2010 – MARCHER, ENCORE, TOUJOURS


Aux éditions Petits-Tirages. Disponible sur Amazon.

http://www.amazon.fr/Marcher-encore-toujours-Eric-TISTOUNET/dp/2916644377/ref=sr_1_9?ie=UTF8&qid=1337074143&sr=8-9

http://petits-tirages.com/crbst_35.html

 

Après Grandeur et décadence d’un enfant du siècle, j’ai éprouvé le besoin de revenir à une forme d’écriture différente, moins en phase directe avec la réalité. Marcher, encore, toujours est un recueil de nouvelles ayant un trait commun, un fil conducteur, une image clef, celle de l’humain qui en dépit de toutes ses difficultés, arrogances ou erreurs, ne cessent jamais de se relever et marcher. Il y a là bien entendu la présence discrète de la mort mais aussi celle de l’espoir par dessus-tout, même si celui-ci est caché sous des couches de lassitude, d’omission ou de négligence. Chaque chapitre, ou nouvelle, est rédigé avec un pronom personnel différent, de je à ils. En fait, j’avais appelé ce recueil de textes ‘je, tu, il/elle, nous, vous, ils’ avant de réaliser que cela lui conférait un caractère par trop hermétique.

Le texte est assez bref et abstrait mais, en tout cas je l’espère, attrayant. J’ai éprouvé une certaine sympathie à l’égard de ces différents personnages qui se perdent, s’oublient, errent, divaguent et naviguent de par le monde mais inlassablement continuent à avancer tels des papillons de nuit au destin par trop évident.

Voici le troisième chapitre de ce livre:

———

Elle marche le long d’une avenue bornée de
peupliers, son pas est léger mais accéléré, sa jupe grise est serrée autour de
sa taille et laisse entrevoir le haut de ses genoux ainsi qu’une partie de ses
cuisses, un chemisier beige clair avec un nœud en forme de fleur délicatement
mais fermement noué autour du cou et ornementé de boutons écrus dévoile en
légère transparence sa poitrine peut-être cernée d’un soutien-gorge en dentelle
blanche, ses bras dégagés jusqu’aux coudes lisses ne portent aucun bijou
ostentatoire si ce n’est une montre au bracelet bleu turquoise, ses jambes sont
recouvertes d’une soie claire ou peut-être s’agit-il de sa peau, sa main droite
tient avec élégance un sac rectiligne et anguleux de couleur marine visiblement
assorti au bracelet de la montre et aux chaussures quasiment plates qui
délimitent sa déambulation pressée mais souple, une serviette de cuir noir
récemment cirée accompagne l’ensemble ; son regard est refermé sur ses pensées.

Il marche sur un trottoir quelque part dans une
ville, le long de vitrines regorgeant d’appareils électroniques, de revues et
magasines, chemises sur mesure, annonces immobilières, épicerie de luxe, son
complet est anthracite, son pas est lourd et chaloupé, son visage mal rasé et
ovaloïde, ses chaussures mal cirées et pas forcément assorties avec la chemise
bleue et sa cravate rayée rouge et noire, dandinent comme ils peuvent tandis
que la main gauche tient un journal vaguement plié.

Elle songe à Nelly, sa fille achevant ses
congés scolaires à Chypre qui l’a appelée pour lui demander de réserver une
heure de badminton le surlendemain à seize heures, à Joaquim, son fils qui est
parti fâché de l‘appartement familial parce que l’invitation au week-end des «
épiques de pique », une fratrie de son lycée privé, ne lui était pas encore
arrivé dénotant implicitement un basculement négatif dans la hiérarchie de son
environnement social immédiat, à Edouard, son époux, heureux et satisfait
depuis quelques temps, un hasard certainement lié à l’acquisition en
copropriété d’un catamaran de quinze mètres, à sa mère qui ne l’a plus appelée
depuis quelques jours marquant d’évidence une amélioration de sa neurasthénie
congénitales, à Charles, son amant, qui insiste pour qu’elle le rejoigne en
Provence pour le festival de La Roque d’Anthéron alors même qu’il ne saurait
ignorer que celui-ci coïncidera avec la présentation du dossier Foitre et Vled
à la dernière réunion du Conseil d’administration avant la pause d’été le lundi
5 à 11 heures trente, et pour une raison qu’elle ignore complètement, à
Blaireau, un ami d’enfance qu’elle n’a pas revu depuis une éternité, dont elle
a oublié le prénom, qui ne s’était plus jamais manifesté après qu’elle lui ait
refusé un baiser sur la joue, il y a si longtemps, la préhistoire de sa vie …
ils étaient enfants, les derniers jours de l’année scolaire, du collège, le
match de rugby venait de s’achever, il avait perdu lamentablement mais il
vibrait de cette joie intense qui ne le quittait plus depuis qu’elle lui avait
autorisé à mettre sa main autour de sa taille à la sortie des cours, c’était
quelques jours auparavant, il avait alors maladroitement voulu lui baiser la
joue mais elle avait refusé, il avait insisté en riant bêtement et elle l’avait
repoussé sèchement, puis plus rien, un long silence qui avait duré tout l’été
puis s’était prolongé et mué en rupture totale ; elle se remémore cet épisode
de son enfance, des décennies se sont succédées, elle ne sait pas pourquoi elle
y repense, peut-être une association d’idées, peut-être un dessin sur le tronc
d’un platane, un cœur gravé sur l’écorce avec les lettres N et Th, celles-là
même qu’il avait peintes en blanc sur la carrosserie de la voiture de son père,
sur la portière arrière droite exactement, la sienne, juste avant sa
déconvenue, l’altercation, le long silence, qu’est-il devenue, se
demande-t-elle, que se serait-il passé, que serions nous devenus si j’avais
alors accepté ce baiser, une autre vie surement, une autre vie, vraiment ? Si
autre que cela ? Si différente ?

Il rêve en contemplant des meringues énormes,
monstrueuses, imbibées de chocolat, et se remémore un incident, sa fille
Nathalie, toute jeune alors, insistant pour qu’il lui en achète une, mais lui
ferme dans son refus, soulignant les dents, les gencives, l’estomac, le foie,
la circulation, les taux de diabète et de cholestérol, l’état général et le
sport, tout en tenant sa main aussi fortement que possible car les voitures de
son côté passaient trop rapidement, et au moment de traverser la route pour
rejoindre l’étal du boucher et passer la commande de jeudi, il regarde son
petit visage et note une tristesse passagère mais résignée, une marque de
discipline et soumission teintée de déception, et sait qu’alors sur son visage
de père on lit surtout de la lassitude et une incontrôlable anxiété, la peur
d’un éden qui tôt ou tard disparaitra et une vie à venir, loin d’elle ; il
passera la commande au boucher mais fera ensuite un détour par la boulangerie
pour acheter les fameuses meringues, en dépit des dents, gencives, estomac,
foie, circulation, diabète, cholestérol ; ces temps-là sont loin, oubliés de
lui et de tous, enfouis sous la poussière de l’oubli, des souvenirs et de la
mélancolie, il regarde les meringues, toujours aussi énormes, ferme les
paupières mais ne discerne plus rien, et continue son chemin, traverse une rue,
mais maintenant plus personne ne lui donne la main, les chemins virtuels ont
bifurqué, naturellement, et il ne reste que des silhouettes au loin qui parfois
mais rarement se retournent, lui est seul, il le sait, une âme en peine qui
traîne son lourd corps au hasard des rues et quartiers, sans but apparent,
attendant que les minutes, les heures, les jours ne passent, lentement,
tranquillement. Il marche.

Elle active son pas, elle souhaite rejoindre
rapidement son bureau pour relire l’énorme dossier Foitre et Vled dont elle
ressent les imperfections et probables lourdeurs, et regrette que nul dans son
entourage professionnel n’a ressenti le moindre début d’intérêt pour une
procédure considérée trop longue et surtout insuffisamment visible ou
prestigieuse, donc peu propice à propulser qui que ce soit sur le devant de la
scène, elle se demande pourquoi elle dépense autant d’énergie sur de tels
dossiers, pourquoi elle devrait elle seule manifester un semblant d’éthique
professionnelle alors que le reste du monde s’en fiche éperdument, pourquoi
elle s’implique autant dans des considérations qui finalement ne concernent
qu’une entité abstraite de laquelle elle ne tire que des intérêts pécuniaires -
mais elle se sent tiraillée entre sa conscience professionnelle, des mots irréconciliables
par définition mais qui définissent son allégeance ou soumission aux fondements
de la vie en société dans cette civilisation qui demeure la sienne, et sa vie à
elle, femme de ce siècle, menant de front dix-mille vies, mère, épouse,
maitresse, fille et quoi d’autre encore, oui, bien sur, femme de ménage, grande
organisatrice devant l’éternel, cuisinière, agence de voyage, banquière,
gestionnaire des flux et dissensions familiales, comédienne, oui, oui, je me
porte bien, tout va bien, non c’est sous contrôle, et vous cela va bien ? Votre
ulcère s’est-il résorbé ? Femme d’un jour et de toujours, forte et fière mais
fragile, dont la fragilité n’est pas congénitale ou constitutive mais le
résultat d’un trop plein de responsabilité, conscience, énergie et efforts,
mais fragilité quand même et lorsque le moment vient de poser enfin sa tête
contre une épaule, il n’y a personne, abonnés absents, où ? Qui ? Quoi ?
Comment ? Pardon ? Et s’il n’y avait cette sagesse évidente héritée des
milliers de générations passées ce serait le moment de sortir un fusil et tirer
sur tout ce qui bouge et exploite, bouffe et profite, s’amuse et s’émeut, sur
son dos à elle, bénéficiant de ses largesses et de sa bonté… elle marche,
rumine sur tout ceci et se laisse ensuite glisser sur les eaux tumultueuse du
dossier Foitre et Vled dont tout le monde hormis elle n’a absolument rien à
faire, mais elle se souvient que dans la sous-section b du troisième chapitre
des références ont été introduites par le service juridique qui en dépit de
leur justesse littérale sont susceptibles de créer des difficultés pour son
service à elle et à l’entreprise en général et elle se fait une note mentale
pour envisager si les dispositions des paragraphes 121 à 139 dont elle a
rectifié les principales difficultés pourraient éventuellement permettre de
contenir les aberrations précédentes, et tandis qu’elle pense à ceci une voix
intérieure lui dit qu’elle s’égare mais bien que l’entendant elle refuse d’en
tenir compte.

Il avance lentement maintenant, encore plus
qu’auparavant, le revêtement du trottoir est en béton et dessine des carrés
gris, son pied gauche se pose sur un carré et le droit en avant de trois et à
droite, le mouvement du cavalier sur l’échiquier, et ainsi de suite, mais s’il
va trop vite, son pas s’allonge et il ne parvient plus à maintenir le rythme du
cavalier, non pas qu’il soit un joueur effréné ou un passionné d’échecs, loin
de là, il n’a jamais vraiment réussi à intégrer les exigences de ce jeu, la
patience nécessaire, le travail intense de mémorisation de mouvements,
l’anticipation nécessaire, il se lasse trop vite, il est capable d’imaginer des
figures et des mouvements aérés et originaux mais sans intérêt véritable si le
coup suivant est totalement raté, pourtant il a aimé joué aux échecs avec sa
fille, et lorsqu’ils se promenaient ensembles pour aller au cinéma, musée, parc
ou équivalent, ils marchaient ainsi tous les deux, s’en fichant comme d’une
guigne de la gêne qu’ils pouvaient occasionner aux passants, au restant du
monde, ils ne faisaient qu’un.

Elle s’est arrêtée pour acheter une ceinture H*
à Joaquim qui a abimé l’une des siennes et naturellement en dépit de ses
dix-neuf ans ne s’est absolument par préoccupé d’en acheter une autre et
continue à se promener comme si de rien n’était avec une ceinture déchirée, il
en est de même pour tous les autres aspects de sa vie, un condensé de toutes
les formes de contradiction, tiré à quatre épingles pour le mariage de Sophie
ou la party des Sieben, plus formel que son père Edouard en ces occasions, ce
qui n’est pas peu dire, complet A*, pochette en soie bleue marine, cravate D*,
chaussures B*, chaussettes de même marque, montre M*, le cadeau parental de ses
dix-huit ans, et bracelet V* en argent massif, et le même Joaquim à l’anniversaire
du frère de Léopold ou à la soirée des Du Pesqui, jean pseudo crasse, chemise
rayée façon bucheron Québécois, cheveux sales, barbe mal rasée, mais lui qui
affirme que ceci est la manifestation de sa lassitude envers cette société de
surconsommation où la frustration du sous-prolétariat migrant n’a de commune
mesure que la lassitude des hyper-riches intoxiquées par le fric, le sexe et la
puissance, et elle, la mère, qui explique que la vérité n’est pas dans
l’apparence ou l’extérieur mais dans ce qu’il a lui au fond de son cœur, dans
on être le plus profond et qu’il n’a aucune raison à son âge de continuer à
jouer l’adolescent attardé, que de toutes les manières son avenir est assuré,
qu’il pourrait donc cesser de s’occuper de l’apparence pour songer à scruter
les différents aspects de sa propre personne pour se construire une
personnalité qui lui serait propre, et lui, son fils, qui il n’y pas si
longtemps lui souriait niaisement et amoureusement du haut de ses trois pommes
alors qu’elle lui tendait une nouvelle peluche parce que cela lui faisait
plaisir à elle, et à lui aussi, incidemment, lui son fils, sans même la
regarder lui dit de ne pas jouer au Montaigne de pacotille, que perception ou
extérieur, elle était mal placée pour juger, qu’elle ne travaillait que pour se
donner un genre et que question fric tout est calme sur ce front et son apport
à elle juste destiné à faire écho aux féministes des années de son adolescence,
à elle, et qu’ainsi elle serait très heureusement avisée de cesser de s’occuper
de lui, de le materner tel un gamin de six ans, de le conseiller de manière
parfaitement surannée, de cesser d’ignorer ses talents de musicien et d’artiste
et d’envahir son environnement le plus intime, qu’elle n’y était plus bienvenu,
et la porte qui claque et elle qui se méprend et se désagrège sur le champs, se
fond d’angoisse et se morfond de culpabilité et se tourne vers le mari qui lui
se fiche de tout et la regarde avec le regard de celui qui lui avait bien dit,
et repose ses yeux sur les photos de son voilier acheté voici peu et s’oublie
ainsi tandis qu’elle scrute en permanence les tréfonds de son être pour
déterminer le contour de ses erreurs et se flageller tout le temps d’une
culpabilité de tous les temps. Elle reprend sa marche, le sac contenant la
ceinture à sa main gauche, la droite prise par la bandoulière de son sac, pas
de marque pour elle, pas le temps, pas l’argent non plus car la priorité reste
les enfants, pourquoi lui demande son mari parfois, lui demandait plutôt car il
ne lui demande plus grand-chose, et elle telle une enfant répondrait presque
‘parce que’ mais comme elle n’est plus une enfant elle ne dit rien, quitte la
pièce et s’empresserait de téléphoner à son amant si lui avait le moindre
intérêt pour autre chose que pour la parade amoureuse.

Il marche un peu plus rapidement maintenant,
ayant quitté la zone bétonnée pour un plus traditionnel revêtement bitumeux, il
se dirige vers le croisement et au-delà les quais, et les marchands de livres,
les étals pour touristes ou collectionneurs de pacotille, il aime les livres,
c’est bien la seule chose qu’il n’a jamais cessé d’aimer, le reste cela a été
au petit bonheur la chance, une fois j’adore, une fois je déteste, et souvent
je m’en fiche, avec accent mis sur le présent, le passé n’étant pas grand-chose
qu’un amalgame visqueux de choses sans grande importance et l’avenir une pluie
fine sur un horizon bouché, il marche et s’interrompt pour signaler à une
personne âgée que son sac est entrouvert et que ses affaires pourraient glisser
sans qu’elle ne s’en rende compte, il regarde les affiches au vernis
impeccable, aux sourires agressifs et aux corps ravissants, il songe aux
reproches de son épouse, bientôt ex-épouse, qui lui reprochait ses affaires
multiples, ses regards lubriques, ses sourires de paon à chaque fois qu’une
mijaurée passait dans un rayon de cent mètres, son incapacité à s’extraire de
son milieu, ses dépenses inutiles et ses revenus miteux, et le tout répété
mille fois par jour, sans que cela ne l’affecte particulièrement, perdu dans
ses pensées, songeant à tout et à rien, à sa fille la plupart du temps, et se
fichant comme d’une guigne des propos de celle qui fut et demeure une fort
belle femme aux traits cependant affectés par la frustration et la colère, il
pense pourtant fort peu à ce divorce calamiteux, fait d’assiettes brisées et
hurlements endiablés, pas de son fait, certes, il se fiche parfaitement du fait
que ses revenus seront largement amputés car il a tout signé en bas à droite et
une paraphe dans les marges, il a demandé à son avocat, un ami d’enfance
parait-il, de rendre la chose la plus simple que possible, et ainsi ils ont
procédé, lui a tout signé, elle n’a même pas trouvé cela digne, ou gentleman,
non, elle a continué à le vilipender et la dernière fois qu’elle l’a vu, elle
lui a dit ‘finalement tu n’es rien, même pas un con, rien’ puis elle lui a
fermé la porte au nez , et lui n’a pas réagi, il a descendu les marches de
l’escalier avec lenteur réalisant qu’une ampoule n’avait pas été remplacée et
que cela rendait plus obscur que de besoin ce coin de l’immeuble, et qu’il
devrait le signaler au concierge lorsque il le verrait. Il traverse la route.

Elle s’est à nouveau arrêtée, cette fois-ci
pour commander un moelleux au cacao croquant d’Andalousie chez Jacques et
Sabine, le dessert préféré de Nelly dont elle espère la présence ce soir au
retour de Chypre, en espérant que son vol n’aura pas de retard, probablement
pas, et qu’elle n’aura pas organisé du haut de ses seize ans une visite rapide
chez telle ou telle amie, assez probable il faut en convenir, et surtout, pour
autant qu’elle soit là et que cette présence ne soit pas que physique, qu’elle
daigne lever les yeux de son Facebook et de son Twitter, en tout cas pour
déguster ledit moelleux et peut-être, pour échanger trois mots avec ses parents
qui la regarderont ensemble pour une fois, elle pour lui demander de raconter
ses vacances, lui pour lui parler de son catamaran acheté voici peu, mais elle
sait à cet instant précis que cela ne se produira pas, que Nelly ne mangera pas
avec eux, qu’elle lui enverra un baiser de loin en la remerciant pour le
moelleux dont elle mangera un morceau discrètement en revenant quelques heures
plus tard tandis que la maisonnée dormira et encore un morceau au
petit-déjeuner lorsque tout le monde aura quitté les lieux lui laissant le
grand appartement à elle toute seule, assise sur le fauteuil du salon, fauteuil
Le Corbusier je vous prie, jambes en tailleur, baladeur sur les oreilles, MTV à
plein tube, internet sur l’écran bleu de son i-phone, et elle la mère, le sait
et le redoute, regrette les moments d’intimité du temps jadis, et quitte la
pâtisserie le pas encore un peu plus pressé, se faisant une note mentale de ne
pas oublier d’y revenir le soir pour récupérer le moelleux au cacao croquant
d’Andalousie chez Jacques et Sabine, et le ramener rapidement chez elle pour sa
fille qui ne s’en fiche pas tant que cela, du gâteau, pas de la mère, enfin
maintenant, nul ne sait de quoi l’avenir sera fait, songe-t-elle avec une vague
réminiscence de sa naïveté d’enfant, à une époque où ceci était encore permis
et bienvenu.

Il marche le long des étals, furète
tranquillement, feuillète les vieux Match, les bandes dessinées d’outre-tombe,

les livres vendus au mètre en son temps, et tombant sur une illustration jaunie
se rappelle soudain un épisode de son adolescence, une sorte d’angoisse le
saisit, il revoit cette jeune-fille au sourire immaculé, aux boucles dorées, au
visage fin et au regard droit, dont il était tombé amoureux dès qu’il l’avait
vu en première année de collège et après des années d’attente et frustration
avait enfin réussi à se rapprocher d’elle en dernière année avant de tout
gâcher pour un baiser arraché de force, stupidement, bêtement, simplement parce
qu’il avait trop attendu, et ne savait pas comment s’y prendre, et il s’était
enfui, elle aussi, et de honte n’était plus revenu au lycée et ne l’avait
jamais revu, on le surnommait alors Blaireau, son nom de scout, elle s’appelait
Nathalie, un prénom dont il se souviendra toujours et dont il insistera auprès
de son épouse pour que leur fille soit ainsi prénommée sans expliquer
naturellement pour quelles raisons précises, ou plutôt sans les expliquer
vraiment, il avait parlé d’une tante adorée partie trop jeune, ce qui n’était
pas forcément totalement faux, mais pas vrai non plus, la vérité étant toute
relative naturellement, et regardant ce magazine jauni, il songe à Nathalie, la
première, se demandant ce qu’elle est devenue, ce qui serait advenu s’il
n’avait pas brusqué les choses de cette manière si parfaitement et totalement
ridicule, Nathalie, au visage si serein et droit, dont l’image se fondra à
jamais avec celui de sa fille, si belle, elle aussi. Il reprend son chemin,
traversant le pont et regardant les flots bleu sombre reflétant les nuages.

Elle reprend son souffle, puis reprend sa
marche, sur le pont, un autre sac à la main, un i-pad pour l’anniversaire de
son amant, et se demande ce qui la pousse à agir ainsi, alors même que le
dossier Foitre et Vled l’attend, elle seule, que le Conseil d’administration
n’ayant d’autre chose à se mettre sous la main pourrait se rebeller sur cette
affaire, chose dont elle s’avoue elle-même qu’elle est peu crédible les uns et
les autres n’ayant qu’une seule envie, partir le plus rapidement possible pour
les Bahamas, Biarritz, les Seychelles, l’arrière pays niçois, Terre Neuve ou
n’importe quelle autre destination pour autant qu’elle pose son homme, au sens
générique du terme, elle sait tout cela mais ne peut s’empêcher d’anticiper une
dernière crise, une révolte, une cacophonie dont les conséquences seraient en
définitive portées par elle-seule, car il faut bien l’admettre ses supérieurs
directs n’auraient aucun scrupule à lui faire payer les pots cassés, elle qui
demeure à l’échelon immédiatement inférieur au leur, elle qui pourtant ne
ferait jamais une telle chose, trop scrupuleuse et intègre, trop femme, autant
de qualificatifs bien mérités mais usés, concepts creux que son époque ne
tolère plus qu’en grimaçant, blasée, elle s’emporte donc, les pieds et mains
liés dans ses contradictions, et s’en veut de devoir sans arrêt succomber,
abdiquer, courber les épaules face aux diktats qu’elle-même s’impose, victime
résignée et consentante, pourquoi diable avoir acheter un i-pad pour un amant
qui n’est aiguillé que par le dard de la nouveauté, de l’interdit, qui n’est
jamais autant émoustillé que lorsqu’il lui impose de faire l’amour dans un
ascenseur ou une voiture à quelques encablures de l’appartement familial, du
club de golf, de la nautique, ou dieu sait où encore, proche des zones où son
mari à elle et ami à lui se promène en toute ingénuité, probablement avec sa
propre maîtresse mais sans ce remord incessant qui la tenaille à elle, cet
amant qui se fiche éperdument de ses sentiments, de ses envies ou besoins, de
ses choix et décisions, qui ne lui a jamais demandé quels étaient ses gouts,
souhaits ou rêves, et se contente de lui mordre l’oreille en lui faisant
l’amour songeant certainement que ceci est un préalable nécessaire à toute
relation durable, et elle qui subit, toujours et encore, le sachant
pertinemment, acceptant et tolérant ce fait, s’accablant de cette faiblesse, elle,
ayant depuis son plus jeune âge cultivé ce besoin incessant et omniprésent
d’indépendance, même après avoir épousé l’héritier un brin niais et pas
forcément mauvaise bête d’une grande fortune omniprésente et pressante, dont le
seul défaut indigeste au possible est une parfaite suffisance manifestée à
chaque instant, sans vraiment s’en rendre compte, mais surtout lorsque le
cercle des interlocuteurs grandi, un brave homme un peu fat, et une femme
viscéralement attachée à son indépendance mais liée par toute une série de
nœuds auto imposés à un fils, une fille, un époux, un amant, une situation, une
entreprise et dieu sait quoi encore, elle n’éprouve qu’un véritable désir, un
seul souhait, un seul rêve, tout fiche en l’air et partir, partir, loin,
au-delà des mers, montagnes et océans, s’enfuir de tous et surtout d’elle-même.

Il marche sur le pont enjambant le fleuve
éclairé maintenant par une charmante éclaircie, des bus à touristes passent et
repassent près de lui et laissent échapper des phrases standardisées et
pasteurisées dans toutes les langues, mais lui n’en a cure, il regarde par delà
la balustrade le reflet du soleil sur l’écran impeccable du fleuve et se
remémore cette semaine, antique, où profitant d’une mission en Espagne il avait
emmené sa fille, quatorze ans à l’époque, pour une semaine de bonheur, d’abord
à Madrid puis en Andalousie, Séville, Grenade, Cordoue, une succession de
villes musées, des discussions à n’en plus finir, chacun écoutant l’autre, lui
dans ses dissertations incessantes sur l’histoire, l’évolution des sociétés, le
poids répugnant des religions, elle dans l’évocation discrète et fine des
écueils de l’adolescence, et ces promenades près du Guadalquivir, reflétant lui
aussi ce soleil chaud et apaisant, le même reflet, mais une chaleur différente,
un éclairage plus solennel et grandiose, une atmosphère plus ambigüe et lourde,
il marche et songe à ces moments passés.

Elle accélère le pas, n’étant plus qu’à une
centaine de mètres de son bureau, laisse malheureusement échapper un sac, celui
contenant la ceinture de Joaquim, et s’affaire à le ramasser, aidée par un
passant qui lui propose son assistance, puis reprend son cheminement, songeant
à ces temps jadis qui jamais ne seront plus, se rappelle de ce blaireau et de
ces images d’enfance, bien naïves et fugitives, de ces joues qui rougissaient
au moindre effleurement, à la moindre évocation de celui-ci ou celle-là, de ces
rêves qui se faisaient et se refaisaient chaque nuit, et parfois chaque jours,
à cet avenir qui semblait si lointain et qui maintenant n’est qu’une feuille de
comptabilité, un listing d’ordinateur, une succession d’hiéroglyphes
malheureusement si facilement décryptés, de ridicules memoranda et des
ânonnements dépouillés de toute poésie, elle marche et se remémore ces temps où
la brusquerie n’était pas le fait de l’égoïsme le plus intense mais d’une
simple gaucherie amoureuse, et à ce moment précis elle se dit qu’elle aimerait
revivre cet instant fugace où un ingénu s’était épris d’elle et avait voulu
l’embrasser pour elle, et pour rien d’autre.

Il marche et achève de traverser le pont,
lentement, s’arrête pour aider une passante à récupérer un sac tombé à terre,
puis reprend sa route, accablé par un sentiment qu’il éprouve si souvent, celui
du remord, provoqué naturellement par la vision de l’eau, lui, ce père
exemplaire, qui avait éprouvé le besoin ridicule d’initier sa fille à la
plongée, d’abord libre puis sous-marine, car rien de tel que de se glisser dans
les eaux coralliennes douces et magiques, aux couleurs arc-en-ciel, et de
contempler les plus beaux spectacles qu’ils soient donnés de voir, dépassant
les imaginaires des surréalistes et usurpant les palettes des artistes les plus
féconds, et Nathalie qui s’était prise au jeu et d’élève était devenue l’érudite,
la passionnée, sillonnant à partir de ses seize ans les mers les plus
ravissantes, d’abord avec ses parents, puis avec ses amis, jusqu’à ce qu’un
tsunami ne l’emporte, sans jamais ramener de cadavre, son beau corps perdu à
tout jamais, égaré, effacé, comme s’il n’avait jamais existé, mais pas oublié,
ce visage, ce regard, ces mots et souvenirs, ressassés en permanence par un
père meurtri, empreint de remords, bouleversé à chaque instant à la simple idée
qu’une larme de son passé n’envahisse son présent, contemplant les désastres de
sa vie, fermant les paupières un fugace moment sur des yeux humides, se
reprenant, puis avançant à nouveau car ainsi la vie est-elle faite, se forçant
à songer à autre chose, au moins pour les quelques minutes qui suivent, se
disant que la vie ne s’achève jamais tant que quelqu’un quelque part pense au
ou à la disparue, et qu’ainsi Nathalie n’est jamais partie, même si elle ne
reviendra plus, et reprenant le fil de ses pensées se dit que quelque part
Nathalie a trouvé sa naissance dans les racines d’un baiser volé à une autre
Nathalie dont il aurait, lui, aimé partager un brin d’existence mais que plus
jamais il ne retrouvera le pas et la douceur, les deux Nathalie qu’il ne
reverra plus jamais et qui auront borné son existence. Il reprend sa marche et
longe le quai, d’autres bouquinistes ont leurs étals et il distingue
subrepticement des affiches imitant celles d’avant-guerre, évoquant les villes
d’eaux, et songe à ce weekend à Evian, Nathalie avait alors sept ans et il lui
avait appris à jouer au badminton.

Elle marche, franchit le pas de la porte, salue
le réceptionniste, un homme d’origine corse sans âge mais toujours aimable et
courtois, le rare qui ne se soit jamais enquis de sa santé, pourquoi venir avec
un tel rhume, Madame, je vous amènerai de la tisane de mon pays demain mas
promettez moi de rentrez chez vous le plus rapidement possible, et le plus
amusant est qu’il amène ladite tisane le lendemain, immanquablement, même si
elle n’est pas rentrée plus tôt, elle longe le couloir, s’installe dans son
bureau, allume son ordinateur, augmente la soufflerie de son climatiseur, et
note sur son organisateur une référence qu’on avait oublié de lui signaler,
l’annulation de son Conseil d’administration, ainsi qu’un message électronique
lui souhaitant un joyeux anniversaire et lui octroyant dix points de bonus, une
aimable attention d’un ordinateur forcément déshumanisé, le bon jour, le bon
mois, mais le seul de ce type de cette journée fort banale à vrai dire. Elle
tapote sur son ordinateur, rapidement, vivement, fermement, surfe sur les pages
et laisse son esprit s’enfuir, loin, là-bas où jamais le passé ne
s’éteint.

Après Grandeur et décadence d’un enfant du
siècle, j’ai éprouvé le besoin de revenir à une forme d’écriture différente,
moins en phase directe avec la réalité. Marcher, encore, toujours est un
recueil de nouvelles ayant un trait commun, un fil conducteur, une image clef,
celle de l’humain qui en dépit de toutes ses difficultés, arrogances ou
erreurs, ne cessent jamais de se relever et marcher. Il y a là bien entendu la
présence discrète de la mort mais aussi celle de l’espoir par dessus-tout, même
si celui-ci est caché sous des couches de lassitude, d’omission ou de
négligence. Chaque chapitre, ou nouvelle, est rédigé avec un pronom personnel
différent, de je à ils. En fait, j’avais appelé ce recueil de textes ‘je, tu,
il/elle, nous, vous, ils’ avant de réaliser que cela lui conférait un caractère
par trop hermétique.

Le texte est assez bref et abstrait mais, en
tout cas je l’espère, attrayant. J’ai éprouvé une certaine sympathie à l’égard
de ces différents personnages qui se perdent, s’oublient, errent, divaguent et
naviguent de par le monde mais inlassablement continuent à avancer tels des
papillons de nuit au destin par trop évident.

Voici le troisième chapitre de ce livre:

———

Elle marche le long d’une avenue bornée de
peupliers, son pas est léger mais accéléré, sa jupe grise est serrée autour de
sa taille et laisse entrevoir le haut de ses genoux ainsi qu’une partie de ses
cuisses, un chemisier beige clair avec un nœud en forme de fleur délicatement
mais fermement noué autour du cou et ornementé de boutons écrus dévoile en
légère transparence sa poitrine peut-être cernée d’un soutien-gorge en dentelle
blanche, ses bras dégagés jusqu’aux coudes lisses ne portent aucun bijou
ostentatoire si ce n’est une montre au bracelet bleu turquoise, ses jambes sont
recouvertes d’une soie claire ou peut-être s’agit-il de sa peau, sa main droite
tient avec élégance un sac rectiligne et anguleux de couleur marine visiblement
assorti au bracelet de la montre et aux chaussures quasiment plates qui
délimitent sa déambulation pressée mais souple, une serviette de cuir noir
récemment cirée accompagne l’ensemble ; son regard est refermé sur ses pensées.

Il marche sur un trottoir quelque part dans une
ville, le long de vitrines regorgeant d’appareils électroniques, de revues et
magasines, chemises sur mesure, annonces immobilières, épicerie de luxe, son
complet est anthracite, son pas est lourd et chaloupé, son visage mal rasé et
ovaloïde, ses chaussures mal cirées et pas forcément assorties avec la chemise
bleue et sa cravate rayée rouge et noire, dandinent comme ils peuvent tandis
que la main gauche tient un journal vaguement plié.

Elle songe à Nelly, sa fille achevant ses
congés scolaires à Chypre qui l’a appelée pour lui demander de réserver une
heure de badminton le surlendemain à seize heures, à Joaquim, son fils qui est
parti fâché de l‘appartement familial parce que l’invitation au week-end des «
épiques de pique », une fratrie de son lycée privé, ne lui était pas encore
arrivé dénotant implicitement un basculement négatif dans la hiérarchie de son
environnement social immédiat, à Edouard, son époux, heureux et satisfait
depuis quelques temps, un hasard certainement lié à l’acquisition en
copropriété d’un catamaran de quinze mètres, à sa mère qui ne l’a plus appelée
depuis quelques jours marquant d’évidence une amélioration de sa neurasthénie
congénitales, à Charles, son amant, qui insiste pour qu’elle le rejoigne en
Provence pour le festival de La Roque d’Anthéron alors même qu’il ne saurait
ignorer que celui-ci coïncidera avec la présentation du dossier Foitre et Vled
à la dernière réunion du Conseil d’administration avant la pause d’été le lundi
5 à 11 heures trente, et pour une raison qu’elle ignore complètement, à
Blaireau, un ami d’enfance qu’elle n’a pas revu depuis une éternité, dont elle
a oublié le prénom, qui ne s’était plus jamais manifesté après qu’elle lui ait
refusé un baiser sur la joue, il y a si longtemps, la préhistoire de sa vie …
ils étaient enfants, les derniers jours de l’année scolaire, du collège, le
match de rugby venait de s’achever, il avait perdu lamentablement mais il
vibrait de cette joie intense qui ne le quittait plus depuis qu’elle lui avait
autorisé à mettre sa main autour de sa taille à la sortie des cours, c’était
quelques jours auparavant, il avait alors maladroitement voulu lui baiser la
joue mais elle avait refusé, il avait insisté en riant bêtement et elle l’avait
repoussé sèchement, puis plus rien, un long silence qui avait duré tout l’été
puis s’était prolongé et mué en rupture totale ; elle se remémore cet épisode
de son enfance, des décennies se sont succédées, elle ne sait pas pourquoi elle
y repense, peut-être une association d’idées, peut-être un dessin sur le tronc
d’un platane, un cœur gravé sur l’écorce avec les lettres N et Th, celles-là
même qu’il avait peintes en blanc sur la carrosserie de la voiture de son père,
sur la portière arrière droite exactement, la sienne, juste avant sa
déconvenue, l’altercation, le long silence, qu’est-il devenue, se
demande-t-elle, que se serait-il passé, que serions nous devenus si j’avais
alors accepté ce baiser, une autre vie surement, une autre vie, vraiment ? Si
autre que cela ? Si différente ?

Il rêve en contemplant des meringues énormes,
monstrueuses, imbibées de chocolat, et se remémore un incident, sa fille
Nathalie, toute jeune alors, insistant pour qu’il lui en achète une, mais lui
ferme dans son refus, soulignant les dents, les gencives, l’estomac, le foie,
la circulation, les taux de diabète et de cholestérol, l’état général et le
sport, tout en tenant sa main aussi fortement que possible car les voitures de
son côté passaient trop rapidement, et au moment de traverser la route pour
rejoindre l’étal du boucher et passer la commande de jeudi, il regarde son
petit visage et note une tristesse passagère mais résignée, une marque de
discipline et soumission teintée de déception, et sait qu’alors sur son visage
de père on lit surtout de la lassitude et une incontrôlable anxiété, la peur
d’un éden qui tôt ou tard disparaitra et une vie à venir, loin d’elle ; il
passera la commande au boucher mais fera ensuite un détour par la boulangerie
pour acheter les fameuses meringues, en dépit des dents, gencives, estomac,
foie, circulation, diabète, cholestérol ; ces temps-là sont loin, oubliés de
lui et de tous, enfouis sous la poussière de l’oubli, des souvenirs et de la
mélancolie, il regarde les meringues, toujours aussi énormes, ferme les
paupières mais ne discerne plus rien, et continue son chemin, traverse une rue,
mais maintenant plus personne ne lui donne la main, les chemins virtuels ont
bifurqué, naturellement, et il ne reste que des silhouettes au loin qui parfois
mais rarement se retournent, lui est seul, il le sait, une âme en peine qui
traîne son lourd corps au hasard des rues et quartiers, sans but apparent,
attendant que les minutes, les heures, les jours ne passent, lentement,
tranquillement. Il marche.

Elle active son pas, elle souhaite rejoindre
rapidement son bureau pour relire l’énorme dossier Foitre et Vled dont elle
ressent les imperfections et probables lourdeurs, et regrette que nul dans son
entourage professionnel n’a ressenti le moindre début d’intérêt pour une
procédure considérée trop longue et surtout insuffisamment visible ou
prestigieuse, donc peu propice à propulser qui que ce soit sur le devant de la
scène, elle se demande pourquoi elle dépense autant d’énergie sur de tels
dossiers, pourquoi elle devrait elle seule manifester un semblant d’éthique
professionnelle alors que le reste du monde s’en fiche éperdument, pourquoi
elle s’implique autant dans des considérations qui finalement ne concernent
qu’une entité abstraite de laquelle elle ne tire que des intérêts pécuniaires -
mais elle se sent tiraillée entre sa conscience professionnelle, des mots irréconciliables
par définition mais qui définissent son allégeance ou soumission aux fondements
de la vie en société dans cette civilisation qui demeure la sienne, et sa vie à
elle, femme de ce siècle, menant de front dix-mille vies, mère, épouse,
maitresse, fille et quoi d’autre encore, oui, bien sur, femme de ménage, grande
organisatrice devant l’éternel, cuisinière, agence de voyage, banquière,
gestionnaire des flux et dissensions familiales, comédienne, oui, oui, je me
porte bien, tout va bien, non c’est sous contrôle, et vous cela va bien ? Votre
ulcère s’est-il résorbé ? Femme d’un jour et de toujours, forte et fière mais
fragile, dont la fragilité n’est pas congénitale ou constitutive mais le
résultat d’un trop plein de responsabilité, conscience, énergie et efforts,
mais fragilité quand même et lorsque le moment vient de poser enfin sa tête
contre une épaule, il n’y a personne, abonnés absents, où ? Qui ? Quoi ?
Comment ? Pardon ? Et s’il n’y avait cette sagesse évidente héritée des
milliers de générations passées ce serait le moment de sortir un fusil et tirer
sur tout ce qui bouge et exploite, bouffe et profite, s’amuse et s’émeut, sur
son dos à elle, bénéficiant de ses largesses et de sa bonté… elle marche,
rumine sur tout ceci et se laisse ensuite glisser sur les eaux tumultueuse du
dossier Foitre et Vled dont tout le monde hormis elle n’a absolument rien à
faire, mais elle se souvient que dans la sous-section b du troisième chapitre
des références ont été introduites par le service juridique qui en dépit de
leur justesse littérale sont susceptibles de créer des difficultés pour son
service à elle et à l’entreprise en général et elle se fait une note mentale
pour envisager si les dispositions des paragraphes 121 à 139 dont elle a
rectifié les principales difficultés pourraient éventuellement permettre de
contenir les aberrations précédentes, et tandis qu’elle pense à ceci une voix
intérieure lui dit qu’elle s’égare mais bien que l’entendant elle refuse d’en
tenir compte.

Il avance lentement maintenant, encore plus
qu’auparavant, le revêtement du trottoir est en béton et dessine des carrés
gris, son pied gauche se pose sur un carré et le droit en avant de trois et à
droite, le mouvement du cavalier sur l’échiquier, et ainsi de suite, mais s’il
va trop vite, son pas s’allonge et il ne parvient plus à maintenir le rythme du
cavalier, non pas qu’il soit un joueur effréné ou un passionné d’échecs, loin
de là, il n’a jamais vraiment réussi à intégrer les exigences de ce jeu, la
patience nécessaire, le travail intense de mémorisation de mouvements,
l’anticipation nécessaire, il se lasse trop vite, il est capable d’imaginer des
figures et des mouvements aérés et originaux mais sans intérêt véritable si le
coup suivant est totalement raté, pourtant il a aimé joué aux échecs avec sa
fille, et lorsqu’ils se promenaient ensembles pour aller au cinéma, musée, parc
ou équivalent, ils marchaient ainsi tous les deux, s’en fichant comme d’une
guigne de la gêne qu’ils pouvaient occasionner aux passants, au restant du
monde, ils ne faisaient qu’un.

Elle s’est arrêtée pour acheter une ceinture H*
à Joaquim qui a abimé l’une des siennes et naturellement en dépit de ses
dix-neuf ans ne s’est absolument par préoccupé d’en acheter une autre et
continue à se promener comme si de rien n’était avec une ceinture déchirée, il
en est de même pour tous les autres aspects de sa vie, un condensé de toutes
les formes de contradiction, tiré à quatre épingles pour le mariage de Sophie
ou la party des Sieben, plus formel que son père Edouard en ces occasions, ce
qui n’est pas peu dire, complet A*, pochette en soie bleue marine, cravate D*,
chaussures B*, chaussettes de même marque, montre M*, le cadeau parental de ses
dix-huit ans, et bracelet V* en argent massif, et le même Joaquim à l’anniversaire
du frère de Léopold ou à la soirée des Du Pesqui, jean pseudo crasse, chemise
rayée façon bucheron Québécois, cheveux sales, barbe mal rasée, mais lui qui
affirme que ceci est la manifestation de sa lassitude envers cette société de
surconsommation où la frustration du sous-prolétariat migrant n’a de commune
mesure que la lassitude des hyper-riches intoxiquées par le fric, le sexe et la
puissance, et elle, la mère, qui explique que la vérité n’est pas dans
l’apparence ou l’extérieur mais dans ce qu’il a lui au fond de son cœur, dans
on être le plus profond et qu’il n’a aucune raison à son âge de continuer à
jouer l’adolescent attardé, que de toutes les manières son avenir est assuré,
qu’il pourrait donc cesser de s’occuper de l’apparence pour songer à scruter
les différents aspects de sa propre personne pour se construire une
personnalité qui lui serait propre, et lui, son fils, qui il n’y pas si
longtemps lui souriait niaisement et amoureusement du haut de ses trois pommes
alors qu’elle lui tendait une nouvelle peluche parce que cela lui faisait
plaisir à elle, et à lui aussi, incidemment, lui son fils, sans même la
regarder lui dit de ne pas jouer au Montaigne de pacotille, que perception ou
extérieur, elle était mal placée pour juger, qu’elle ne travaillait que pour se
donner un genre et que question fric tout est calme sur ce front et son apport
à elle juste destiné à faire écho aux féministes des années de son adolescence,
à elle, et qu’ainsi elle serait très heureusement avisée de cesser de s’occuper
de lui, de le materner tel un gamin de six ans, de le conseiller de manière
parfaitement surannée, de cesser d’ignorer ses talents de musicien et d’artiste
et d’envahir son environnement le plus intime, qu’elle n’y était plus bienvenu,
et la porte qui claque et elle qui se méprend et se désagrège sur le champs, se
fond d’angoisse et se morfond de culpabilité et se tourne vers le mari qui lui
se fiche de tout et la regarde avec le regard de celui qui lui avait bien dit,
et repose ses yeux sur les photos de son voilier acheté voici peu et s’oublie
ainsi tandis qu’elle scrute en permanence les tréfonds de son être pour
déterminer le contour de ses erreurs et se flageller tout le temps d’une
culpabilité de tous les temps. Elle reprend sa marche, le sac contenant la
ceinture à sa main gauche, la droite prise par la bandoulière de son sac, pas
de marque pour elle, pas le temps, pas l’argent non plus car la priorité reste
les enfants, pourquoi lui demande son mari parfois, lui demandait plutôt car il
ne lui demande plus grand-chose, et elle telle une enfant répondrait presque
‘parce que’ mais comme elle n’est plus une enfant elle ne dit rien, quitte la
pièce et s’empresserait de téléphoner à son amant si lui avait le moindre
intérêt pour autre chose que pour la parade amoureuse.

Il marche un peu plus rapidement maintenant,
ayant quitté la zone bétonnée pour un plus traditionnel revêtement bitumeux, il
se dirige vers le croisement et au-delà les quais, et les marchands de livres,
les étals pour touristes ou collectionneurs de pacotille, il aime les livres,
c’est bien la seule chose qu’il n’a jamais cessé d’aimer, le reste cela a été
au petit bonheur la chance, une fois j’adore, une fois je déteste, et souvent
je m’en fiche, avec accent mis sur le présent, le passé n’étant pas grand-chose
qu’un amalgame visqueux de choses sans grande importance et l’avenir une pluie
fine sur un horizon bouché, il marche et s’interrompt pour signaler à une
personne âgée que son sac est entrouvert et que ses affaires pourraient glisser
sans qu’elle ne s’en rende compte, il regarde les affiches au vernis
impeccable, aux sourires agressifs et aux corps ravissants, il songe aux
reproches de son épouse, bientôt ex-épouse, qui lui reprochait ses affaires
multiples, ses regards lubriques, ses sourires de paon à chaque fois qu’une
mijaurée passait dans un rayon de cent mètres, son incapacité à s’extraire de
son milieu, ses dépenses inutiles et ses revenus miteux, et le tout répété
mille fois par jour, sans que cela ne l’affecte particulièrement, perdu dans
ses pensées, songeant à tout et à rien, à sa fille la plupart du temps, et se
fichant comme d’une guigne des propos de celle qui fut et demeure une fort
belle femme aux traits cependant affectés par la frustration et la colère, il
pense pourtant fort peu à ce divorce calamiteux, fait d’assiettes brisées et
hurlements endiablés, pas de son fait, certes, il se fiche parfaitement du fait
que ses revenus seront largement amputés car il a tout signé en bas à droite et
une paraphe dans les marges, il a demandé à son avocat, un ami d’enfance
parait-il, de rendre la chose la plus simple que possible, et ainsi ils ont
procédé, lui a tout signé, elle n’a même pas trouvé cela digne, ou gentleman,
non, elle a continué à le vilipender et la dernière fois qu’elle l’a vu, elle
lui a dit ‘finalement tu n’es rien, même pas un con, rien’ puis elle lui a
fermé la porte au nez , et lui n’a pas réagi, il a descendu les marches de
l’escalier avec lenteur réalisant qu’une ampoule n’avait pas été remplacée et
que cela rendait plus obscur que de besoin ce coin de l’immeuble, et qu’il
devrait le signaler au concierge lorsque il le verrait. Il traverse la route.

Elle s’est à nouveau arrêtée, cette fois-ci
pour commander un moelleux au cacao croquant d’Andalousie chez Jacques et
Sabine, le dessert préféré de Nelly dont elle espère la présence ce soir au
retour de Chypre, en espérant que son vol n’aura pas de retard, probablement
pas, et qu’elle n’aura pas organisé du haut de ses seize ans une visite rapide
chez telle ou telle amie, assez probable il faut en convenir, et surtout, pour
autant qu’elle soit là et que cette présence ne soit pas que physique, qu’elle
daigne lever les yeux de son Facebook et de son Twitter, en tout cas pour
déguster ledit moelleux et peut-être, pour échanger trois mots avec ses parents
qui la regarderont ensemble pour une fois, elle pour lui demander de raconter
ses vacances, lui pour lui parler de son catamaran acheté voici peu, mais elle
sait à cet instant précis que cela ne se produira pas, que Nelly ne mangera pas
avec eux, qu’elle lui enverra un baiser de loin en la remerciant pour le
moelleux dont elle mangera un morceau discrètement en revenant quelques heures
plus tard tandis que la maisonnée dormira et encore un morceau au
petit-déjeuner lorsque tout le monde aura quitté les lieux lui laissant le
grand appartement à elle toute seule, assise sur le fauteuil du salon, fauteuil
Le Corbusier je vous prie, jambes en tailleur, baladeur sur les oreilles, MTV à
plein tube, internet sur l’écran bleu de son i-phone, et elle la mère, le sait
et le redoute, regrette les moments d’intimité du temps jadis, et quitte la
pâtisserie le pas encore un peu plus pressé, se faisant une note mentale de ne
pas oublier d’y revenir le soir pour récupérer le moelleux au cacao croquant
d’Andalousie chez Jacques et Sabine, et le ramener rapidement chez elle pour sa
fille qui ne s’en fiche pas tant que cela, du gâteau, pas de la mère, enfin
maintenant, nul ne sait de quoi l’avenir sera fait, songe-t-elle avec une vague
réminiscence de sa naïveté d’enfant, à une époque où ceci était encore permis
et bienvenu.

Il marche le long des étals, furète
tranquillement, feuillète les vieux Match, les bandes dessinées d’outre-tombe,

les livres vendus au mètre en son temps, et tombant sur une illustration jaunie
se rappelle soudain un épisode de son adolescence, une sorte d’angoisse le
saisit, il revoit cette jeune-fille au sourire immaculé, aux boucles dorées, au
visage fin et au regard droit, dont il était tombé amoureux dès qu’il l’avait
vu en première année de collège et après des années d’attente et frustration
avait enfin réussi à se rapprocher d’elle en dernière année avant de tout
gâcher pour un baiser arraché de force, stupidement, bêtement, simplement parce
qu’il avait trop attendu, et ne savait pas comment s’y prendre, et il s’était
enfui, elle aussi, et de honte n’était plus revenu au lycée et ne l’avait
jamais revu, on le surnommait alors Blaireau, son nom de scout, elle s’appelait
Nathalie, un prénom dont il se souviendra toujours et dont il insistera auprès
de son épouse pour que leur fille soit ainsi prénommée sans expliquer
naturellement pour quelles raisons précises, ou plutôt sans les expliquer
vraiment, il avait parlé d’une tante adorée partie trop jeune, ce qui n’était
pas forcément totalement faux, mais pas vrai non plus, la vérité étant toute
relative naturellement, et regardant ce magazine jauni, il songe à Nathalie, la
première, se demandant ce qu’elle est devenue, ce qui serait advenu s’il
n’avait pas brusqué les choses de cette manière si parfaitement et totalement
ridicule, Nathalie, au visage si serein et droit, dont l’image se fondra à
jamais avec celui de sa fille, si belle, elle aussi. Il reprend son chemin,
traversant le pont et regardant les flots bleu sombre reflétant les nuages.

Elle reprend son souffle, puis reprend sa
marche, sur le pont, un autre sac à la main, un i-pad pour l’anniversaire de
son amant, et se demande ce qui la pousse à agir ainsi, alors même que le
dossier Foitre et Vled l’attend, elle seule, que le Conseil d’administration
n’ayant d’autre chose à se mettre sous la main pourrait se rebeller sur cette
affaire, chose dont elle s’avoue elle-même qu’elle est peu crédible les uns et
les autres n’ayant qu’une seule envie, partir le plus rapidement possible pour
les Bahamas, Biarritz, les Seychelles, l’arrière pays niçois, Terre Neuve ou
n’importe quelle autre destination pour autant qu’elle pose son homme, au sens
générique du terme, elle sait tout cela mais ne peut s’empêcher d’anticiper une
dernière crise, une révolte, une cacophonie dont les conséquences seraient en
définitive portées par elle-seule, car il faut bien l’admettre ses supérieurs
directs n’auraient aucun scrupule à lui faire payer les pots cassés, elle qui
demeure à l’échelon immédiatement inférieur au leur, elle qui pourtant ne
ferait jamais une telle chose, trop scrupuleuse et intègre, trop femme, autant
de qualificatifs bien mérités mais usés, concepts creux que son époque ne
tolère plus qu’en grimaçant, blasée, elle s’emporte donc, les pieds et mains
liés dans ses contradictions, et s’en veut de devoir sans arrêt succomber,
abdiquer, courber les épaules face aux diktats qu’elle-même s’impose, victime
résignée et consentante, pourquoi diable avoir acheter un i-pad pour un amant
qui n’est aiguillé que par le dard de la nouveauté, de l’interdit, qui n’est
jamais autant émoustillé que lorsqu’il lui impose de faire l’amour dans un
ascenseur ou une voiture à quelques encablures de l’appartement familial, du
club de golf, de la nautique, ou dieu sait où encore, proche des zones où son
mari à elle et ami à lui se promène en toute ingénuité, probablement avec sa
propre maîtresse mais sans ce remord incessant qui la tenaille à elle, cet
amant qui se fiche éperdument de ses sentiments, de ses envies ou besoins, de
ses choix et décisions, qui ne lui a jamais demandé quels étaient ses gouts,
souhaits ou rêves, et se contente de lui mordre l’oreille en lui faisant
l’amour songeant certainement que ceci est un préalable nécessaire à toute
relation durable, et elle qui subit, toujours et encore, le sachant
pertinemment, acceptant et tolérant ce fait, s’accablant de cette faiblesse, elle,
ayant depuis son plus jeune âge cultivé ce besoin incessant et omniprésent
d’indépendance, même après avoir épousé l’héritier un brin niais et pas
forcément mauvaise bête d’une grande fortune omniprésente et pressante, dont le
seul défaut indigeste au possible est une parfaite suffisance manifestée à
chaque instant, sans vraiment s’en rendre compte, mais surtout lorsque le
cercle des interlocuteurs grandi, un brave homme un peu fat, et une femme
viscéralement attachée à son indépendance mais liée par toute une série de
nœuds auto imposés à un fils, une fille, un époux, un amant, une situation, une
entreprise et dieu sait quoi encore, elle n’éprouve qu’un véritable désir, un
seul souhait, un seul rêve, tout fiche en l’air et partir, partir, loin,
au-delà des mers, montagnes et océans, s’enfuir de tous et surtout d’elle-même.

Il marche sur le pont enjambant le fleuve
éclairé maintenant par une charmante éclaircie, des bus à touristes passent et
repassent près de lui et laissent échapper des phrases standardisées et
pasteurisées dans toutes les langues, mais lui n’en a cure, il regarde par delà
la balustrade le reflet du soleil sur l’écran impeccable du fleuve et se
remémore cette semaine, antique, où profitant d’une mission en Espagne il avait
emmené sa fille, quatorze ans à l’époque, pour une semaine de bonheur, d’abord
à Madrid puis en Andalousie, Séville, Grenade, Cordoue, une succession de
villes musées, des discussions à n’en plus finir, chacun écoutant l’autre, lui
dans ses dissertations incessantes sur l’histoire, l’évolution des sociétés, le
poids répugnant des religions, elle dans l’évocation discrète et fine des
écueils de l’adolescence, et ces promenades près du Guadalquivir, reflétant lui
aussi ce soleil chaud et apaisant, le même reflet, mais une chaleur différente,
un éclairage plus solennel et grandiose, une atmosphère plus ambigüe et lourde,
il marche et songe à ces moments passés.

Elle accélère le pas, n’étant plus qu’à une
centaine de mètres de son bureau, laisse malheureusement échapper un sac, celui
contenant la ceinture de Joaquim, et s’affaire à le ramasser, aidée par un
passant qui lui propose son assistance, puis reprend son cheminement, songeant
à ces temps jadis qui jamais ne seront plus, se rappelle de ce blaireau et de
ces images d’enfance, bien naïves et fugitives, de ces joues qui rougissaient
au moindre effleurement, à la moindre évocation de celui-ci ou celle-là, de ces
rêves qui se faisaient et se refaisaient chaque nuit, et parfois chaque jours,
à cet avenir qui semblait si lointain et qui maintenant n’est qu’une feuille de
comptabilité, un listing d’ordinateur, une succession d’hiéroglyphes
malheureusement si facilement décryptés, de ridicules memoranda et des
ânonnements dépouillés de toute poésie, elle marche et se remémore ces temps où
la brusquerie n’était pas le fait de l’égoïsme le plus intense mais d’une
simple gaucherie amoureuse, et à ce moment précis elle se dit qu’elle aimerait
revivre cet instant fugace où un ingénu s’était épris d’elle et avait voulu
l’embrasser pour elle, et pour rien d’autre.

Il marche et achève de traverser le pont,
lentement, s’arrête pour aider une passante à récupérer un sac tombé à terre,
puis reprend sa route, accablé par un sentiment qu’il éprouve si souvent, celui
du remord, provoqué naturellement par la vision de l’eau, lui, ce père
exemplaire, qui avait éprouvé le besoin ridicule d’initier sa fille à la
plongée, d’abord libre puis sous-marine, car rien de tel que de se glisser dans
les eaux coralliennes douces et magiques, aux couleurs arc-en-ciel, et de
contempler les plus beaux spectacles qu’ils soient donnés de voir, dépassant
les imaginaires des surréalistes et usurpant les palettes des artistes les plus
féconds, et Nathalie qui s’était prise au jeu et d’élève était devenue l’érudite,
la passionnée, sillonnant à partir de ses seize ans les mers les plus
ravissantes, d’abord avec ses parents, puis avec ses amis, jusqu’à ce qu’un
tsunami ne l’emporte, sans jamais ramener de cadavre, son beau corps perdu à
tout jamais, égaré, effacé, comme s’il n’avait jamais existé, mais pas oublié,
ce visage, ce regard, ces mots et souvenirs, ressassés en permanence par un
père meurtri, empreint de remords, bouleversé à chaque instant à la simple idée
qu’une larme de son passé n’envahisse son présent, contemplant les désastres de
sa vie, fermant les paupières un fugace moment sur des yeux humides, se
reprenant, puis avançant à nouveau car ainsi la vie est-elle faite, se forçant
à songer à autre chose, au moins pour les quelques minutes qui suivent, se
disant que la vie ne s’achève jamais tant que quelqu’un quelque part pense au
ou à la disparue, et qu’ainsi Nathalie n’est jamais partie, même si elle ne
reviendra plus, et reprenant le fil de ses pensées se dit que quelque part
Nathalie a trouvé sa naissance dans les racines d’un baiser volé à une autre
Nathalie dont il aurait, lui, aimé partager un brin d’existence mais que plus
jamais il ne retrouvera le pas et la douceur, les deux Nathalie qu’il ne
reverra plus jamais et qui auront borné son existence. Il reprend sa marche et
longe le quai, d’autres bouquinistes ont leurs étals et il distingue
subrepticement des affiches imitant celles d’avant-guerre, évoquant les villes
d’eaux, et songe à ce weekend à Evian, Nathalie avait alors sept ans et il lui
avait appris à jouer au badminton.

Elle marche, franchit le pas de la porte, salue
le réceptionniste, un homme d’origine corse sans âge mais toujours aimable et
courtois, le rare qui ne se soit jamais enquis de sa santé, pourquoi venir avec
un tel rhume, Madame, je vous amènerai de la tisane de mon pays demain mas
promettez moi de rentrez chez vous le plus rapidement possible, et le plus
amusant est qu’il amène ladite tisane le lendemain, immanquablement, même si
elle n’est pas rentrée plus tôt, elle longe le couloir, s’installe dans son
bureau, allume son ordinateur, augmente la soufflerie de son climatiseur, et
note sur son organisateur une référence qu’on avait oublié de lui signaler,
l’annulation de son Conseil d’administration, ainsi qu’un message électronique
lui souhaitant un joyeux anniversaire et lui octroyant dix points de bonus, une
aimable attention d’un ordinateur forcément déshumanisé, le bon jour, le bon
mois, mais le seul de ce type de cette journée fort banale à vrai dire. Elle
tapote sur son ordinateur, rapidement, vivement, fermement, surfe sur les pages
et laisse son esprit s’enfuir, loin, là-bas où jamais le passé ne
s’éteint.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s