Demain 18 – 1


18.

Des groupes commencent à se former. Je les vois depuis les fenêtres de mon appartement. Toutes ne sont pas encore ouvertes. Je n’ose pas. Personne ne viendra plus me forcer à les ouvrir. Les mesures gouvernementales portent leur fruit. Les systèmes de surveillance, contrôle, écoute, suivi du bien-être, anticipation du bonheur, harmonie, paix et bien-être, ont été abolis avec effet immédiat. Le filet de protection sociétale a disparu. Nul ne viendra plus m’imposer un traitement médical, des mesures de suivi, l’écoute d’un programme d’information, des heures d’entrée ou sortie, des journées d’étude, tout cela est du passé.

Je suis assis sur le fauteuil rouge que j’ai sorti du salon pour le rapprocher de la fenêtre. Je regarde le monde extérieur s’ouvrir lentement. On dirait une de ces fleurs de cactus qui s’ouvrent tous les quatre-vingt ou cent ans, exhumant des souvenirs et des odeurs qui ne sont pas forcément des parfums. Les lueurs sur le canal sont rougeâtres, le reflet d’un ciel orangé et des lumières de lampadaire toujours allumées, nul ne songeant à les éteindre.

Les humains sont de plusieurs ordres, celles et ceux qui ont toujours été inconscients, les non-droits, qui continuent à vivre comme auparavant mais avec ce sourire narquois qui ne quitte plus leur visage abîmé par les excès de toutes sortes, les courageux, les premiers à être sortis de leurs caches après l’annonce des mesures de libération, marchant avec prudence mais avec une forme d’assurance qui commence à les gagner ce qui leur permet de s’aventurer en groupe de deux ou trois dans toutes les directions, les timorés, sortis après eux, marchant très lentement mais brusquement, toujours sur le qui-vive, isolément, le long des immeubles mais jamais en terrain découvert, et enfin les effrayés qui ne sortent que lorsque la faim les pousse hors de leur logis et avancent avec un extrême prudence, par à-coups, le visage constamment tourné vers l’arrière comme si devaient ou pouvaient surgir à tout instant des monstres sanguinaires.

Entre ou à côté de ces différents individus il y a naturellement les terrorisés mais ceux-là sont par définition rarement visibles, les incrédules, qui marchent en souriant benoîtement, les dubitatifs qui portent à la main des sacs comprenant probablement les nécessaires dont on nous obligeait de ne jamais nous séparer, les contrits, ne comprenant rien et ne cherchant plus à percevoir le sens de ce qui régente le monde ou la direction qu’il prend, les hystériques, totalement dépassés qui hurlent, rient ou pleurent, ou tout à la fois, et parfois s’arrêtent paralysés au milieu d’un croisement et ne savent plus que faire tout cela parce qu’une bicyclette ou un chat a surgit à l’horizon, les médusés qui avancent avec lenteur le long d’avenues désertes, la bouche grande ouverte, les yeux écarquillés, et la ou les mains sur la poitrine, et tant d’autres représentants d’une humanité dépassée, meurtrie, ne sachant que faire de sa liberté reconquise sans l’avoir voulu.

Je ne sais dans quelle catégorie me placer. Je me contente d’observer. Je regarde avec précaution. J’écoute les sons et les mots. Je m’habitue à la vie. Je redécouvre un dessein derrière les murs et les ombres.

Je sors régulièrement. Je l’ai dis. Je crois. Peut-être, peut-être pas. Je me force à reprendre mon souffle d’humain. Je reprends contact avec ma terre, ma vie, ma ville, mes condisciples. Tout cela avec un calme imposé et un effroi à fleur de peau. Je suis comme toutes celles et tous ceux qui m’entourent, pas physiquement bien sûr puisque mon appartement est désert, mais vivent dans des cages, appelons-les ainsi, similaires à la mienne, et partagent la même confusion que moi. Tout notre univers a basculé. Comment et où, nous ne savons pas, mais il n’est plus le même.

Je professe mes cours avec une certaine nonchalance car je me sens responsable de ces jeunes générations qui n’ayant connu que l’état d’urgence et de peur doivent être totalement démunies face à ces basculements à répétition. Il est important, me semble-t-il, que les derniers représentants de l’autorité montre un semblant de calme et de continuité, car tout est affaire de perception.

Je m’impose un rudiment de routine et répétition, je discute fréquemment avec mes amis et parle aux jeunes gens que je parraine avec un certain flegme.

Naturellement, tout cela est un épiderme glacé sur un derme en révolution. Le feu couve sous la braise. La sérénité de mon apparence contraste singulièrement avec le chaos qui règne en dessous, dans mon être, au fond de ces bouillies qui me servent, au choix d’âme, de cœur ou cerveau. Mes nerfs sont à fleur de peau, ma patience éreintée, la fatigue extrême, les illusions absentes, la peur omniprésente. Je le sais. Vous le savez. Nous le savons tous.

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