Demain 26


 

26.

 

 

Les choses sont arrivées brusquement. Il en est finalement toujours ainsi. Nous aurions pu nous y attendre. Nous aurions dû nous y attendre. Etant donnée la formation qui est la mienne il est clair que j’aurais dû m’y attendre. Mais trop souvent, ou peut-être même systématiquement, l’humain est pris de vitesse lorsque les bouleversements ou basculements de civilisation se produisent. Il en est toujours ainsi. On dira ce que l’on voudra mais telle est l’amère réalité. Creuser vos têtes et fouiller les archives, vous serez obligé d’agréer avec ce constat. Ce doit être génétique, cette faculté de vouloir s’accrocher à la vie, à ne pas admettre qu’il puisse en être autrement, que nous ne sommes que des accessoires d’un monde qui n’a que faire de nous, ou plutôt qui n’a pas plus à faire de nous que des chenilles, lézards ou muguets. Nous pensons que les choses doivent s’améliorer, que le fond a été atteint, que la sinusoïde sur laquelle nous greffons nos vies doit forcément aller vers le haut et qu’ainsi nous progressons, tous ensemble, même si parfois il nous arrive de mourir et le restant du temps aussi, mais cela on l’oublie, on pleure des grosses larmes, on chagrine, on s’attriste, on geint, mais on finit par se résigner ou mourir, aussi. C’est ainsi.

 

C’est donc vers 3 heures trente-trois ce matin que les choses se sont produites. Beaucoup dormaient. Moi pas. Car je souffre d’insomnie ces temps-ci. Je suis inquiet, comme les autres naturellement, mais pour moi cela se traduit la journée par une mélancolie teintée de résignation et d’apathie et la nuit par de grosses crises d’angoisse qui me saisissent- me saisissaient devrais-je dire car je n’ai aucune idée de la manière dont les choses vont maintenant évoluer – et ne me lâchent qu’au petit matin quand la lumière de jour transpire à flot sur les murs et plafonds de ma chambre.

 

C’est à cette heure-là que les chiffres se sont figés au plafond, pour s’éteindre quelques minutes plus tard. Sans crier gare. Sans annoncer quoi que ce soit. Sans que nous l’ayons anticipé, même si certains d’entre nous pour être juste, pas moi en réalité, l’avaient craint, les systèmes électroniques se sont éteints, les réseaux se sont fanés, les données se sont envolées, les conversations se sont tues, le monde virtuel est devenu invisible, irréel et passé. Notre avenir s’est jeté contre nous tel un boomerang particulièrement vorace et sauvage. Tout s’est arrêté.

 

Bien sûr, moi, tous les autres, dessus, dessous ou ailleurs, nous avons pensé qu’il s’agissait d’une panne temporaire, un petit frisson dans la diffusion des images, sons, informations et données de toutes sortes, une parenthèse inopinée et désagréable mais une parenthèse. Mais tel n’a pas été le cas. Des heures se sont passées et les choses demeurent en l’état. Silence radio, disait-on il y  a longtemps.

 

J’ai tout essayé, frapper dans mes mains, crier les ordres aussi fort que possible, tourner les cubes de liaison, titiller les boutons à impulsion, caresser puis froisser les écrans virtuels, balayer les lasers de contact, mais rien n’y a fait, tout était mort. Et tout le reste à l’avenant puisque par définition tout est, ou plutôt était, lié à ces fichus systèmes. Mon chauffage s’est arrêté, mes systèmes lumineux et visuels également, les mouvements muraux et autres aussi, seul un robinet fonctionne encore tandis que les tiroirs alimentaires et autres sont bloqués pour de bon. Pas de liaison téléportée, téléphoniques, visioniques, en 3, 2 ou 1 dimension, tout est en panne. Tout est sourd, muet et aveugle.

 

Au bout de l’angoisse je me suis ressaisi et ai songé un instant que ceci pouvait être un panne localisé, mais en arrachant, j’étais au bord d’une rupture d’anévrisme, l’un des volets de mon salon j’ai constaté avec horreur que toutes les lumières s’étaient éteintes, si ce n’est quelques lampadaires qui je crois fonctionnent sur des batteries solaires et de manière autonomes.

 

J’ai essayé d’ouvrir la porte de mon appartement mais étant installée en réseau et fonctionnant à la reconnaissance vocale, elle n’a pas daigné m’obéir ou simplement m’écouter voire m’entendre. Je n’ai pu la forcer et je serai tombé dans une grande effusion hystérique si je ne m’étais rassuré, passablement, en me disant que de la même manière que j’avais écarté certains éléments de mon volet il me serait possible d’accéder à la terrasse puis de celle-ci à la rue, les terrasses en dessous de la mienne étant bâties à la façon d’une pyramide urbaine de type Mécroix 7 si cette référence a encore un sens.

 

Je n’ai pas souhaité le faire immédiatement songeant que me déplacer de nuit ne servirait à rien, pour aller où ? Faire quoi ? Avertir qui ? Demander assistance à qui ? Quoi ? Où ? Comment ?  Je n’ai donc rien fait de tel. Je me suis allongé à même le sol, ne me demandez pas pourquoi, ai ingurgité quelques cachets en vrac, ai bu des grandes gorgées d’eau et ai attendu le jour.

 

Les heures les plus longues de ma vie se sont ainsi écoulée dans un cauchemar à peine nuancé par des quintes de toux, nerveuses je suppose, et des nausées biliaires. En fait, mon corps chancelant m’a sauvé puisque ses terreurs bien physiques ont évité la faillite de mon système psychique et nerveux. Si je suis en vie au moment où j’écris ceci c’est probablement dû à cela, la démolition de mon système corporel, la destruction de mes fonctions digestives, le chaos de mon système respiratoire, l’appauvrissement de mon système nerveux et le reste à l’avenant.

 

Au petit matin, les rayons du soleil très amples, larges et souriants, un comble, m’ont trouvé dévasté sur le sol froid de ma salle bain, épuisé. J’ai cru un instant que j’étais mort et me suis dit que pour un paradis ce n’était pas terrible. Mais, après avoir tâté les environs immédiats, puis mon corps, puis mon esprit, et mon âme, une image bien sûr, j’en ai déduit que j’étais d’une manière ou d’une autre vivant.

 

J’ai regroupé quelques fonctions vitales, comme je pouvais, de manière fort heurtée, ridicule, me suis mis à quatre pattes et ai approché la chose qui me sert de logement corporel de la fenêtre- j’espérais encore à cet instant percevoir des signes de renouveau, de fin de panne – mais ai dû constater que le chaos s’était installé. Ou plus exactement que le monde venait de franchir une frontière invisible. Il y a dorénavant un avant et un après, nous sommes dans l’après.

 

J’écris ceci depuis ma terrasse. Il fait frais. Je suis parvenu à m’y installer sans trop de douleurs. Il est quatre heures de l’après-midi. Je vais bientôt descendre dans la rue. Je ne sais ce que je vais y trouver. Peut-être n’y aura-t-il plus de lignes après cela. Cela n’a pas d’importance… Lorsque tout chancelle, tout bascule, tout s’effondre, il n’y a plus de limites imaginables et la mort ou la vie n’ont plus la même importance. Nous sommes dans le royaume du chaos. Je vous salue.

 

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