Demain 33


33.

Les lumières de la ville sont sombres. Il n’y a rien d’autre au-dessus de nos têtes qu’un faible halo lumineux témoignant de la présence au-delà des nuages d’une Lune qui balaye sur son passage des masses informes de vide et de noir. Après tout, je me fiche bien de ce que la Lune peut charrier derrière elle ou pousser devant ou écraser dans un mouvement de rotation grotesquement équivalent à une journée de notre bonne vieille terre. Je me fiche de cela comme d’une guigne. Mais je partage ceci avec celles et ceux qui sont à mes côtés. Nous marchons et il faut bien parler de quelque chose, alors Lune ou pas Lune, on s’en fiche, mais on en parle, ou plutôt j’en parle, c’est ainsi, je suis chargé par Mélanie et également par d’autres esprits sereins de parler, car paraît-il, ma voix est calme et rassurante, inversement proportionnelle, j’imagine, à l’angoisse qui étreint mon esprit à tout moment.

Le groupe dont je fais partie depuis le premier jour a quitté son sanctuaire qui n’en était pas un, parce qu’il n’y avait plus rien à manger, chaparder, camoufler, trouver, gratter ou voler. Rien de rien. Notre quête a été piteusement ridicule, et les rixes se sont multipliées, plus fortes que la peur et le reste. Des groupes de non-droits sont passés près de nous, ont récupéré leurs amis qui s’étaient égarés parmi nous, ont pris quelques-unes de nos affaires, en riant et haussant les épaules, jetant par la même occasion un des nôtres à terre et emmenant deux jeunes femmes et un jeune homme avec eux, Mélanie a essayé de les en empêcher mais en dépit de la force mentale et physique qui est la sienne elle n’est pas parvenue à les faire fléchir, les trois otages, ou prisonniers, ou volontaires, je ne sais pas très bien ce qui décrit le mieux leur statut, sont partis avec eux, une bande d’une trentaine d’individus, calmes et sûrs d’eux, même pas armés, nul n’est intervenu, Léa s’est précipitée sur Mélanie pour lui porter secours et j’ai prononcé quelques mots, lorsqu’ils étaient assez loin, pour manifester mon intransigeante et bien pitoyable colère, et un garçon d’une dizaine d’année que l’on prénomme Max a esquissé quelques mouvements de Kung Fu qui a bien fait rire l’un des non-droits resté en arrière, et puis c’est tout, rien d’autre, pourtant nous disposions de quelques outils qui auraient aisément pu être transformés en armes, et nous étions environ une cinquantaine d’âmes, si l’on peut appeler les masses humaines que nous sommes.

Mais nous ne savons pas nous battre. On pourrait nous donner des armes sophistiquées et puissantes et nous ne saurions toujours pas réagir, appuyer sur la gâchette, nous ne sommes devenus des amas de chair, d’os et d’obéissance, sans la moindre parcelle d’autonomie et d’indépendance, la quintessence de l’impuissance. Mélanie a été bouleversée par cet épisode. Elle a crié, jeté des outils à terre, renversé des bouteilles et des seaux et nous l’avons regardée, gênés pour elle et par nous, peut-être avions-nous honte, éprouvions-nous des remords, je ne sais pas, nous étions probablement paralysés par l’enjeu et totalement perdus dans ce monde qui n’obéit plus aux règles auxquelles nous avons été habitués.

Elle s’est assise contre le mur, son visage exprimait la colère et la haine. Ses yeux exhalaient la tristesse et l’écœurement. Nous n’exprimions rien d’autre qu’une grande léthargie provoquée par un grand effroi. Elle était traversée par des convulsions d’exaspération et des soubresauts de désespoir. Nous ressentions des vagues de stupéfaction teintée de fatalisme. Qu’y-t-il devant nous si ce n’est un mur de mort ayant détruit stupidement la moitié ou les deux-tiers de notre ville et de notre monde sans avoie eu la gentillesse de nous expliquer pourquoi et sans justifier notre survie. Pourquoi eux ? Et pourquoi nous ? Eternelle interrogation !

Puis, Léa s’est installée près d’elle et a posé sa tête sur son épaule. Betty s’est assise en face d’elle et a pris sa main droite dans les siennes et, sans rien dire, sans même la regarder, lui a caressé la paume avec une grande délicatesse. Nous sommes restés ainsi durant une bonne heure jusqu’à ce que Mélanie nous apostrophe de manière sommaire, brutale et amère, nous n’avons guère le choix… nous ne pouvons rester ici, ils reviendront et recommenceront leur razzia… si ce n’est eux c’en sera d’autres… nous sommes à la merci des moindres chapardeurs… n’importe qui viendrait ici et vous lui donneriez femmes, hommes, vieillards, bébés ou enfants, avec sourire niais et pourboires… nous ne pouvons rester ici… il faut partir.. De toutes les manières il fera bientôt froid et il n’y a pas de chauffage…plus rien à manger… l’eau est à peine potable, vous finirez par boire celle du canal… nous devons partir, demain matin, à la première heure, ou peut-être même maintenant, finalement c’est plus sûr, ces sauvages pourraient revenir, nous sommes des pleutres, un troupeau de moutons que l’on peut amener à l’abattoir sans sourciller, pourquoi se gêneraient-ils, nous partons, c’est décidé, nous partons, sur le champs, faites ce que vous voulez après tout, restez ici, suivez-moi, fichez le camp, votre choix, moi je ne resterai pas une minute de plus, je ne veux pas finir violées par ces sauvages, sans rien dire, sans me défendre… Qui m’aime me suive…

Nous l’avons tous suivie, sans rien dire, en opinant du chef, en balançant notre tête de droite à gauche, ou inversement, le ciel est sombre, on n’y voit guère, quelques reflets sur le canal, Mélanie marche devant, elle a demandé à Léa, Betty et quelques autres nous encadrer, et moi je suis chargé de parler, raconter n’importe quoi, utiliser ma voix qui paraît-il est calme et sereine, qui raconte n’importe quoi avec un ton et des accents qui semblent propager une assurance qui d’évidence n’a pas été suffisante pour porter assistance à Mélanie lorsque les non-droits nous ont attaqué mais a au moins le mérite d’exister, mieux que le néant des autres, entre rien et peu je préfère peu, donc parle, raconte des histoires, n’importe quoi, mais fais semblant, comme d’habitude, cela calmera les plus jeunes et incommodera les autres qui ainsi ne penseront pas à l’angoisse qui chavire leurs estomacs. Allez, tout le monde avance, en silence, sauf toi, et s’il y là-haut, au-delà des nuages quelque chose qui se rapproche d’une ombre divine, qu’elle se manifeste, ou qu’elle se barre à tout jamais… qu’on nous épargne cela au moins…

Nous marchons dans la nuit. La ville est sombre. Nous la quittons, nous nous dirigeons vers le sud. Que l’on nous oublie et nous pardonne. Ce serait bien de penser à nos compagnons d’infortune enlevés par les non-droits mais même cela nous n’osons pas. Des enfants ont demandé à Mélanie pourquoi nous ne comportions plus comme des corbeaux mais celle-ci n’a pas répondu. Je parle des lumières de la ville qui ne sont plus et de la Lune au-dessus de nuages. Pourquoi pas ?

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