Demain 25


25.

Des heurts, à nouveau, entre des sectaires en longues chemises rouges tombant sur le sol et des cheveux coupés a ras sauf sur front, et des passants, cette-fois-ci bien plus nombreux, cette fois-ci non encadrés par des non-droits. Juste en bas de chez moi. Juste sous ma fenêtre. J’ai appelé Léa, Mélanie, Betty, et Marc et leur ai suggéré d’observer cet affrontement sur la chaîne locale en diffusion directe. Ils n’ont pu suivre les évènements que de manière très sporadique les supports électromagnétiques étant de plus en plus instables et irréguliers.

Je leur ai décrit la scène complétant ainsi ce que les images en trois dimensions ne colportaient plus. J’ai parlé du parfum, celui de l’encens mêlé à la carbonisation des bois et métaux et celle des poubelles organiques jetées depuis les étages sur les crânes tatoués de flèches noires. J’ai évoqué les bruits d’abord spasmodiques, réguliers, métalliques, ceux des chants sectaires évoquant dans une langue maintenant oubliée des épopées mélancoliques, des drames oubliés, des meurtres et des sacrifices, puis les murmures de la foule rapidement agglutinée autour de la petite douzaine d’excités se transformant en lame de fond puis cris et hurlements, et enfin chocs violents et craquements assourdissants. J’ai décrit les mouvements des corps humains, des formes d’abord séparées puis mêlées, agglutinées et enfin uniformes, le rouge et le noir ayant plus ou moins disparu.

J’ai essayé de faire percevoir la violence des actes, d’abord retenue en propos verbaux insultants mais rapidement transformée en pugilat unilatéral, un groupe refusant de répondre à l’agression de l’autre, permettant ainsi aux frustrations de faire voler en éclat la barrière imposée sur nos âmes depuis des décennies qui semblent des siècles, des coups timides, presque inexistants se transformant en gestes d’une force d’autant plus phénoménale qu’elle était le résultat de la communion d’un groupe de moutons, des coups de poing, de pied, des poubelles transformées en armes dérisoires mais efficaces, des objets d’un chantier abandonné propulsés avec force sur les sectaires agenouillés et incantant des complaintes ridicules, des jets de sang abreuvant les pulls et teeshirts, mains, visages et membres, excitant encore plus l’appel de la mort, le leader du groupe de sectaire s’écrasant contre un engin de transport, puis une femme à qui l’on arrache ses vêtements avant de la souiller de produits trouvés aux alentours et de l’entrainer dans l’entrée de mon immeuble, deux enfants que l’on jette à terre en les giflant, une autre femme, moins belle, que l’on jette sur le corps immobile du prêtre allongé en travers de la chaussée, et deux ou trois hommes bardés de coups de pied au visage, au scrotum, au cou, et les autres tentant maladroitement de se relever et de courir vers le canal mais que l’on poursuit, que l’on frappe, qu’on bouscule par terre ou pire encore que l’on jette dans l’eau froide tout en hurlant, une folie meurtrière qui n’a à vrai dire duré qu’une petite vingtaine de minutes, avant que les corps ne cessent d’attirer l’attention ou d’exciter les passions les plus viles d’humains aux instincts trop longtemps réprimés, et que ne subsistent que des formes à terre et d’autres se dissolvant dans les couleurs douceâtres de cette fin de matinée automnale.

J’ai décrit ces scènes à mes amis effarés. Mélanie, me jugeant timoré et passif face à une violence gratuite sans limite, a fini par m’enjoindre de réagir et faire cesser cette tuerie, en tout cas de tenter de le faire, mais il était trop tard, mes appels trop timides n’ont servi à rien, la police et les forces de sécurité n’auront jamais répondu à mes tentatives limitées visant à les faire intervenir. Tout a sombré en quelques minutes, eux et moi, notre société se dissout dans la peur et la violence, il n’y a plus de limite à nos excès, nous sommes entre nous, sans témoins, sans agents, sans ordre, sans gardiens, des enfants à qui on a confié des armes, des monstres.

 

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