « le monde avançait vers une crise généralisée de par la conjonction d’un déplacement brutal de son centre de gravité de l’ouest vers l’extrême orient et l’avènement d’un hyper égoïsme d’une classe dirigeante hyper-riches et totalement insensibles aux besoins de populations perçues de manière Stalinienne, c’est-à-dire comme de simples statistiques ».

 

Je pense qu’il n’a pas tort.

 

Lorsque les tensions deviennent de plus en plus fortes, que les décalages et différences se creusent rapidement, tôt ou tard tout finit par exploser et plus ce phénomène tarde à venir plus l’explosion est grande.

 

Ce n’est pas parce que le tremblement de terre gravissime annoncé pour la fin du dernier millénaire en Californie ne s’est pas produit qu’il ne se produira plus jamais. Au contraire, son importance sera plus grande même si nul ne peut prédire lorsqu’il se produira, demain ou dans un siècle. Mais je ne suis pas un expert, vous le savez bien.

 

Maria au regard si profond que souvent je m’y noie, est revenue de ses multiples incursions dans le pays de l’intérieur, là où la révolution ne s’est pas enfoncée, pour y dénicher les lieux où sont oubliés des milliers de prisonnier d’opinion et les libérer et nous a annoncé qu’elle était heureuse d’avoir ainsi ramené au soleil une population entière de taupes oubliées et tristes. En même temps elle nous a dit rencontrer de plus en plus en plus de femmes lui disant que des fantômes du passé se promenaient la nuit et s’y comportaient comme des ombres criminelles, violant, dérobant, kidnappant les proies les plus faciles, celles ayant abandonné la peur et retrouvé le courage et l’espoir.

 

Le Yéti anarchiste et la machine à gaz rondouillarde à tendance politicienne se sont enfermés dans leur chambre pour préparer leur débat au sommet de demain. Un après l’autre, ils nous ont demandé notre assistance mais fort justement je pense nous leur avons dit qu’il était hors de question d’aider l’un au détriment de l’autre. L’abstention est mère de sûreté entre amis…

 

Les trois pingouins aux lunettes roses, amateurs de Piero della Francesca se sont cependant proposé de les aider et ont de manière fort transparente mis leurs exigences sur la table : « nous aiderons celui qui nous paiera le plus cher, qui s’engagera à instaurer une année Piero dans ce pays stupide, qui nous aidera à trouver Arezzo pour y instaurer une République digne de ce nom et qui enfin accordera à tous les pingouins du monde l’immunité absolue et les privilèges des despotes disparus ».

 

Le Yéti anarchiste leur a dit qu’il s’empresserait de le faire dès qu’il deviendrait Pape ce qui nous a fait tous pouffer de rire, y compris l’autruche, même si dans ce cas particulier je ne suis pas sûr qu’elle ait tout compris, d’autant qu’elle nous avait demandé un peu auparavant si dans les crêpes sucrées il fallait mettre autant de marins et de pompiers que dans les salées. Nul n’a répondu mais la petite fille au manteau rouge, la fille de la propriétaire de la pension, lui a donné une sucette rouge pour la calmer.

 

De mon côté, j’ai informé mes amis de l’état de mes recherches et investigations conséquentes concernant la disparition non avérée et inexpliquée du grille-pain existentialiste réincarné en radiateur jaune artiste multiforme de la manière suivante : « nous sommes bredouilles, aucun signe de vie, aucune trace, rien, pas la moindre information, rien… il est possible que nous n’ayons pas d’autre recours que de prochainement considérer la disparition du grille-pain définitive avec toutes les conséquences que l’on imagine… Je suis désolé… » Mais, pour l’heure, nous continuons d’essayer et de rechercher la trace de notre ami.

 

Ce qui m’a le plus troublé dans cette affaire, je dois l’admettre, c’est que dans le tumulte des évènements cette disparition semble moins difficile à accepter qu’elle l’aurait été dans d’autres circonstances. L’échelle de nos valeurs n’est pas la même selon ces dernières. Tout est relatif, même la douleur.

 

Mais ne relâchons pas nos efforts. Si vous deviez avoir des nouvelles à nous annoncer, mêmes mauvaises, n’hésitez pas à nous le faire savoir.

sol227

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Des dures réalités des révolutions, du rôle des femmes et des hommes, surtout des hommes, du Guépard et des avenues et ruelles


Des dures réalités des révolutions, du rôle des femmes et des hommes, surtout des hommes, du Guépard et des avenues et ruelles

L’humain reste humain dans tout ce qu’il fait.

Passés les rares moments où, dans son histoire fort brève au demeurant, il s’est élevé au-dessus de sa superbe médiocrité et de son implacable ambition, il a pour habitude de réitérer ses erreurs et de retomber dans ses errements antérieurs. Mais, ces hoquets insolites sont inestimables car c’est de cette manière-là qu’il parvient par le jeu du temps et des circonstances à progresser, pour autant que ce terme soit utilisable dans ce contexte particulier et dépouillé de ses oripeaux paternalistes, égocentriques, suffisants et naïfs.

Il est en particulièrement ainsi dans notre situation actuelle. Nous demeurons dans ce pays anciennement de misère et actuellement de misère aussi mais avec un sourire en prime et un espoir en tête et traversons les évènements révolutionnaires qui s’y déroulent avec une attention soutenue. Depuis ma sortie de prison, j’ai retrouvé mes amis, à l’exception du grille-pain existentialiste réincarné en radiateur jaune artiste multiforme que je recherche par monts et par vaux, sans grand succès admettons-le, et participe en observateur détaché et passablement dépassé aux bouleversements qui taraudent cette société.

La révolution a conduit à la mise en place d’un comité de salut public dont la machine à gaz rondouillarde à tendances politique est depuis hier le porte-parole passionné et enjoué tandis que des groupes de toutes sortes passent dans les rues cherchant à instiller dans ces changements parfois majeurs et souvent mineurs leur propre contribution mais ce, je dois le préciser, sans grand succès.

Je dois admettre que ma pensée rejoint parfois celle du Yéti anarchiste considérant que ce qui se passe ressemble plus à un changement de rideaux qu’à la construction d’une nouvelle demeure. Tout reste mais avec des couleurs, des mots et des formes différentes. Il faut que tout change pour que tout demeure, disait le guépard…

La jeune fille aux vêtements rouges qui souvent s’installe à côté de nous pour bavarder décrypte la situation actuelle à note intention et lorsque l’on discerne sur l’écran bleu non point de mes paupières mais de la télévision géante trônant dans le salon de la petite pension où nous vivons des visages de membres révolutionnaires du comité du peuple aimant, bienveillant, libre, heureux, libéré, dynamique, libérateur et non corrompu, elle s’empresse de nous préciser qu’untel était auparavant responsable de la sécurité intérieure, souterraine, sombre ou intelligente, et qu’un autre tel était corrupteur secondaire ou corrompu primaire.

L’autruche volante, flottante et trébuchante qui généralement ne comprend rien à rien a elle noté tout en grignotant un parapluie vert oublié par un ancien client et nouveau secrétaire d’état à la jeunesse, au sport et à l’urbanisation libre et non corrompue que « des hommes partout, des femmes nulle part et pas d’autruche non plus » ce qui n’est pas faux.

« Les femmes étaient dans la rue et le sont encore », a souligné Maria au regard si profond que je m’y perds si souvent, « par contre leur absence du comité du salut public est flagrante. Je suis très heureuse que la machine à gaz rondouillarde y ait fait son entrée mais il me paraît malgré tout fort étonnant qu’il soit plus facile d’incorporer dans un gouvernement de ce type un grand nombre d’ex-dignitaires camouflés en héros révolutionnaires et une machine à gaz ignorant comment ce pays se nomme que des femmes… Que faudra-t-il donc faire ici comme ailleurs pour que les vrais bouleversements se produisent? Doit-on se contenter éternellement des mêmes rengaines ? »

Elle a raison…

Elle a absolument raison.

Qu’on fait mes congénères masculins depuis la nuit des temps si ce n’est confisquer le pouvoir sous de nombreux prétextes aussi fallacieux les uns que les autres, le cadenasser sous des couches sédimentaires nombreuses et dures comme l’acier que l’on appelle religion, structures sociales, constitutions, traditions, lois et autres règlements puis se sont empressés d’aller se faire la guerre entre gens bien éduqués, se tuer les uns après les autres, aller chez l’autre détruire tout ce qui s’y trouvait, violer sa femme et tuer ses enfants puis revenir chez lui pour se faire trucider par ses enfants, mâles, à lui et ainsi de suite jusqu’à ce que mort s’en suive.

Il faut décadenasser tout cela mais comment je n’en sais rien.

Vous le savez bien, je ne cesse de le dire et le souligner les évènements de ces temps-ci et des autres me dépassent. Je remarque et observe, je note et relaie mais je n’ai aucune faculté d’influencer quoi que ce soit, je me perds dans les dédales de ma propre pensée basée sur la seule règle que je connaisse et me semble viable par-delà les différences d’opinions, marcher encore et toujours, avancer, car au bout du compte c’est le seul moyen de garder l’espoir, toute autre solution revient à la mort… mieux vaut tard que maintenant et entre temps mieux vaut essayer que de se tenir les bras croisés à rien faire.

Alors, c’est ce que j’ai dit à Maria, « il faut secouer ce que l’on peut, il faut aller au bout de toutes les choses, tout est perdu, naturellement, mais il faut essayer, poursuivre, persévérer pour laisser une chance, minuscule certainement, mais une chance quand même, pour que l’espoir subsiste. »

Maria m’a embrassé puis est repartie un peu plus gaie, où je n’en sais rien, et moi et l’autruche volante, flottante et trébuchante sommes partis vers une étendue herbeuse et terreuse à la recherche de notre ami disparu.

Il en est ainsi de toutes choses, certains vont par les avenues et d’autres par les ruelles, mais finalement tous se complètent.
sol342

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De la faculté d’adaptation aux circonstances, de Purcell, et d’un débat télévisé à venir


De la faculté d’adaptation aux circonstances, de Purcell, et d’un débat télévisé à venir

Nous sommes ballotés par les circonstances et les évènements. Nous sommes sur un bateau ivre. Je ne cesse de le dire et je sais que ceci finit par vous gêner, et vous lasser. Je le comprends mais vivant au premier rang ces circonvolutions du temps, des émotions, des souffrances et de la vie, en général ou particulier, je ne peux m’empêcher de relever ce fait.

Notre petit groupe parfaitement improbable et parfois ridicule erre dans un pays rejoint par le tumulte mondial, le chaos et les excès de toutes sortes. Pas une journée ne passe sans que la révolution amorcée il y a quelques jours à peine ne plonge dans de nouvelles vicissitudes et nous avec.

Je me retrouve la plus grande partie du temps avec l’autruche volante, flottante et trébuchante, à la recherche non pas du temps perdu mais d’un ami disparu, ce cher grille-pain existentialiste réincarné en radiateur jaune artiste multiforme. Nous formons un équipage bien surprenant mais dans ces mouvances profondes du quotidien que traversent ce pays c’est à peine si l’on se retourne lorsque nous passons de notre pas lent au milieu des avenues désertes, des rocades sillonnées par des véhicules militaires ou des places arpentées par des milliers d’âme en quête de rédemption ou de liberté.

Nous ne demandons plus où se trouve notre ami par peur de nous heurter à des facteurs de violence ou les exacerber à nos corps et âme défendant. Nous progressons en cercles concentriques centrés sur la demeure où nous avons trouvé refuge, et où je me réjouis de retrouver Maria au regard si profond que je m’y perds souvent et qui est devenue, depuis nos retrouvailles, ma maîtresse, ou peut-être devrais-je dire l’inverse ? Je ne sais plus très bien, à dire vrai, ce qui est politiquement correct, peut-être devrais-je me contenter de dire que nous sommes amants et aimants, enfin ceci n’a qu’une importance secondaire pour vous et je le comprends bien.

Tandis que nous cherchons notre ami disparu, nos autres amis rencontrent des fortunes diverses dans leurs activités post ou prérévolutionnaires ce qui est parfaitement conforme à ce que l’on attend des vivants faisant face à des situations imprévues ou imprévisibles. Certains s’y révèlent d’autres s’y perdent. Vous aurez compris que je fais partie de cette dernière catégorie avec il est vrai ma chère autruche qui depuis hier s’est pris d’inspiration et d’amour pour Purcell et écoute avec un plaisir non dissimulé les fantaisies pour violes de 1680, en boucle, je crois, sur sa machine musical portable, ce qui ne mériterait pas d’être rapporté si cela ne la conduisait à danser et chanter de manière impromptue et, avouons-le, fort comique. Elle y transcrit ses propres paroles ce qui donne un résultat magistral dont beaucoup de surréalistes se serait plu à l’incorporer dans leurs œuvres. Un exemple ? En voici un, c’était vers 15 heures je pense, près d’un magasin de machines à laver récemment vidé de ses machines et pas encore lavé : « violes, joie, danse et candélabres, chantent et sapins, sur fond bleu, de dieu, et meuh, dit la vache, et moi pas, car je suis autruche, enfin je crois, sollicitude, et paresse, sont les mamelles de la France, et vive le vent. »

Je suis totalement dépassé par les évènements, je vous l’ai dit et redit, ne me demandez pas ce que je ne saurais offrir, le magasin n’a plus de stock.

Pourtant, et à l’autre extrême, certains parmi mes amis s’en sortent à la perfection. La machine à gaz rondouillarde à tendances politiciennes, vient d’intégrer le comité de salut public en tant que « porte-parole du gouvernement provisoire et vice-ministre en charge des relations avec le parlement, récemment dissous, la société publique, les autorités locales, régionales, transnationales, périphériques et philanthropiques pour la mise en place de conditions stables et prospères dans la défense des droits, des libertés, de l’ordre, de la santé, de la salubrité et de la notoriété publique et ailleurs ». Elle est présente dans les médias nationaux et internationaux et sa posture affable et quelle que peu opportuniste lui a d’emblée conféré un statut incontournable dans les conditions actuelles. Pas un journaliste qui ne lui demande ce qu’elle pense de ceci ou cela et à chacun elle réserve une de ses phrases favorites commençant inlassablement par un tonitruant « Je vous ai compris ! » quelle que puisse être la question ou le commentaire ce qui l’a propulsée au rang de monument national et symbole de la reprise en main du pays par une administration efficace et professionnelle.

Dommage, je dois l’ajouter immédiatement, que cette chère machine ne se soit pas préoccupée de chercher plus avant des détails sur le pays où elle se trouvait, sur une carte ou un dictionnaire et commette à chaque interview un impair monstrueux à cet égard qui en fait le chou gras et mauve de la presse internationale.

Ainsi, à chaque heure qui passe son rectificatif nécessaire et discret le porte-parole dans sa déclaration de tantôt ne souhaitait heurter en aucune manière les tribuns et populations du pays ami x, y, ou z mais souhaitait simplement faire une corrélation entre le comportement criminel de nos autorités prérévolutionnaires, leur corruption endémique, leur dédain des impératifs nationaux, et celui beaucoup plus respectueux et responsables de nos amis…

Je lui prédis un grand mais pas forcément long avenir.

Le plus anecdotique est naturellement le duel télévisé annoncé entre la machine à gaz porte-parole des nouvelles autorités et le leader de l’opposition opportuniste, utopique et contemplative, à savoir le Yéti anarchiste, qui devrait être diffusé dans les jours à venir.

Ceci fait les gorges chaudes et humides de beaucoup de commentateurs nationaux et internationaux et force est d’admettre que ceci constituera certainement un moment particulièrement intéressant et clef de l’évolution de ce pays dont j’aimerais que quelqu’un partage avec moi, ou nous, le nom. Je suis sûr que son nom est doux et aimable comme le sont ses habitants et les paysages désertiques que je contemple par-delà les maisons écroulées et les bidonvilles de tôles et planches vermoulues.

Je vous laisse, mon devoir m’appelle, tant l’un que l’autre des protagonistes du débat précédemment mentionné me demandent pour assister à la préparation de cet évènement.

L’avenir appartient à l’un comme à l’autre même s’ils ne se lèvent pas si tôt, contrairement à moi qui me perd dans les dédales des bouleversements de cet étrange parenthèse de l’histoire, du temps et des lieux.
story175

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D’une enquête policière sur fond de révolution, Machiavel, Sun Tzu et déliquescence d’un groupe étrange 


D’une enquête policière sur fond de révolution, Machiavel, Sun Tzu et déliquescence d’un groupe étrange

La situation est bien étrange, il faut en convenir.

Nous étions un groupe d’amis quasiment inséparables depuis notre départ de Copenhague, ou Vienne, peu importe après tout car nous n’avons jamais réellement pu déterminer avec précision de quel endroit il s’agissait et avons fini par le dénommer belle et bonne île de Vienne, et ne faisions pas un mètre sans être l’un avec les autres et réciproquement.

Par nous je veux dire (1) le grille-pain existentialiste devenu radiateur jaune artiste multiforme, (2) le réfrigérateur colérique réincarné en machine à gaz rondouillarde à tendances politiciennes, (3) à (5) les trois pingouins à lunettes roses amateurs de Piero della Francesca, (6) le Yéti anarchiste, (7) l’autruche volante, flottante et trébuchante, (8) Maria au regard si profond que je m’y suis si souvent perdu et (9) votre servile serviteur.

Ceci fait neuf si mon calcul est bon. Pardonnez mon approximation ou mon apparent manque d’assurance mais en période révolutionnaire il vaut mieux tout vérifier par soi-même, et constamment remettre en doute ses propres convictions. 9 c’est d’ailleurs un joli chiffre, tout rond, enflé d’une symbolique rondouillarde, comme la machine à gaz.

Nous étions donc 9 puis par la force des circonstances nous sommes divisés en deux groupes, l’un dans une sordide prison l’autre en liberté, puis après les évènements salutaires ayant conduit à la révolution dans ce pays étrange sans nom, nous nous sommes séparés en plusieurs sous-groupes. Cependant, la somme des entités individuelles et sous-groupe dont il s’agit ne nous conduit pas à 9.

Songez-y un instant:

Le Yéti anarchiste agite des groupes d’étudiants en leur parlant de révolution permanente et de changements par la force.

La machine à gaz rondouillarde comprend tout le monde et appelle à la réforme en douceur et la reprise immédiate du travail et le rétablissement économique du pays dont, ceci dit en passant, il ne connaît même pas le nom et ne parle pas vraiment la langue.

Les trois pingouins s’affairent à la confection d’une bannière sensée permettre une meilleure lecture des évènements de ce lieu et moment en reproduisant sur un assemblage de draps blancs le tableau de la bataille figurant sur l’un des panneaux de la chapelle d’Arezzo.

Maria poursuit son incessante activité visant à libérer tous les lieux de détention du pays, et dieu sait s’il y en a, surtout des secrets.

L’extincteur est entièrement occupé à catégoriser et détailler les différents précédents qui pourraient intéresser les dirigeants du pays et leur permettre de réitérer des erreurs regrettables commises par le passé.

Quant à l’autruche et moi-même nous sommes pris par une tâche plus simple, moins noble, mais ô combien nécessaire, constituer les provisions nécessaires à l’alimentation de chacun de ces acteurs clés de la révolution. Ceci part du principe que le succès de toute bataille réside dans la possibilité pour l’intendance de suivre les forces vives et l’accompagner dans son mouvement de victoire en victoire, dixit Machiavel et Sun Tzu.

Ce faisant, nous cherchons également des traces éventuelles de notre ami disparu, le radiateur jaune artiste multiforme ou, en cas de retour prénatal, le grille-pain existentialiste. Nous enquêtons discrètement mais vous comprendrez probablement que demander aux gens autour de nous entièrement accaparés par la révolution et ses à cotés s’ils ont aperçu un radiateur dans les environs, n’est pas forcément la chose la plus populaire qui soit.

Les réponses oscillent entre « dégagez », « y a rien à voir », et «des barges j’en ai souvent rencontrés mais des comme cela jamais » sans compter les « Des radiateurs ? Dans le désert ? Et pourquoi pas des aspirateurs à hélices ou des chameaux volants, franchement, votre radiateur, on en a rien à cirer » et les « viva la révoluchion, pendant que certains la font d’autres continuent leurs vils commerces mercantiles, enrichissez-vous pendant que nous nous faisons tirer dessus comme des canards, il faut vraiment n’avoir aucun scrupule pour oser faire cela, on se débarrasse de corrompus notoires et vous, vous faites dans le commerce des radiateurs, faut vraiment avoir du culot, partez avant que je ne m’énerve ».

Bref, notre enquête ne s’annonce pas forcément très facile et tout cela, sachez-le, je le fais seul accompagné par une autruche volante, flottante et trébuchante qui ne me quitte pas d’une plume et ponctue chacune de mes interrogations d’un sonnet de sa composition, parfaitement, totalement, nécessairement incompréhensible, plongeant mes interlocuteurs par ailleurs déjà fort énervés dans la plus intense consternation.

L’un de ceux-ci disait à peu près : « vogue les navires, la terre est ronde, jaune est le citron et rond est la pomme, tout est rond mais le monde est carré et moi je vole alors que toutes se plument et je me pâme, ce qui est mieux que se paner, puisque l’un est ridicule et l’autre chaud, ce qui ramène au radiateur mais pas au jaune mais cela je laisse à l’œuf que je n’ai pas car je ne sais pas et pas trop non plus même pas un peu enfin si peu, bref on cherche et on se fiche un peu de votre révolution ».

Avouez qu’il est difficile d’obtenir des résultats immédiats dans de telles conditions.

J’ai à plusieurs reprises ce jour terminé mon investigation la tête la première dans la rigole servant d’égout ou l’égout servant de rivière le tout devant une autruche médusée m’avouant qu’elle ne se rappelait plus mon prénom ce qui m’a laissé quelque peu froid dans cette atmosphère très chaude.

Le tout serait bien sur risible s’il n’y avait en arrière fond deux constats un peu amer : (i) d’abord, un des nôtres n’est plus là et il me semble être le seul à s’en préoccuper et (ii) ensuite notre groupe, soudé et compact, se dissout sur fond de crise communautaire et renaissance d’une solidarité locale envolée depuis fort longtemps sur le lit de la corruption et de l’arrogance.

Nous étions 9 mais ne sommes plus au jour d’aujourd’hui que 8, un chiffre qui est symboliquement parlant beaucoup moins intéressant ou parlant. Allez savoir combien nous serons demain…
§747

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Des retrouvailles des uns, de la disparition des autres et d’Hollywood


Des retrouvailles des uns, de la disparition des autres et d’Hollywood

Nous sommes ballotés par les circonstances, les évènements, la vie en général, nous sommes des bateaux ivres, nous errons de par le monde et au gré des vents, du hasard et des conséquences de nos propres choix ou omissions, nous sommes jetés sur des cotes hostiles ou plaisantes.

J’ai retrouvé Maria debout sur un char, haranguant la foule, la dirigeant vers une prison où elle pensait que nous, ses amis, nous trouvions encore, sans savoir que ladite prison avait été abandonnée et que nous étions libres, errant de notre côté, craignant son sort.

Nous nous sommes retrouvés tels des amants séparés de films hollywoodien, peu avant le générique de fin, larmes sur les joues, sanglots dans la salle, reniflements et soupirs, soulagements en prime de savoir que les images vont bientôt se figer et que la lumière reviendra, que tout va bientôt rentrer dans l’ordre des choses, qu’ils vont se marier et auront une pléthore d’enfants, de bonheur, de joie et tout et tout…

Nous nous sommes embrassés et avons réalisés qu’il y avait entre nous autre chose que de l’amitié. C’est une situation très réjouissante, surtout pour moi, car après tout s’il était évident de longue date que mes sentiments pour elle allaient largement au-delà de ceux liant deux amis ou connaissances l’inverse n’allait pas de soi. D’ailleurs, il restera à déterminer dans un avenir plus ou moins proche – disons lointain car après tout qui souhaite vraiment savoir cela ? – si le profond soulagement de nous retrouver en vie et en pleine santé n’a pas quelque peu masqué ou souligné la force de ces sentiments.

Plus tard, nous nous sommes installés dans la petite pension de famille choisie par Maria parce qu’elle accueillait généreusement un monde d’exilés, d’abandonnés ou de militants, et avons ensemble ri aux images du Yéti anarchiste appelant à la révolution permanente et celles de la machine à gaz rondouillarde à tendances politicienne interpellant la jeunesse, pour elle inconnue, d’un peuple, également inconnu, et lui enjoignant de cesser son tumulte pour se concentrer sur la reconstruction du pays, naturellement inconnu.

L’autruche volante, flottante et trébuchante, a regardé ce flots d’images bleues avec délice, sans les comprendre, sa tête posée sur les genoux de Maria et clignant fréquemment des paupières à force de regarder à la sauvette le visage radieux de celle-ci.

J’ai évoqué notre séjour dans ce charmant établissement pénitentiaire que nous venons de quitter et me suis gardé d’évoquer mes péripéties avec mon très charmant et gentil policier. Je n’ai fait que tracer à demi-mots nos épreuves et le sentiment de rétrécissement que nous avons ressenti dans notre cellule obscure.

Maria nous a décrit sa longue fuite, son errance avec les trois pingouins aux lunettes roses amateurs de Piero della Francesca et l’extincteur fort sage, qui les a conduits dans les faubourgs de la ville où nous nous trouvons actuellement, leur caches et camouflages successifs, puis leur implication dans les révoltes en cours, les premières manifestations devant la prison ayant résulté en une tentative manquée d’évasion, les nouvelles errances et enfin les manifestations décisives des jours précédents et le retournement de certains pans du pouvoir et la chute des autres.

J’ai été profondément soulagé de savoir que jamais, selon ses dires, Maria n’était tombée dans les crocs ou griffes des miliciens œuvrant dans les tréfonds et boyaux du système policier de ce pays.

J’ai été heureux d’apprendre le devenir des pingouins qui s’attelaient depuis quelques jours à la confection d’une grande bannière sur la place de la République et devant représenter à terme une partie de la bataille d’Héraclès telle que figurant sur les fresques d’Arezzo.

J’ai également été fort apaisé d’apprendre que l’extincteur fort sage consultait avec un groupe d’intellectuels les ouvrages d’historiens des différentes périodes révolutionnaires pour déterminer quelles devaient être les suites à donner à ce mouvement ainsi que les pièges à éviter.

Par contre, ni l’un ni l’autre n’a la moindre nouvelle du radiateur jaune, réincarnation du grille-pain existentialiste. Nous ne savons pas ce qui est advenu de lui. Maria pensait qu’il avait été enlevé par les miliciens en même temps que moi tandis que j’étais persuadé qu’il avait été sauvé par quelque heureux hasard et ce en même temps qu’elle.

Dans l’euphorie du moment, de nos retrouvailles si heureuses, nous n’avons pris garde à cette absence marquée et nous nous en voulons.

Il est évident que le tableau est incomplet, que le sort de notre ami fait ombrage à notre plaisir commun et que nous devrons incessamment arpenter à nouveau les artères de ce monde pour déterminer ce qu’il en est exactement.
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Des révolutions et de la Révolution…


Des révolutions et de la Révolution…

Nous sommes d’infimes parcelles de terre ballottées par un grand vent.

Hier nous nous trouvions au fond d’une cellule d’isolement perdue au milieu de nulle part, entre un désert perdu et une terre de misère théâtre d’un carnage dont nous ne connaîtrons probablement jamais les tenants et aboutissants.

Aujourd’hui, nous sommes en marge, ou au centre, c’est selon, d’un immense chambardement embrasant un peuple entier, une jeunesse prise par un tourbillon d’espérance et de rêve.

Partout des rires, des cris, des rappels à l’ordre. Les miliciens d’hier sont les sauveurs d’aujourd’hui, les tyrans sont apparemment partis et d’autres ne sont pas encore là, chacun respire la joie et le soulagement, dicte ses ordres au destin qui pour l’heure fait mine de le ou la comprendre, en opinant du chef, sobrement et presque larmoyant, les télévisions du monde entier ont tourné leurs caméras vers cette terre longtemps oubliée, maintenant adulée, et demain oubliée, les dirigeants des autres pays saluent la victoire des bons et la défaite des méchants qui soit dit en passant étaient les vainqueurs adulés d’hier et réciproquement, bref tout le monde y retrouve ses petits, y compris mon gentil policier des jours sordides de mon isolement qui m’a torturé pour son plaisir et dorénavant sourit aux spectateurs du monde entier et s’est autoproclamé libérateur du centre pénitentiaire qu’il gérait et dans lequel j’ai erré.

Je l’ai vu plusieurs fois sur les écrans bleus de postes poussiéreux que l’on a sorti des caves et salons pour les brancher sur d’improbables tables faites de cageots ou cartons, mais j’ai également vu mon ami la machine à gaz rondouillarde à tendance politicienne qui s’exprime dorénavant au nom des héros de la lutte révolutionnaire et s’est adressée en toutes les langues, même celles qu’elle ne comprenait pas il y a deux jours, pour signifier à la population sur un ton jovial et paternaliste « je vous ai compris, nous vous avons compris, les despotes sont partis, il en reste encore, mais trêve de ces sordides luttes intestines, recomposons note société déliquescente, avançons vers la liberté toutes et tous, la main dans la main, unis face à l’éternel et face à nous-mêmes, soyons fiers de nos réalisations, chantons nos louanges et mettons-nous au travail, la tâche sera difficile mais pas insurmontable, nous construirons un avenir qui chante, des lendemains de poésie, mais aujourd’hui, après la danse, songeons au présent, refaisons de cette contrée oubliée et terreuse, les jardins de Babylone, et que grâce à vous, du désert fleurissent les plus belles des fleurs, humidifiées par la rosée du matin et les larmes de tristesse, de peur, de détresse, mais aussi de joie, la nôtre. Osons l’impossible. Je vous ai compris, nous vous avons compris ».

Je n’ai pas vraiment été surpris. Je m’attendais à ce que tôt ou tard les choses s’accomplissent ainsi. C’était écrit.

L’autruche volante, flottante, et trébuchante qui signe souvent des autographes imaginaires demandés par des enfants des rues en quête de dignité, de pain, et de vie, s’est exprimée en voyant notre ami ainsi haranguer les foules : « de l’abîme surgissent les fleurs d’automne, du sommet des montagnes s’élancent les aigles qui chutent, du vécu s’extirpe le rêve et des cauchemars s’évacuent la peur, les extrêmes se rejoignent, la vie et la mort, la tristesse et la joie, la triste solitude et la gaie réunion, nous sommes faits des extrêmes, il faut l’accepter, il n’y a plus d’amour à Saint-Pétersbourg mais il y en a encore un peu, en bas à droite, et aussi à gauche ».

Bien sûr, je n’ai rien compris à ce qu’elle disait même si le sens général n’était pas forcément aussi manifestement improbable qu’à l’accoutumée. Nous sommes restés sur nos sièges de fortune, avons marché de rue en rue, de razzias en aimables manifestations, avons vu les femmes qui riaient et demandaient que l’on chasse les vautours machistes, les jeunes qui s’interpellaient, fiers de leurs succès, avons salué des miliciens qui allumaient des cigarettes à d’anciens détenus, des policiers qui avaient échangé leur tenue saumâtre pour une autre plus ragoûtante, avec un bandeau rouge et blanc dans les cheveux sur lesquels ils avaient inscrits e viva la révoluchion.

Nous avons vu tout cela avec une certaine forme de plaisir et surtout un immense soulagement alimenté par un espoir naissant, celui de songer que peut-être, nos amis disparus reviendront un jour.

Une petite fille avec un tee-shirt rouge m’a pris par la main en me disant gauchement qu’elle voulait me montrer sa peluche et m’a amené vers un autre poste de télévision avant de rire affectueusement aux côtés de celle qui ensuite s’est présentée comme sa grand-mère en voyant notre ami le Yéti anarchiste s’égosiller face à une foule hilare en gesticulant et aboyant des mots insensés en dialecte serbo-portugais-patchoune qui je le savais car j’en avais l’habitude voulais dire « que la révolution revienne au peuple, qu’elle ne le quitte plus, qu’elle s’y accroche et que nul n’essaie plus jamais de s’en emparer car elle est à lui au-delà des vérités et des non-dits, des idéologies et des religions, que nous abattrons ensemble, que cette liberté nous la cultivions et l’arrachions des larmes de sable et de poussière… nous devons surveiller les despotes enfuis et leurs sbires demeurés ici au pays, nous devons constamment examiner et rechercher, cultiver et noter, rien ne doit nous échapper, nous sommes sur cette terrasse et y resterons, nous avons investi ce palais mais ne le rendrons plus, ce que nous avons pris nous ne le rendrons jamais, nous avons soif de liberté et faim de droits … ensemble nous sommes forts, nous resterons ici à tout jamais ».

J’ai souri et l’autruche volante, flottante et trébuchante en a fait de même, je ne suis pas sûr qu’elle ait compris mais elle voulait certainement signifier son plaisir d’être à mes côtés et de voir nos amis alterner sur les écrans ou les scènes. Mais tous deux nous conservons cette once de tristesse qui je crois nous marquera à jamais…

Je m’interromps.

Excusez-moi.

Je vais arrêter cette chronique.

Mais je ne résiste pas à cette tentation. Je ne peux pas résister.

Je viens de voir le spectacle le plus joyeux de toute ma vie.

Sur un char.

Sur un char ou un camion.

Il y a une femme qui agite ses bras.

Qui saute du camion ou du char.

Qui court vers nous.

Je la distingue à peine.

Mais son regard m’enveloppe déjà.

Je sais déjà mais je n’ose pas croire pourtant sa silhouette est celle de mes rêves et prières, Maria, ma Maria, la seule et unique Maria, celle dont le destin m’a hanté ces dernières semaines, celle que j’aime plus que tout, qui se précipite vers moi les larmes aux yeux, et moi aussi, je fais de même, nous sommes si proche l’un de l’autre, si heureux, nous venons de fouler le seuil du bonheur, je dois m’arrêter, ne m’en veuillez pas, je l’aime, et visiblement, peut-être, pourquoi pas, elle aussi…

A toutes et à tous : Vive la Révolution!

§961

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