2009 – DIALOGUE AVEC DES OMBRES


Aux éditions Kirographaires (http://www.edkiro.fr/dialogue-avec-des-ombres.html) durant l’hiver 2011.

DIALOGUE_AVEC_LES_OMBRES_une

 

Il s’agit probablement du texte le plus noir que j’ai écrit. En quatrième de couverture j’ai indiqué : « Un homme seul dans une pièce qui rétrécit. Des souvenirs qui l’assaillent. Un grain de sable dans le complexe mécanisme de l’existence. Une erreur, une faute commise il y a longtemps, fortuitement, involontairement, et tout est dit, un mensonge, presque rien en fait, mais tout en même temps, aux conséquences dramatiques. Ne restent que les souvenirs et peut-être un espoir. Peut-être pas. Situé entre nulle part, Manhattan, L’Amérique puritaine et conservatrice, et le Canada salvateur, ‘Dialogue avec des ombres’ écrit en 2008 s’interroge sur ces lignes de l’ombre que l’on franchit sans les noter sans même s’interroger mais qui marquent une vie et en l’occurrence celle d’Antonin Berlicht, qui ‘seul dans son antichambre, entre nulle part et nulle part, comme tous les autres humains, ne sait plus ce que réalité veut dire, il doit rêver, ou imaginer, il doit forcément être ailleurs’. Le monde défile sous les yeux du lecteur l’emmenant lentement dans sa chute. »

Les thèmes habituels s’y retrouvent, les grandes interrogations existentielles, les lignes de l’ombre que l’on traverse sans s’en rendre compte et qui changent le destin, la trahison, la vacuité de la société contemporaine, les faux-semblants et ainsi de suite. Il y a également un thème particulier que j’avais intégré dans des textes précédents, à savoir la chambre qui rétrécit sur le protagoniste principal. Beaucoup d’allégories et des symboles dispersés dans le texte. Par conte, dans ce roman il ne semble pas qu’il y ait de rédemption possible. Ce thème ci est absent.

Voici le texte du premier chapitre :

Chapitre premier :

L’homme au pull noir dont le nom importe finalement peu est assis face à ce qui pourrait ressembler à un écran d’ordinateur et dialogue avec lui-même par l’intermédiaire de ses doigts frappant régulièrement des touches anthracites faisant ainsi jaillir des taches sombres sur des faisceaux de lumière pale.

La nuit s’est reposée sur lui et le restant des mortels de cette partie de l’hémisphère occidental depuis des heures. Nous sommes en hiver, un fichu hiver plutôt douceâtre et incapable par là même de tuer même les plus moribonds des virus. »

L’homme est seul.

Il pense pouvoir téléguider le texte que ses mains affichent mais il réalise que c’est en fait l’inverse qui ne cesse de se produire et que cela dure depuis des lustres. Il s’interrompt et réfléchit.

Comme de nombreux autres il ne se fait aucune illusion sur la possibilité qui pourrait être la sienne de contrôler un seul instant de sa vie. Cette constatation est un aveu de lucidité et sagesse, témoignage d’un âge qui n’est plus aussi jeune qu’il aimerait qu’il soit.

Il choisit une musique douce et planante pour le guider et laisse les mots se former pour lui, les phrases se nouer, les intrigues le porter au-delà de son monde et de celui des vivants sans qu’il n’intervienne autrement que par écran des paupières interposées. Les caractères qu’il tape et qui s’inscrivent ensuite en autant de traces noires sur le fond brillant de l’écran forment des serpents assez longs et sinueux s’arrêtant là où s’achève un paragraphe et reprenant là où se dessine un nouveau. Il est îvre de son écriture pourtant il n’a plus bu une goutte d’alcool depuis des semaines. Il plane sur les monts et les vagues.

Son univers n’est plus qu’une vague compilation de mondes, un entassement de réalités se formant les unes à partir des autres, des ensembles parfois vrais, souvent factices, la plupart du temps cauchemardesque.

Il a perdu espoir.

Il le sait et nul ne saurait le retrouver là où il est et encore moins là où il souhaite aller, c’est-à-dire nulle part, quelque part entre la fin des temps et son début, sur le fil d’un rasoir qui n’est pas le sien, entre l’alpha et l’oméga, porté par une vague de fond, celle qui enjambe les univers et les infinis qui scintillent dans les tréfonds de la voûte céleste et qui le porte lorsqu’il en peut mais.

Ce pourrait être le souffle de l’univers s’il y en avait un mais ce n’est probablement que le fait de sa solitude essentielle, permanente, illusoire, contradictoire.

Souvent, il balbutie.

L’homme au pull noir a perdu le sens de qui il est. Il y a longtemps qu’il n’est plus que l’ombre d’une ombre, une sorte de pernicieuse image qui ressemble vaguement à celle d’un individu que d’aucun qualifierait d’humain pour autant que ce terme ait un sens.

Il sait que le moment qui est le sien est un instantané d’un long déroulé entre le début et la fin de ses jours.

Il sait qu’il n’y a rien ni avant ni après et il envoie, en pensées s’entend, ceux qui pensent différemment dans leur enfer et qu’ils y crèvent comme des charognes à qui l’on aurait crevé les yeux pour les sucer avec délectations.

Il fut un temps il aurait regretté ces termes et cette colère mais tel n’est plus le cas. C’était avant. Dorénavant, il n’en a cure.

De fait, il n’est plus le même depuis le bouleversement. Il est devenu double, pile et face, rond et carré, triste et gai, silencieux et hurleur, posé et vulgaire … Le temps viendra certainement où il ne sera plus que pure mélancolie, parfait abattement, suicidaire. Mais tel n’est pas encore le cas.

Pour l’heure, il se dit que s’il est d’une sainte et saine colère c’est qu’auparavant il rêvassait. Tout à l’heure il sera léthargique, probablement. Ses mains se crispent, ses pensées se raidissent. Il ne peut plus affronter la rupture. Qui le pourrait ?

Il préfère laisser sa fureur se repaître sur d’autres victimes, des fantômes qu’il peut affronter car il les connaît depuis longtemps, qui l’ont entourés et transpercés sans pouvoir le corrompre. Il sera bien assez tôt le temps des remords.

Il s’abandonne.

L’homme au pull noir n’en peut plus, il étouffe à devoir en permanence se frotter dans les journaux, dans son bureau, sur les ondes, dans les rapports qu’il lit ou ceux qu’il écrit, à ces humanités déliquescentes qui crachent leur haine et se massacrent les unes les autres en chantant et dansant à tue tête et en se lançant au visage les principes les plus purs qu’ils baffouent ainsi de la pire des manières.

Plus encore, il a la nausée en pensant à ces armées d’imbéciles conduites par des parvenus, des fantoches, des bourreaux, des salauds, des imbus d’eux-mêmes, des arrogants, en bref des puissants et dominateurs, qui se vantent dans leurs agissements des élucubrations d’un connard qui là haut, très haut, serait sensé répondre aux ordres de humains et leur octroierait vie infinie contre on ne sait trop quelle fidélité.

Comme s’il en avait quoi que ce soit à battre ce soi-disant Crétin – quel que soit son nom mais avec un ‘c’ majuscule, à tout seigneur tout honneur, voyons ! – qui se baladerait soi-disant là haut et qui se préoccuperait de tout et de rien et qui s’ingénierait à se préoccuper de chacun et chacune. Il en a rien à foutre lui là haut de tout cela ; cela fait quelques milliards d’années et une toute petite éternité, un chouia d’éternité, auparavant qu’il se la coule douce et il sait qu’il en a encore pour quelques éternités à s’ennuyer ainsi.

Ou alors le grand Crétin n’existe pas et le vide grotesque se tortille de rire à l’idée impossible que des larves informes, quelque part entre nulle part et ailleurs, se sont érigées en créateur d’un univers dont ils comprennent à peine plus que la moitié d’un ongle d’une puce.

Il sourit.

C’est la première fois qu’il sourit depuis des jours et des nuits. ‘La moitié d’un ongle d’une puce’ ? Quel délice…

Il laisse ses lèvres se muer en sourire timide en songeant que taper les mots précédents en temps normal risquerait de le condamner à devoir s’expliquer devant des tribunaux ou face à des fanatiques pour répondre du délit improbable de blasphème.

Mais maintenant il ne risque plus rien. Il est seul. Il est face à lui-même et rien d’autre dans une chambre vétuste et petite, blanche, monacale.

Il reprend, mais à nouveau avec une colère profonde et noire comme l’encre d’un poulpe vaquant calmement à ses occupations à plusieurs mètres sous la surface de la mer là où les sons sont retenus et les images floues.

Et lui ! Et ses droits, et son droit le plus absolu de refuser de se faire chier par un Crétin là haut et de refuser de reconnaître son existence, est-ce qu’on le lui reconnaît ce droit ?

De même, les grands principes, les libertés, les droits, la justice… il n’en a plus rien à faire, ‘ils’ les ont tant déformés qu’ils ne veulent plus rien dire et exposent à une humanité chancelante une coque déformée et creuse, une vieille casserole ou un bidon d’essence sur un tas d’ordure laissé en friche.

Non, c’est fini !

Tout cela est mort. Il y a bien longtemps. Il fut un temps où l’humanité rêvait, où ces mots de compassion et bienveillance avaient un sens, où les jeunes s’enthousiasmaient et les vieux pestaient. Maintenant cette pauvre humanité, eh bien elle a une sacrée gueule de bois et se meure d’une triste cirrhose. Bon débarras !

Les jeunes hurlent en s’enivrant d’un mauvais alcool et pestant à qui veux les entendre que leurs salaires c’est de la merde et quid de leur retraite et de leurs assurances ?

Les vieux bavent et s’enthousiasment de séries télévisées et vacances bon marché vendues en gros dans des supermarchés de pacotille tout en dansant des tangos pathétiques dans des bars puant la naphtaline et le parfum bon marché.

Il fut un temps effectivement, murmure l’homme au pull noir, où le degré d’avancement de l’humain n’était pas tel qu’il lui faisait débiter des conneries au kilomètre et à la minute ; il avait alors la poésie de parler des lumières ou plus longtemps auparavant – mais à une époque encore plus honnie et maintenant oubliée – d’imaginer quelque chose de marrant en lieu et place de ce ou ces Crétins arrogants, des vantards et coureurs de jupons, affublés d’hystériques et égocentriques colistiers se bouffant les uns et les autres, râlant en permanence et passant le plus clair de leur temps à créer des héros pour les représenter et se faire tuer à leur place de la plus hilarante et aberrante des manières sur le plancher des vaches, … pardon des aurochs.

Ce temps-ci et tous ceux qui lui ressemblent ne sont plus et l’homme au pull noir n’en peut plus.

Lorsque son cerveau cesse de songer à la récente déflagration et qu’il songe à autre chose, partout où son regard se porte, son nez se tend, ses oreilles se dressent, il ne voit et n’entend plus que des tirades et jérémiades de gonfleurs en tout genre qui ne savent plus parler que de blasphèmes ou d’atteintes à leur liberté de religion, de pensée et on ne sait trop quoi encore et pour solde de tout compte envoient des nains se faire massacrer, des armées exploser les charognes d’en face, des généraux se purger les narines en faisant tuer et violer à qui mieux mieux pour leur compte et celui du grand Crétin, attention pas n’importe quel Crétin, le leur, car le Crétin des autres c’est un rigolo, un chien, ou un mulet, et ainsi de suite pour le plus grand bien de l’humanité parce qu’ils ont raison et les autres torts ou l’inverse et crient au parjure et au respect des droits de l’humain tout en écrasant qui se dresse contre eux ou simplement vivote ça et là à défaut de faire autrement.

Si au moins, pense-t-il, ces odieux personnages pouvaient être réunis en un lieu unique, pourquoi pas Jérusalem la belle, et qu’ils sautent tous ensemble et qu’il ne reste rien de ces lieux soi-disant saints et qu’ils crèvent à l’unisson dans un gigantesque champignon atomique et qu’on n’en parle plus.

Il sourit à nouveau pour la même raison que tout à l’heure. Il sait que rien ne peut l’atteindre. Pas ici. Pas maintenant. Pas après la catastrophe.

Qu’ils crèvent tous une fois pour toute continue-t-il

Et que tous les autres charognards partent de la même manière et qu’on les explose loin dans l’espace intersidérale. De cette manière-là ces braves gens se trouveraient plus près de leur trop fameuse divinité et s’en porteraient beaucoup mieux, et nous aussi pense-t-il. Ils pourraient Lui compter fleurette au grand Crétin, Lui murmurer les douces prières dont ils disent qu’Il adore entendre psalmodier, Lui raconter tous les massacres et inanités qu’ils ont proférées en Son nom divin, et tous se marreraient en vomissant ensemble et à l’unisson.

Mon Dieu que ce serait beau, tous ces grotesques assassins, orbitant en autant d’étoiles filantes. Et qu’ils filent aussi loin que possible et qu’on ne les revoit plus. La planète aurait perdu des millions de fossoyeurs, de bourreaux et de charlatans. Quel triste dommage fait à son histoire mais quel immense bonheur de voir enfin tant de merdeux enfin en l’air, près de leur bondieuserie…

L’homme au pull noir est triste.

Non point pour ce qu’il vient de penser car il ne regrette rien et sait que la violence de ses pensées est éphémère et demeure cantonnée au périmètre restreint de son crâne fatigué.

Non, simplement parce qu’il se dit que parmi tous ceux qui restent il y en aurait assurément qui finiraient par instaurer quelque culte ou rituel en l’honneur de ces absurdes créatures responsables de crimes, tortures, inquisitions, croisades, bûchers, autodafés, tueries, explosions, génocides, et autres banalités dont ils se sont toujours excusés avec une facilité déconcertante.

Non, il n’y aurait pas de célébration ou commémoration, personne ne rirait à l’idée d’un chef d’église envoyé ainsi en l’air. Non. On pleurerait et les sectes pulluleraient et les églises, synagogues, mosquées, temples et autres lieux de culte fleuriraient comme au printemps.

Et lui se trouverait seul, si seul, isolé parmi les rejetés de tous les temps, comme toujours.

Il est furieux. Il sent les pulsations de son cœur qui étreignent sa poitrine et se diffusent en onde interminable dans son corps. Il est las.

Sa colère se mue comme prévu et annoncé en tristesse diffuse, en une apathie aussi insupportable que la colère précédente.

Son regard se porte, au-delà de l’écran de ses pensées, sur le mur blanc, une sorte de paille de riz et remonte lentement de grain à grain, chacun prenant une forme particulière, telles des parcelles de vies que l’on aurait réunies mais sans leur donner la chance d’éclore. La lueur qui baigne les alentours est artificielle et pâle, il n’y a plus de bruit, plus qu’un assourdissant silence résonnant de mur en mur et revenant sur lui avec un fracas d’apocalypse.

Il pleure.

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