Demain 1 – 13


1.

Les autorités sont formelles, il n’y a plus lieu d’être aussi inquiet que la semaine dernière. Nous sommes en période de décrue de la violence, la situation s’améliore. Pour combien de temps ? Nul ne saurait le dire, pas plus le Ministère de la reconstruction, de la paix et de l’épanouissement collectif, que les groupes et fondations populaires destinées à élever le niveau de protection de nos sociétés. L’expérience doit nous inciter à la prudence mais il nous revient de prendre les choses comme elles viennent. A chaque jour sa peine. Un soulagement dans une longue litanie de plaintes et de peurs. La peur, celle qui s’incruste dans nos âmes et nos cœurs et nous empêche de jouir parfaitement de la vie, de nos petites vies individuelles tandis qu’ailleurs, à côté ou plus loin, ici dans cette mégalopole, ou dans une autre, des gens meurent de par le fait d’une excessive violence, d’un terrorisme sans nom, ou avec, c’est selon.

Nous sommes passés du degré 7 au degré 5 sur l’échelle de Maypiens-Salles, ce qui marque un net fléchissement. Certes, nous sommes loin de ce qui prévalait ici il n’y a pas si longtemps, mais c’était une autre époque, un temps révolu. 5, ce n’est pas si mal. Ceci signifie que nous pourrons à nouveau procéder à certains des gestes de la vie courante sans avoir à effectuer des gestes de précaution qui bien que nécessaires sont extrêmement lourds et éreintants. Pour quelques temps, la barrière électronique protégeant l’immeuble et les casemates de surveillance des étages seront laissées à la libre disposition des collectifs de vigilance privés. Tant mieux, après tout ceci permettra aux autorités de disposer des éléments humains et militaires nécessaires à mener ailleurs cette lutte sacrée et essentielle. Nos valeurs et principes sont trop essentiels pour qu’on les brade et les laisse à la libre disposition de forces sans nom, dangereuses et essentiellement totalitaires, quelles que soient leurs noms. Nul ne saurait attaquer ces principes sans le regretter amèrement. C’est là le choix du gouvernement et nous sommes toutes et tous derrière lui. Il n’y a pas d’autre choix possible. La liberté, le droit, les principes, ou la mort. N’est-ce pas ?

Je rejoindrais tout à l’heure certains amis que je n’ai pas vu en visuel direct depuis des semaines voire des mois. Il faudra profiter de cette lucarne de plénitude même si le degré 5 n’équivaut pas au calme et la sérénité qui nous manque temps. Mais un brin de tranquillité ne se refuse pas. Des promenades débonnaires, apaisées, voici ce qu’il nous faut. Je rêve de flâner au bord du fleuve sans avoir à scruter sur mon écran de soutien individuel la route à suivre, les écueils à éviter, les zones sous état d’urgence strict et celles interdites d’accès, les horaires d’accès d’ouest en est et ceux d’est en ouest, le sens des déambulations, les catégories autorisées et j’en passe. Mais ceci n’est qu’un rêve. Nous le savons bien. Pour l’heure, les chiffres et lettres qui s’inscrivent sur l’écran ne sont plus en rouge, mais simplement en orange ou marrons.

La situation s’améliore.

2.

J’ai parlé à Mélanie. Elle était surchargée de travail mais s’est réjouie d’échanger quelques mots avec moi. Nous sommes tous deux très heureux de ce répit dans les atteintes extérieures, ou intérieures, allez savoir. Combien de temps cela durera-t-il ? Nous ne le savons pas mais nous sommes très satisfaits de pouvoir nous revoir. Les fiches la concernant ont été réintroduites hier soir, ce qui était logique puisqu’elle ne représentait pas vraiment un danger pour la collectivité mais il était bon de vérifier. Après tout, elle faisait partie de la promotion 19-5 de Passy de laquelle les vandales du 7 septembre ont émergé. Elle a parfaitement accepté la situation telle qu’elle s’est présentée. Nul doute que les autorités déploient la plus grande énergie pour réduire les astreintes ou le fléau que représentent l’application et le respect des directives ayant trait à l’ordre, la sécurité, la paix et l’harmonie de notre société post-industrielle.

J’ai revu son visage sur l’écran de mon portable et l’ai agrandi en vision réelle. Il n’était plus brouillé ou bloqué. On discernait ses yeux rieurs et son nez pointu. Elle m’a dit être soulagée de retrouver un accès quasiment libre de droit et servitude sur internet 12. Bientôt, me semble-t-il, les autorités de surveillance l’autoriseront à nouveau à poster ou recueillir des informations sans contrôle a priori ce qui devrait la remplir d’aise tant il est vrai que l’impossibilité qui demeurera la sienne pour un certain temps encore de se déplacer en dehors de son appartement de contingentement est lourde de conséquence. Pouvoir se déplacer au petit bonheur la chance sur les fenêtres multiples du réseau devrait lui faire le plus grand plaisir.

Nous avons parlé d’une multitude de choses et elle a répondu à toutes mes questions ou commentaires de cette manière particulièrement affable qui est la caractéristique la plus charmante de son caractère. Lorsque les systèmes Pal et Dosyx nous avaient mis en rapport dans une relation professeur/étudiant de bon aloi c’était cette qualité qui m’avait attiré et conduit à accepter le parrainage proposé. Elle n’a pas exposé ses émotions de manière poussive comme cela se présente souvent mais a regardé la caméra avec une forme de mélancolie dans son regard qui ne m’a pas laissé indifférent.

La conversation a duré un peu moins de sept minutes et 45 secondes ce qui donne une idée de l’ampleur des questions abordées. Je l’ai quitté fatigué mais satisfait d’une séance prometteuse et chaleureuse. Nul doute que nous nous retrouverons rapidement sous cette forme de conversation consécutive que j’apprécie particulièrement puisque l’intervalle de 7 secondes après chaque monologue prévu pour permettre aux autorités de contrôle et protection de viser les propos échangés permet aussi à celui qui doit répondre d’envisager rapidement les formules disponibles et de choisir parmi les options envisageables celles qui lui permettront de se présenter sous le meilleur aspect. Bien qu’enseignant de longue date je suis d’autant plus serein et apaisé dans mes conversations que ce temps de réflexion, cet astérisque oral, une parenthèse dans l’ordre des choses et du temps, lisse les propos et facilite les échanges constructifs.

5.

Je suis confortablement installé dans mon salon d’oxygénation. J’ai réglé l’environnement immédiat en mode aérien et me sens plus léger. La musique d’ambiance choisie par le système est très agréable. Il est vrai que mon âme est des plus légères depuis quelque temps même si les facteurs d’anxiété n’ont pas disparu, loin de là. Je dois cependant rester très vigilant car aucune situation n’est définitivement acquise, nous le savons bien.

S’agissant du cercle intime, je me porte bien. Ce matin, le médecin de veille m’a contacté sur circuit normal, non urgent, pour me signaler que l’une des puces signalétiques – je pense qu’il se référait à celle implantée dans le système digestif – indiquait des valeurs légèrement anormales pour un certain nombre de données principales. Il m’a posté certaines questions écrites auxquelles j’ai répondu aussi clairement possible puis lors d’une brève vidéo-conférence m’a rappelé les fondements de base de l’approche clinique des facteurs individuels. Je lui ai fait un rapport concis de mon état psychique et moral et ai décrypté mes sentiments présents. Il a conclu par un avertissement non accompagné d’une admonestation ce qui m’a rassuré tant il est vrai que ces personnes, par profession et sens de la responsabilité, ont vocation à examiner les moindres détails même parfaitement anodins de l’équipement corporel de leurs patients. S’ils ne le faisaient pas ils mettraient leurs autorités de tutelle dans une position très délicate. C’est un jeu bien connu, pas très dangereux finalement pour autant que les patients ne dépassent pas la tolérance généralement admise par les médecins. Pour éviter tel ou tel examen, prescription, activité ou effort, considéré comme trop astreignent, le patient essaie d’échapper à la mainmise des autorités sanitaires tandis que son ou ses médecins essaient de le ramener délicatement mais fermement sous le giron du système commun de protection, bonheur et joie de vivre. C’est ainsi. Mais lorsque la situation se dégrade, chacun revient à sa place, et les soins imposés sont effectués, de plein gré.

Bien entendu, il demeure que celles ou ceux qui se soustraient à ces obligations, et ils en ont la possibilité dans notre état de droit, rappelons-le, se retrouvent de fait et de droit en dehors dudit système. Grand bien leur fasse. Ils bénéficient certes d’une apparente liberté de choix quant à leur régime alimentaire, sportif et professionnel mais lorsque vient le temps de la maladie ou de la vieillesse ils se retrouvent seuls, en dehors du système médico-sanitaire, et à la merci des rapaces et parasites dispensant des médicaments ou cartes d’accès médicales frauduleux et inadaptés à un prix exorbitants. Sans compter, naturellement, le risque d’une mise en demeure de première catégorie et d’une peine rendue publique sur tous les réseaux sociaux et moyens de communication publics. Je ne pense pas que le jeu en vaille la chandelle.

En tout état de cause, pour ce qui me concerne, je suis en assez bonne forme, je me complais dans une observation presque parfaite des directives prescrites par les services de suivi médicaux et sanitaires. Je ne suis pas intéressé par une fuite en avant détestable et suis les recommandations qui me sont adressées. Il vaut mieux agir ainsi. Ces jours-ci, l’exaltation provoquée par la réduction des seuils de vigilance anti-terroriste me fait beaucoup de bien. La fatigue qui en est la conséquence immédiate devrait pouvoir être surmontée rapidement et mon état devrait passer en catégorie 5 ou 5.5 dans quelques heures.

S’agissant du cercle secondaire, familial et relationnel, les choses ne pourraient guère aller mieux. Mes parents vont bien et nous avons échangé des mots de courtoisie non dénués d’une certaine forme de chaleur lors de notre conversation mensuelle sur x3.veillesanitaire.fam. Ils séjournent dans une maison de tourisme d’accompagnement pour personnes âgées sans contraintes particulières, quelque part en Toscane ou Andalousie. Nous nous reverrons par vidéo interposée lors du repas familial imposé de fin d’année. Je me réjouis d’autant plus que nous verrons en parallèle les images de mes deux sœurs et de leur famille respective. La cadette, Elodie, s’est je crois remariée en mai ce qui était nécessaire si elle souhaitait pouvoir se reproduire. J’espère que son nouveau conjoint ne sera pas affecté des mêmes tares génétiques qui avaient fait sombrer son mariage précédant et imposer de la part des autorités différente remontrances parfaitement justifiées. Marie-Nicole, mon ainée, est au contraire affublée d’une famille à la géométrie expansive, ce qui lui permet de disposer d’un appartement confortable près des centres urbains de la mégalopole parisienne. Ceci est justifié étant donné sa contribution à notre société. Quant à mes amis, ils sont très engageants et la diminution des contraintes de sécurité les rend encore plus bavards que d’habitude. Leurs commentaires s’affichent en permanence sur les parois de mon appartement et je ris en découvrant leurs jeux de mots, commentaires ou apartés. Les plus dépressifs d’entre eux semblent se porter mieux et dévoilent des pans moins sombres de leur personnalité même si je les ai parfois dénoncé aux autorités de veille et bonheur pour qu’ils puissent prendre des mesures appropriées au regard de leur condition fragile.

Pour ce qui concerne le cercle sexuel et reproductif, il n’y a par contre rien à signaler de particulier, nous sommes en période dite ‘neutre’. Etant de santé et condition tout à fait correctes sans être exceptionnelles, je suis toujours inscris sur x2.joieintime.fr et dispose de cartes d’accès privilégiées aux demandeurs ou demanderesses dument enregistrées de toutes les catégories égales ou inférieures. Il reste que les difficultés de déplacement des dernières semaines ne m’ont pas permis de remplir les objectifs fixés par les hôtes du site paragouvernemental et je risque de me trouver en difficulté si je ne parviens à cibler et conclure des rencontres aisées de type 3 à 5. C’est ainsi. En même temps, les angoisses qui ont été les miennes durant les dernières semaines de veille sécuritaire ne m’ont pas mis en situation avantageuse sur ce plan-là. Je sais cependant, par expérience, que mon état intime changera rapidement dès lors que l’environnement civil et militaire sera meilleur et me permettra de surmonter mes angoisses, aigreurs et anxiétés, ce qui semble être maintenant le cas.

Je me confierai sur les autres cercles de Richler-Poox ultérieurement. Pour l’heure, ayant sauté la fenêtre d’accès matinale, je dois me mettre en écoute des nouvelles essentielles de l’après-midi, une exigence hautement compréhensible compte tenu des circonstances.

6.

Nous avons passé un très bon moment. Marc, Léa, Betty et moi avons voyagé ensemble toute la matinée tout en discutant de choses et autres. L’atmosphère était agréable, les propos délicieusement anodins, l’humeur légère. Plusieurs fois nous avons ri à gorge déployée, sur des sujets dont je ne parviens même pas à me rappeler, peu importe d’ailleurs, l’important résidant dans ces échanges et cette fraternité naissante. Nous nous sommes quittés vers midi et demi, à contre cœur, mais j’avais rendez-vous avec les services industriels et commerciaux qui ont effectué leur visite mensuelle pour s’assurer comme chez chacun d’entre vous, si les câblages et installations diverses de mon appartement étaient conformes aux normes en vigueur.

Durant les quelques heures de nos déambulations de par le monde, nous avons sillonné ensemble des paysages aussi divers que le chemin inca, les rues de Lisbonne, la vieille ville de Prague, les plaines sibériennes et des vallées sans nom du nord du Groenland, celles qui seront prochainement développées dans le cadre du plan Siles-Mario et permettront d’installer plusieurs centaines de milliers d’individus dans des logements décents et paisibles, loin des tourments des conflits externes ou internes. Pour l’heure, lesdites vallées sont encore accessibles par ‘vidéo-trail’ et de façon quasiment instantanée. C’est Betty qui du fond de son appartement Cairote avait eu l’idée de nous déplacer vers les brumes du nord ce qui s’explique facilement si l’on songe aux températures calamiteuses qu’elle affronte au fond de son bunker aménagé de façon plus ou moins spartiate. Nous l’avons suivi avec satisfaction.

J’aime, je dois l’admettre, me plonger ainsi depuis les profondeurs de mon logement et celles de mon esprit dans la vie telle qu’elle se déroule ailleurs, loin de moi, loin de mes perspectives, mes soucis, mes joies, et mes peines. Tout est relatif, nous le savons bien, et voir ce qui se passe en ce moment, ici ou ailleurs, est essentiel à une appréhension objective et neutre de la réalité de notre temps, ce temps de confusion, de haine, et de bouleversements ininterrompus. La vision de vallées charmantes au fond desquelles coulent des rivières, jouent des animaux parfois étranges, émergent des sommets enneigés, des prairies à peine perturbées par-ci par-là par le cheminement lent et inexorable de machines de chantier forgeant les massifs des habitations à venir, est saisissant pour les regards fatigués d’âmes en peine. Marc qui d’après les images parallèles en profitaient pour faire du sport a attiré notre attention sur des groupuscules humains, probablement des non-droits, qui protestaient pour quelque raison incompréhensible devant les ouvriers affairés à la mise en place d’un futur moins triste que le présent que nous vivons. Léa et Betty ont soupiré et j’ai souligné combien notre époque était sordide avec d’un côté tant de nos contemporains pris dans la bourrasque des conflits et de l’autre quelques fils et filles de la bourgeoisie prétendant représenter des intérêts inconnus et tentant, heureusement sans aucune chance de succès, de s’opposer à la mise en place des défenses naturelles face à l’obscurantisme, la mort, la peur. Pourquoi ces gens ayant toujours vécu dans l’opulence se permettent-ils de se prétendre les lanciers d’un combat contre l’aveuglement – je crois que c’est ainsi qu’ils qualifient la politique de nos gouvernants ? Quelle est donc leur légitimité, issus d’une caste de gérontocrates imbus de pouvoir et d’arrogance, nous ayant laissé sans défense face aux menaces les plus sordides ayant jamais pesé sur des groupes humains. Lorsque nous leur présentons les images du passé ils rétorquent que les textes ou symboles que nous leurs montrons sont faux et trafiqués. Lorsque nous établissons sans aucune contestation possible la causalité nous ayant mené au point où nous en sommes, ils haussent les épaules et disent que les prémisses de notre raisonnement sont biaisées. Il n’est pas possible d’argumenter avec ces individus. Heureusement, nous savons bien que ces gens-là finissent par rentrer dans le rang et occuper les fonctions élevées que leurs relations auparavant critiquées leur permettent d’occuper. Nous ne sommes pas à une contradiction prête. Mes amis ont bien ri en me sentant ainsi emporté par une vague de colère mais il me comprenne bien et savent que je vis dans une mégalopole qui l’année dernière a été sous couvre-feu permanent durant plus de quatre mois en raison d’une menace d’attentats sordide et implacable. Heureusement, les services du Ministère de la paix, de la joie divine et du bonheur incarné ont agi avec célérité et efficacité et, hormis quelques délits anodins, rien ne s’est produit. Il reste que nous n’avons pu sortir de nos logements durant 120 jours et que ceci a profondément marqué nos consciences.

Marc m’a tiré de ces mauvais souvenirs en nous projetant dans les rues de Lisbonne qui ont été transformées voici quelques années, on se souviendra des règlements de l’an 17, en musée en temps réel. Il est bon de vaquer ainsi dans ces ruelles claires et avenantes, converser en divers points divinement choisis avec des autochtones rieurs et enjoués présentant les caractéristiques de leur ville. Nous avons admiré l’architecture et les instantanés et avons pris de nombreuses photos qui alimentent déjà notre carnet de route, disponible vous le savez bien sur x1.joieetbonheur.voyages.images.mble.fr. Je me suis amusé à cibler les vieillards tant il est vrai que ceci est devenu un leitmotiv dans mes déambulations virtuelles, pourquoi ? Je n’en sais rien mais peut-être, Betty n’a pas forcément tort, ceci est-il provoqué par l’état de peur permanent qui est le nôtre et le souhait qui s’en suit de nous projeter dans un passé dans lequel l’horizon des vies n’était pas forcément celui des anxiétés profondes et permanentes projetant bon nombre de nos concitoyens dans des maladies cardio-vasculaires avec mort qui s’en suit… Voir de vieilles personnes aux visages joliment ridés assis sur un banc et converser de manière débonnaire avec des voisins ou voisines tout aussi âgé qu’elles est ainsi simplement délicieux.

Je me suis délecté durant la plus grande partie de ce voyage et, en dépit des contraintes de la visite des représentants des autorités, mon humeur n’a pas cessé d’être agréable et, après leur départ, je me suis replongé immédiatement et avec volupté dans les images prises durant ces quelques heures de cheminement entre amis. L’amitié qui se tisse ainsi entre certains d’entre nous est profonde et je suis heureux de pouvoir bénéficier de la présence fréquente à mes côtés de Marc, Léa, et Betty.

Notre temps étant celui de la peur, la solidarité est un refrain essentiel tant au niveau collectif qu’individuel. A ce dernier égard je suis tout à fait chanceux.

7.

Je suis un peu intrigué, voire même déstabilisé… Il est vrai que j’ai perdu l’habitude… Tout cela me perturbe… Je vis dans mon appartement ouvert sur le monde grâce à de multiples fenêtres intérieures et dialogue fréquemment avec une multitude d’amis ou connaissances par ce biais. Je suis très cosmopolite, tolérant, désireux de parfaire ma compréhension du monde. Je suis abonné à des circuits de diffusion électronique nombreux et bénéficie d’analyses multiples des médias internationaux ou régionaux. Je suis probablement l’une des personnes les plus attachées à diversifier les points d’entrée sur le monde environnant. Ma profession, professeur d’histoire des civilisations, me permet de constamment renouveler mon approche de notre société et des autres qui nous entourent. Mes contacts avec mes étudiants me permettent de rationnaliser mes rapports avec les générations à venir et ainsi mieux comprendre puis intégrer leurs demandes.

Mais je ne suis pas habitué à cela.

Ceci m’a profondément désorienté. Les services de l’immeuble ont fait irruption vers huit heures trente ce matin alors que j’étais en train de conférer avec la trentaine d’étudiants de mon Master. Je leur ai enjoint de revenir ultérieurement mais ils m’ont délivré le mandat d’ouverture fournit pas les autorités compétentes, celle de la Mairie du Sous-Arrondissement 123, lui-même établi comme moyen de mise en œuvre de la directive 60 ou 61 du Ministère des épanouissements internes et de la santé privée liée au bonheur insidieux. Je l’ai consulté sur l’écran du portail d’entrée et ayant constaté sa parfaite légalité je n’ai eu d’autre choix que de procéder à l’ouverture mécanique et manuelle de ladite porte et de conclure mon vidéo-cours. Heureusement que j’avais plus ou moins achevé le chapitre censé être paraphrasé aujourd’hui ce qui me permettra de ne pas perdre pied par rapport au rythme médian proposé par le rectorat. Nous verrons bien.

En tout état de cause, je me suis retrouvé face à trois individus, ce qui est déstabilisant, dans mon appartement, ma chose intime par excellence, un lieu sacré et inviolé. De surcroit, l’ordre précité prévoyait la réouverture pure et simple de la fenêtre d’accès extérieure de mon salon et celle de ma chambre. J’ai tout simplement refusé mais ces personnes n’avaient évidemment pas de compte à me rendre et ils m’ont dirigé, respectueusement je dois l’admettre et en invoquant les textes réglementaires appropriés, vers la cuisine où ils m’ont enjoint de m’asseoir. Un médecin de garde était avec eux, une femme d’une quarantaine d’année, qui m’a calmé et proposé l’ingestion de trois types de molécules simultanées. J’ai pris connaissance des dosages proposés, vérifié sur les circuits internes si cela était en harmonie avec mes propres directives personnelles, puis ai accepté la procédure. Je n’ai pas ressenti la diffusion des produits en moi mais le calme s’est rapidement installé.

L’ouverture des deux fenêtres d’accès a été effectuée en une vingtaine de minutes et les intrus ont quitté mon domicile peu après me laissant seul et désemparé. J’ai constaté par suite qu’ils avaient décroché les panneaux métalliques installés voici huit mois lorsque nous avions atteint le degré 8 sur l’échelle de Maypiens-Salles.

Il est logique de procéder ainsi, j’en conviens. Les autorités ont exécuté toutes les démarches nécessaires de manière adéquate. Leur rôle est assurément de s’assurer qu’en tout point du territoire sous leur contrôle les citoyens bénéficient de la même protection essentielle et en retour s’astreignent aux mêmes responsabilités. Tout cela est parfaitement clair, mais je ne peux que faire état dans le cadre de ce mémento de l’anxiété provoquée par cette ouverture. ^

Songez qu’en tant que professeur de sixième degré je vis dans un appartement de taille respectable tout entier ouvert sur le monde et parfaitement protégé des atteintes extérieures. J’étais ainsi habitué à mes parois illuminées, les paysages fabuleux, les images d’un autre temps, les couleurs bleues ou vertes diffusées de manière harmonieuses sur le plafond, une douce musique distillée de façon équilibrée par des registres de son finement choisis par et pour moi. Et maintenant, voici mon lieu sacré envahi par des images non choisies, des sons imposés, des facteurs de risque importants. Certes, je pourrais théoriquement baisser les volets de plomb rapidement mais j’aurais dorénavant obligation de les maintenir ouverts au moins une heure par jour les premières 48 heures, puis deux heures les 48 heures suivantes et ainsi de suite. Je me trouverai ainsi dans la situation d’un présumé coupable à qui l’on imposera de garder les paupières ouvertes pendant une grande partie de la journée. Ceci est particulièrement déstabilisant.

J’imagine que de la même manière que je m’étais habitué à la privation des contacts extérieurs je serais à même de procéder à la démarche inverse. C’est certainement vrai. Mais à cet instant précis, assis sur un fauteuil tourné vers le mur intérieur de mon salon je regarde le mur et ne peux m’empêcher d’être totalement terrorisé en voyant ces ombres et jeux de lumière non choisis s’inscrire sur les murs et les tentures de mon environnement interne. C’est une chose bien étrange que de ressentir cette anxiété s’accroitre alors même que dans le monde autour de moi la situation s’apaise. Une contradiction comme une autre dans un monde qui s’efforce de ne pas chavirer.

La seule chose qui me rassure c’est de savoir qu’autour de moi des milliers de personnes se trouvent confrontées exactement au même effroi car notre gouvernement procède en ce domaine comme en tout autre avec beaucoup de circonspection, de transparence et d’équité.

8.

J’ai été réveillé en sursaut aux alentours de trois heures du matin par le médecin de veille qui avait reçu des signaux préoccupants d’une des puces de surveillance continue installée cette fois-ci dans mon système cérébral. Après vérification approfondie et tests de rigueur conduit depuis mon salon d’oxygénation il s’est avéré qu’il ne s’agissait probablement pas d’autre chose que d’un mauvais contact ou dérèglement éphémère des circuits de contrôle.

Rien de bien méchant à prie abord. J’en aurais été quitte pour un mauvais sommeil, s’il n’y avait eu un surcroît émotif assez violent et surtout des assauts d’anxiété particulièrement tenaces ce qui risquait de déclencher un effet boule de neige très contrariant. J’ai donc été obligé de procéder en conformité avec les directives de régulation de la santé publique et du bonheur généralisé adoptées après l’an 15 et ai (i) signalé l’état de contrariété et de fatigue psychologique aux autorités mentionnées aux très fameuses annexes à ladite directive, (ii) averti mes autorités de tutelle du risque encouru si je devais poursuivre mes activités au rythme actuel, (iii) me suis excusé auprès de mes étudiants de cycle 3-b, (iv) ai obtenu par transport immédiat les molécules calmantes adaptées à mon cas, (v) et ai procédé à une extinction généralisée des sons et images dans mon domicile. Cette dernière exigence était, j’en conviens bien, la plus problématique pour mes voisins dans la mesure où ils ont été avisé par un mémorandum d’urgence à application immédiate de la nécessité de cesser toute activité génératrice de bruit et ce durant la période légale de douze heures. Mais que pouvais-je faire d’autre ?

Je me porte bien mieux. J’ai bénéficié d’un sommeil diurne réparateur sur fond de profond silence et de rupture de clarté absolu et d’un apport d’oxygène dépassant les limites habituellement autorisées mais acceptable en pareilles circonstances. Je n’avais pas vraiment le choix. L’autre option était un transport, physique et non pas virtuel, dans un établissement spécialisé et un séjour hospitalier de quelques semaines. Qui voudrait en passer par là ?  Je suis en meilleure disposition. Je sais que mon cas est sous examen approfondi mais l’état de frayeur et d’effroi est bien moindre que ce qu’il était ce matin. Tout cela pour un dérèglement anodin d’un de mes circuits de surveillance…

L’un des avantages de cet état a été l’autorisation exceptionnelle de manquer les alarmes d’information et les brèves essentielles et obligatoires. Pas d’images de discours solennels de nos leaders bien aimés, pas de commentaires au sujet de leur vie familiale, pas de mention de nouvelles catastrophes, ou de liste d’évènements anticipés, prospectifs, éventuels et possibles, pas de suivi des guerres externes ou conflits internes, pas de traitement en profondeur des opérations humanitaires dans lesquelles nos autorités nous ont justement engagé, pas de mention en décalage des déplacements de nos émissaires de paix, pas de référence aux probabilités sur l’échelle de Mournes-Braque de krachs boursiers, éruptions volcaniques, tremblements de terre, inondations, tsunami, accidents climatiques majeurs, et épidémies dévastatrice. Rien de tout cela, le calme absolu et évidemment des parfums de paix m’ont imprégné de leur impalpable bénéfice.

Certes, ceci ne sera qu’une parenthèse mais elle est bienvenue. Chacun devrait pouvoir s’exclure par moments de la réalité de ce monde, même pour quelques minutes seulement, afin de ressentir à nouveau le lent déroulé du temps lorsque les menaces qui pèsent constamment sur nous n’empêchent par leur appréhension pleine et entière.

Bien entendu, il est essentiel pour toutes et tous d’être tenu informé des risques encourus afin d’éviter que le seuil de vigilance collectif ne s’abaisse pas en raison d’une démission individuelle. C’est une évidence. Mais, à ce stade de ma journée, je suis heureux d’avoir pu soulager brièvement mon cercle individuel des vicissitudes du temps et des éléments.

9.

Après un repos forcé de quelques heures et une reprise en main fort salutaire, j’ai retrouvé mes marques et me suis lancé avec un enthousiasme qui n’avait pas été le mien depuis longtemps dans mes cours. J’ai également eu l’opportunité de longuement discuter avec Mélanie au sujet de son travail universitaire et nous avons largement débordé ce cadre purement théorique pour débattre de questions d’actualité. Même si notre discussion a eu lieu de manière un peu disjointe en raison du temps de réaction nécessaire aux autorités de tutelle pour contrôler la légitimité ou licéité des propos échangés – n’oublions pas que nous opérons dans le cadre stricte de relations entre un professeur et une étudiante et qu’il est important de s’assurer qu’aucun débordement ne puisse se produire – j’ai apprécié pouvoir recueillir les vues et opinions d’une jeune adulte sur les défis auxquels notre société contemporaine est confrontée. Elle était de son côté de bien meilleure disposition puisque chaque jour amène son lot de mesures allégeant les communications sur internet 12 ce qui lui permet de structurer ses recherches de manière bien plus aisée.

Par suite, je me suis également autorisé une nouvelle escapade extérieure, la deuxième en une semaine ce qui ne m’était pas arrivé depuis plusieurs années, cette fois-ci pour m’asseoir sur le banc se trouvant en face de l’entrée de mon appartement et surplombant l’ancien canal de dérivation. Je n’ai emporté avec moi que l’équipement strictement nécessaire et ai laissé les appareillages de direction et conseils aux déplacements en état d’urgence chez moi. Curieusement ceci a provoqué des sentiments de nature parfaitement contradictoire. D’une part je me suis senti quelque peu libéré des contraintes habituelles et carrément enthousiaste voire euphorique à l’idée que notre société après des années de crises, de menaces, de peur et d’angoisse se trouve sur la voie d’une guérison, en tout cas au début de celle-ci. D’autre part, je n’ai pu m’empêcher quelques signes d’anxiété assombrir l’humeur du moment dans la mesure où l’humain de ce siècle ne peut se sentir tout à fait rassurer en déambulant en extérieur sans être accompagné par des membres des services de protection rapprochée, suivi en direct par des caméras de surveillance individualisées ou installé dans un véhicule blindé et armé.

Cette légère contrariété n’a pu interrompre l’émergence d’une forme de plénitude rarement rencontrée ce qui m’a rassuré. Je me suis concentré sur le paysage offert à ma vue et ai noté que l’état de la rue, des immeubles, des véhicules et des objets la meublant était relativement acceptable, que l’air respiré était lui aussi, après une analyse très fine, relativement acceptable et la qualité de l’eau se trouvant dans les poches ou flaques en lieu et place de l’ancien canal moyennement acceptable. Ceci est totalement différent de ce qu’il m’était donné de noter il y a quelques temps lors des sorties mensuelles obligatoires et surveillées durant lesquelles les indicateurs de suivi indiquaient invariablement dans leur imagerie un peu naïve les chiffres 0.12 ou 0.15 suivis de la mention totalement inacceptable.

La situation est celle d’une nette amélioration. Ceci a été corroboré par l’apparition de deux phénomènes eux aussi exceptionnels, d’abord une fugace éclaircie – 3 minutes et 13 secondes – suivie par la visite d’un animal domestique castré et apaisé, un chat, qui n’a curieusement pas souhaité me défigurer ou fouiller mes affaires à la recherche de nourriture ou ustensile malléable. J’ai soupiré à plusieurs reprises et me suis permis une parenthèse dans mon océan habituel d’appréhension. J’ai laissé libre cours à mes pensées, me suis remémoré des images de mon enfance, notamment le visage de ma mère avant qu’elle ne se retire avec son mari, mon père, dans une maison de tourisme d’accompagnement, et ai songé aux jeux qu’il m’est arrivé de pratiquer avec mon frère avant que celui-ci ne disparaisse dans la campagne de protection humanitaire des années 8 et 9. Tout ceci m’a rendu un peu nostalgique mais serein. Les vibreurs de mes différents appareils de surveillance m’ont cependant rapidement tiré de cet état me signalant que l’absorption de CO2 avait atteint la limite autorisée au titre des échelles de Gross-Jagmin lues en relation avec la directive 123 du ministère de la sauvegarde internet et du bonheur généralisé. J’ai donc regagné mon domicile et me suis replongé dans mes activités habituelles.

Ceci était peut-être une parenthèse, peut-être plus, un signal de la possibilité d’une lumière au bout du tunnel, une très légère et fragile lumière, un scintillement, un frisson ou balbutiement, mais quelque chose signifiant que notre société a oscillé vers un avenir moins sombre.

J’en suis fort heureux.

10.

Les jours se suivent et se ressemblent. Tant de mois se sont succédé amenant chaque jour une peine supplémentaire, des accidents nucléaires potentiels, des catastrophes avérées, des possibilités d’attentats terroristes, des explosions d’usines chimiques, des virus ou bactéries délétères lâchées dans la nature sans autre forme de procès, des fleuves rayés de la carte d’un trait de barrage, des espèces animales disparaissant sans laisser d’adresse, des conflits externes succédant aux guerres civiles, des conflits internes précédant des interventions humanitaires, des krach boursiers suivis de dépressions économiques et financières, des famines, des changements climatiques à degré variable mais vitesse soutenue, et tout le reste, le confinement à domicile, l’état d’urgence permanent suivant l’état de vigilance et la désagrégation de l’état de droit, le remplacement du contact humain par l’échange virtuel ou informatique, l’écroulement des valeurs de solidarité, et j’en passe. A chaque jour son déficit individuel et collectif… tout cela durant une période de temps que la formation des galaxies envierait.

Et maintenant, nous sommes entrés dans un processus inverse, il n’y a plus de doute à cet égard. Chaque matin amène une nouvelle bonne nouvelle. Les barrières de la veille doucement s’abaissent, les seuils d’intervention de nos autorités bienveillantes se relèvent, les sorties individuelles sont de plus en plus fréquentes, la pollution ne s’emballe plus, les risques d’attentats deviennent progressivement moins importants, les conflits dans lesquels nos représentants sont engagés sont apparemment moins fréquents et, depuis ce matin, les visages de nos gouvernants sont quasiment publics.

Jusqu’alors, pour des raisons parfaitement évidentes et afin de ne pas mettre en danger leur vie ou celle de leurs proches, les représentants du peuple dans les trois assemblées de bonheur et partage ainsi que ceux formant les gouvernements d’union nationale et de sérénité, étaient anonymes. On parlait du Ministre à la santé publique, au bonheur suprême et à la concorde nationale, par exemple, mais on ne disait pas s’il s’agissait de Jean Dubeur ou Amantha Malusine. Parfois on se référait à celui-ci ou celle-là en l’affublant d’un pronom, il ou elle, ce qui permettait de déterminer à quel genre il appartenait. On glissait également des détails secondaires qui permettaient de deviner avec une certaine approximation de bon aloi s’il s’agissait d’une personne âgée, d’un certain âge ou d’un âge certain. Dans les images diffusées sur nos écrans on remplaçait les ministres par des acteurs et actrices tout en précision en note d’introduction que ‘la représentation des membres du gouvernements du peuple, de la joie et de la sérénité, dixième du nom, est purement aléatoire et imaginaire. Rien de ce qui est présenté n’engage la responsabilité de notre réseau télévisé. Toute association entre une personne et une fonction ministérielle est ainsi nulle et non avenue. Les acteurs et actrices présentés dans les scènes qui vont suivre ont accepté de prendre des risques considérables afin d’imager au bénéfice du public bien informé les séances et réunions dont il s’agit’.

Depuis ce matin, nous sommes entrés dans une période nouvelle. Aux nouvelles obligatoires de huit heures trente, la représentante suprême dont nous ne savions jusqu’alors que la durée d’exercice, est apparue en direct, s’est présentée avec son conjoint, ses deux enfants et six petits-enfants, a donné quelques renseignements très sympathiques, telle par exemple sa passion pour les papillons, et nous a indiqué qu’elle en était à son douzième mandat d’une année renouvelable quinze fois, et qu’elle était entourée dans ses activités gouvernementales par un collège de sept représentants, trois femmes et trois hommes, dont un quinquagénaire, un sexagénaire, trois septuagénaires et une octogénaire. Nous avons également appris qu’ils se réunissaient deux fois par semaine dans un des palais gouvernementaux mais a immédiatement précisé que si les conditions s’étaient notoirement améliorées elles ne permettaient pas pour autant de divulguer plus d’information à cet égard. Ceci est hautement compréhensible.

Lorsque l’hymne de la joie, du bonheur et de la concorde nationale a retenti, elle s’est levée et a accompagné le ténor qui chantait avec beaucoup de réserve et d’émotion délicatement contenue. J’ai ressenti un bien être immédiat à la vue de ces images et les ai repassé à plusieurs reprises. Des larmes ont je dois l’admettre humidifier mes paupières tant il est vrai qu’un souffle nouveau se répand sur nos contrées affligées.

Lorsque la nuit s’achèvera et qu’une nouvelle journée se dessinera, je suis sûr que de nouvelles avancées seront à nouveau enregistrées. Je me réjouis d’avance.

11.

Ceci ne m’était pas arrivé depuis une éternité. Je pensais que cela n’existait plus, que le dernier de ces établissements avaient fermé il y a trois ou quatre ans, que ceux qui demeuraient encore étaient d’accès extrêmement limités, sur invitation seulement, mais tel n’était pas le cas. C’est Marc qui a eu cette idée, pourquoi ne pas aller au restaurant a-t-il dit d’une voix d’autant plus aigüe et rieuse que l’amplificateur de mes différents systèmes informatiques était légèrement dérèglé. Nous pourrions fêter les évènements de ces dernières semaines autour d’une bonne table. Nous avons trouvé cette suggestion attractive et avons passé un bon moment à identifier quel pourrait être l’endroit le plus approprié compte tenu de nos adresses respectives. Nous nous sommes mis d’accord sur le Restaurant 10-b et nous y sommes rendus avec beaucoup de joie et soulagement.

L’endroit était très lumineux avec des éclairages artificiels adaptés à nos besoins et deux grandes fenêtres ouvertes sur le fleuve rouge. Certains étaient assis à des tables surplombant le monde extérieur mais nous avons plus sagement opté pour un endroit intermédiaire entre la sécurité intérieure et l’attrait d’un monde extérieur dont nous décelons seulement maintenant les multiples nuances. Etant fort surpris de la différence existant entre ce que le virtuel nous montrait habituellement de nos images corporelle et la réalité, nous sommes restés un moment timorés, presque silencieux, mais rapidement les échanges ont repris cette cadence particulière si enrichissante, avec les fugues de Marc, les apartés de Betty, les propos sentencieux de Léa et j’imagine le réalisme qui est ma marque de fabrique. Nous avons à peine pris garde aux menus qui nous étaient proposés puisque nous savions combien le choix était limité. Pour ma part, après avoir consulté les données de ma puce digestive, on m’a laissé le choix entre deux plats seulement et, n’ayant que peu de gout pour le pâté de soja à l’orange amère, j’ai préféré la soupe d’extraits de poisson et tomates artificielles des iles Spitzberg. Comme boisson, on m’a imposé de l’eau teintée à la vanille et, malheureusement, ni dessert ni entrée. Marc, très sportif, a eu un peu plus de chances et il a beaucoup ri en voyant nos mines contrites lorsque la  salade d’aubergines râpeuses, le blanc de poulet corrézien aux pommes de terre et la tartelette aux framboises ont été disposées devant lui. Il aurait certainement aimé nous faire partager ces plats très fins mais naturellement ceci aurait posé problème aux inspecteurs de l’établissement et ultérieurement à nos médecins traitants. Nous n’avons pas insisté et avons pris part avec d’autant plus d’intensité à la conversation que nos plats étaient spartiates.

Je dois admettre avoir beaucoup apprécié ces instants presque magiques. Une seule ombre au tableau, et encore, ce couple de jeunes non-droits qui était installé près de la fenêtre et qui ont mangé tant et plus en riant et buvant plusieurs verres d’un fort attrayant vin rouge. Non pas que les non-droits m’indisposent, pas du tout, je ne fais partie de ces dogmatiques qui trouvent abjecte la tolérance dont on fait preuve à leur égard. Pour ma part, je considère comme la majorité de nos concitoyens que si certains préfèrent décliner les avantages conférés par notre état-protecteur c’est entièrement leur droit. Naturellement, en retour, il leur appartient de prendre les mesures qui s’imposent lorsque des problèmes surgissent dans leur vie sans se retourner vers ces garde-fous dont nous disposons habituellement. La liberté doit être réciproque. Non, ce que je n’ai pas apprécié c’était autre chose, un mélange d’aplomb et d’irrespect, des rires forcés et très prononcés, une présence trop visible, une certaine suffisance dans la gestuelle. Je n’ai rien dit et contrairement à une tablée sur notre droite qui a demandé à être placé aussi loin que possible de ce couple de non-droits, je n’ai pas manifesté verbalement, et me suis contenté de hausser les épaules lorsque les deux individus se sont finalement dirigés vers la sortie, sans équipement de protection, et en se tenant la main, sans gant.

Nous avons profité pleinement de cette heure de repas et lorsque nous nous sommes quittés, nous avons décidé de renouveler cette expérience très positive aussi rapidement que possible, peut-être déjà le mois prochain. A l’extérieur, chacun a rejoint son bus local à l’heure prévue et Betty et moi avons été placé dans le même compartiment et presque au même rang. J’ai pu la regarder de près et lorsque nos regards se sont rencontrés une dernière fois pour nous saluer avant qu’elle ne descende je crois avoir discerné dans ses yeux un intérêt qui allait au-delà de l’amitié réglementaire. Ceci m’a gêné, dans la mesure où l’intimité d’une possible relation ne doit jamais interféré avec les relations quasi-publiques. Il faut avouer qu’il serait particulièrement regrettable de devoir extraire l’un ou l’autre de ce groupe d’amis pour des raisons touchant à une relation intime. Mieux vaut après tout demeurer dans le cadre strict des échanges intimes prévus par les autorités sanitaires.

12.

Je dois admettre avoir longuement songé à cette escapade dans un restaurant. De manière surprenante, les images qui ont été les plus présentes non pas été celles d’amis savourant un moment particulièrement chaleureux autour de plats modérément alléchants, de rires ou d’histoires surprenantes, pas plus que celles d’une expérience inenvisageable il y a quelques jours à peine, d’une sortie en groupe hors des nuisances de l’état d’urgence quasi-permanent depuis des années ou de la peur qui saisit les entrailles à la simple idée de marcher dans le monde extérieur, au beau milieu de facteurs de risques extrêmement élevés, je veux dire, par exemple, risque terroriste, risque violence majeure, risque pollution, risque climatique, ou encore risque d’inattention, risque santé, risque salubrité. Non, ceci m’a à peine effleuré l’esprit, j’imagine qu’il s’agit là d’une preuve supplémentaire de la capacité humaine de s’habituer à tout, aux bonnes comme aux mauvaises choses, nous sommes ainsi faits, mes chères frères et chères sœurs.

Ce qui est resté le plus longtemps campé sur l’écran de mes paupières ce sont certes des rires et sourires, des anecdotes et des voix, mais pas celles de Marc, Léa, Betty ou moi-même, non, celles de ce couple de non-droits s’exposant de manière particulièrement impudique à la vue et l’écoute des passants, des spectateurs innocents, des salariés dûment enregistrés de cet établissement. Leurs visages n’ont arboré absolument aucun signe de gêne, de tension, de malaise ou de peur, rien de tout cela. Je pense avoir été surpris tant par la tolérance des autorités gouvernementales envers des trublions se gaussant ainsi des règles, usages et coutumes que par la sérénité d’anarchistes de bon aloi procédant dans leur vie d’aventuriers avec une inconscience invraisemblable, sans marquer le moindre signe d’anxiété face aux défis multiples qu’ils rencontrent. Songez quand même que ces énergumènes ne disposent pas de puces magnétiques greffées dans les endroits les plus stratégiques du corps permettant ainsi d’anticiper le moindre signal de dérèglement de l’organisme dont il s’agit, qu’ils n’ont pas accès aux soins obligatoires, qu’ils ne bénéficient pas de prévoyance militaire, sécuritaire, civile ou médicale, qu’ils ne peuvent se déplacer dans les circuits virtuels avec la protection d’usage, qu’ils ne sont surveillés par personne et ne disposent ainsi pas de simulation ou assistance sensorielle, émotive, psychologique, ou autre qu’ils ne sont pas informés des risques pouvant les affecter, qu’ils vivent dans des logements non surveillés et j’en passe.

Ces non-droits se sont mis en marge du système et forment une catégorie d’humains vivant à côté des autres humains mais sans échanger le moindre contact avec ces derniers, et réciproquement. Je ne sais à quand remonte cette incongruité. J’imagine que si le peuple bienveillant et solidaire était sondé ou interrogé il marquerait avec force son opposition à la libre circulation de cette engeance dangereuse. Si les autorités, en particulier les représentants de l’ordre, de la sécurité, des droits, et de la paix laissent ces individus se déplacer en toute liberté je suppose que cela répond à des besoins particuliers, probablement en matière éducative – pour faire prendre conscience à celles ou ceux qui éprouveraient des doutes sur la justesse des décisions gouvernementales  de l’inexistence de mesures alternatives – ou sécuritaire – après tout il vaut mieux tolérer un ennemi sans importance que de le réprimer au risque d’attirer la sympathie des franges les plus fragiles de nos sociétés. Dont acte, laissons les vivre même si l’on préférerait voir ces gens-là emprisonnés, soumis au questionnement légal, et déportés en milieu hostile, là où la guerre civile aurait eu le plus de chance de se produire si les autorités n’avaient été aussi sagaces.

Je me suis donc remémoré ces images du repas et regrette au moment où je partage avec vous ces impressions que des circonstances extérieures anodines aient contrarié à ce point ce qui aurait dû demeurer comme un moment exceptionnel, une communion entre amis, un bonheur partagé, une sérénité retrouvée au sein d’une société qui bien que sévèrement malmenée au cours des dernières années n’en a pas pour autant perdu son âme. C’est ceci qui doit rester présent en mon âme et mon esprit et c’est pour cette raison précise que je me suis connecté en circuit interne protégé avec mon confesseur virtuel, une autre invention remarquable du bureau de la paix, de la joie et du bonheur, pour lui faire part des troubles qui m’ont ainsi assaillis. Nul doute qu’il saura m’aider à retrouver un équilibre mis en péril par quelques trouble-fêtes pourtant anodins.

13.

A nouveau beaucoup d’excitation teintée d’anxiété. Pour la première fois depuis des mois, peut-être même des années, la maison de l’Opéra et de la Musique va présenter un spectacle qui ne sera pas seulement virtuel. Ce sera une première européenne pour cette décennie. L’amélioration de la situation rend cette prestation possible et les médias virtuels se sont emparés de l’affaire dès la publication de l’information ce matin vers 7 heures 45, peu avant le journal obligatoire. Il s’agira d’un spectacle bref, guère plus de 1 heure, avec une vingtaine de musiciens spécialement choisis pour la combinaison de talents remarquable et d’une dextérité particulière dans la gestion du stress et le maniement des armes de catégorie iii à vii de la directive unifiée de l’an 14. Il n’y aura guère plus de soixante spectateurs triés sur le volet et quarante autres sélectionnés selon les critères libres de Boysson-Lourion. Bien entendu le service d’ordre sera particulièrement vigilant et la date, l’heure et le lieu de la production en direct ne sera connue que des seules personnes directement concernées. Plus tard, c’est-à-dire je crois 24 heures après la fin du spectacle lorsque lesdites personnes auront été raccompagnées en bonne et due forme à leur domicile après un débriefing particulièrement approprié et la mise à disposition d’une équipe de soutien psychologique, le spectacle sera retransmis en situation de direct par tous les moyens disponibles.

Ce sera « le » concert du siècle. Une jubilation particulière va s’emparer de tous mes contemporains. A l’évidence ceci transmettra un signal très fort à tout un chacun et permettra de faire comprendre à tous nos ennemis, potentiels, anticipés ou réels, que la situation sécuritaire est dorénavant tout à fait sous contrôle, que les choses redeviennent comme elles étaient voici quelques décennies à peine.

Je ne parviens pas à me persuader du caractère définitif de cette tendance tant il est vrai que les années sombres que nous venons de vivre auront été particulièrement insupportables, une torture permanente. Aussi bien, il est délicat et périlleux de s’abandonner à la joie et à l’insouciance s’il n’y a pas une annonce officielle des autorités qui nous gouvernent que les périls et angoisses passées sont définitivement surmontées. Imaginez un instant que nous sombrions dans un abandon et un relâchement total et que quelques jours plus tard les normes de sécurité soient remontées pour quelque raison que ce soit. Certes, il est évident que nos autorités parviendraient à remonter le fil des menaces, arrêter les présumés coupables et surmonter les troubles éventuels, mais quel gâchis, quelle anxiété, quel effroi. Nous sombrerions immédiatement dans un trouble psychique durable. Décidément, je crois qu’il est bon d’appréhender ceci avec un zeste de prudence.

Ceci ne doit pas cependant ternir la nouvelle que je viens de mentionner. Le bonheur qui est le mien, bien que prudent, est total, et je crois pouvoir affirmer sans détour que j’ai souri, la première fois depuis bien longtemps, un sourire non forcé, non médicamenteux, un sourire marqué également par une larme qui, chose inconcevable, a glissé sur ma joue, côté gauche, pour finir dans la ridelle de mes lèvres. Ce goût salé m’a ému. Le goût de la joie, de l’inespéré, de l’impensable.

Je serais à l’écoute des émissions pédagogiques et similaires pour me remémorer ce qui doit être apprécié dans la musique, particulièrement l’opéra, au titre des normes habituellement admises et selon les critères déterminés dans la fameuse directive sur les arts majeurs et mineurs qui, je crois m’en souvenir, a déterminé ce qui devait être considéré comme exceptionnel, majeur, de très bon goût, agréable, acceptable, neutre, supportable, déplaisant, détestable, et interdit, autrement dit les 10 piliers de l’art musical selon Fabien de Neum. Nous ne saurons que lors de la retransmission les œuvres présentées mais je ne serais pas étonné que le choix des autorités compétentes se porte sur des œuvres particulièrement enlevées, mélodieuses, rythmées.

Je me réjouis d’avance. Nous sommes d’évidence en train de redécouvrir les champs longtemps négligés, par la force des choses, de la liberté de pensée et d’expression.

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