Demain 34


Nous progressons dans les méandres d’une cité qui s’est endormie. Ne restent que des souvenirs. Les avenues rectilignes, géantes, larges, sont vides. Les voies habituellement fréquentées par de nombreux engins de circulation individuels ou collectifs guidés par des systèmes de transmission électroniques et virtuels, s’étageant sur plusieurs étages, sont désertes et silencieuses, les éoliennes et systèmes de régénération de l’air fonctionnent à vide.

Nous n’avons aperçu et encore de loin seulement qu’un seul train civil, de couleur blanche, immaculée, bloqué dans un virage relevé, surplombant l’un des quadrilatères résidentiels du sud-est de la ville composé de dizaines de tours aux formes hélicoïdales ou similaires disposées de façon régulières le long d’axes droits et perpendiculaires. Nous ne nous sommes pas approchés. Mélanie m’a suggéré d’y aller seul murmurant que plusieurs jours après la panne de 3 heures 33 il n’y avait pratiquement aucune chance de retrouver aucun survivant à l’intérieur de l’engin de mort et que les risques étaient importants de distinguer des cadavres en décomposition, un spectacle désolant pour les enfants déjà affligés par une situation totalement inexplicable.

Je me suis rendu sur place mais avec Léa et deux hommes d’un certain âge, indéterminé, peut-être proche du mien, nommés MacLeod et Tech, ou quelque chose d’approchant, je n’en sais guère plus sur eux, l’une ne parle jamais et s’exprime par l’intermédiaire d’un regard relativement vide et de phrases rédigées sur un calepin récupéré dans un musée dévasté, l’autre s’amuse de tout ce qui se passe, se moque et parfois éclate en longs sanglots asséchés tout en esquissant des mouvements d’un sport martial quelconque. Je n’ai demandé à personne de me suivre mais je ne les ai pas empêchés. La peur est une chose remarquable, elle s’inscrit tellement dans les fibres les plus profonds de l’être qu’elle tolère les décisions les plus ridicules. Heureusement, nous n’avons rien trouvé, ou plus exactement nous n’avons rien vu. Le train civil était parfaitement opaque, les vitres étaient sombres et refermées telles les parois d’un coffre sur son contenu ridicule. S’il y avait des personnes à l’intérieur, chose probable par ailleurs, elles étaient mortes ou en voie de l’être sans aucune possibilité de survie, le véhicule étant devenu étanche au monde extérieur, le fait d’une programmation visant à l’isoler d’une attaque terroriste, biochimique, nucléaire ou bactériologique, une parenthèse très brève pour un monde tellement arrogant qu’il s’estimait en mesure de surmonter toutes les attaques, un monde qui n’avait pas envisagé de mourir d’un cancer informatique.

Le dénommé Tech a dansé de manière ridicule près de l’un des compartiments de tête. Je l’ai laissé faire ne sachant comment gérer un individu de cette nature. MacLeod et Léa sont repartis vers Mélanie marchant de manière mécanique et sans vie, suivant à la lettre ce qu’ils interprétaient comme des instructions, et j’en ai fait de même, quelques minutes plus tard, suivis un peu plus tard par le clown grotesque chantant des insanités sans tenants ni aboutissants. Le reste du groupe était assis prostré sans intérêt particulier pour la démarche que nous avions entreprise. Il me semble avoir lu des signes de dépit et impatience dans le regard de Mélanie mais il était impossible d’en dire d’avantage. Je n’ai pas cherché à le faire. J’essaie, je dois l’admettre, de m’isoler de mes sentiments les plus profonds et j’imagine que tout le monde procède ainsi, s’isoler de la peur, construire un mur d’indifférence et de détachement, frôlant le désintérêt voire le dédain, peut-on vraiment en être surpris venant d’une cohorte de demeurés ayant cédé leur libre-arbitre aux plus offrants voici des décennies, ou des siècles.

La ville est endormie. Nous ne savons guère où nous sommes. Nous progressons vers le sud-est, l’idée est de quitter au plus vite, dans quelques heures ou jours, la grande métropole, rejoindre des voies de circulation plus anciennes, retrouver avec un peu de chance des bois et terrains agricoles pour pouvoir nous alimenter, et ensuite progresser vers le sud en suivant le lit de l’ancien fleuve jusqu’à la mer, l’endroit où l’hiver qui s’annonce sera moins rigoureux. Tel est le plan, vague et général.

Nous n’avons rencontré aucun humain. Nous les évitons comme la peste. Nous nous cachons dès que nous apercevons une ombre qui s’avance. Nous refusons le contact et courrons aussi rapidement que nous le pouvons dès que la possibilité d’une rencontre se matérialise. Mélanie a dit aux enfants qu’il s’agissait dorénavant de la stratégie du cheval après celle des corbeaux, la meilleure protection contre tout danger étant la fuite. Ce n’est pas ridicule, loin de là.

Nous croisons des restes de vie, mais rares, généralement sous la forme de feux éteints depuis longtemps, des objets calcinés, des constructions démolies, des vitrines défoncées, des immeubles pillés, voire des cadavres mal recouverts par des déchets ou des plaques de plastiques ou des morceaux métalliques. Les affiches géantes en 3 dimensions qui par le passé dévoilaient une vie oubliée ou inconnue sur des plages désertes, des fjords fantasmatiques, des mers dorées, des montagnes blanches jusqu’à la nausée, sont éteintes et mornes, tristes comme des épouvantails démantibulés. Des fumées recouvrent une partie de l’horizon et témoignent de la progression d’un incendie au nord-est de la ville, peut-être est-ce là que la panne s’est produite et le jeu de dominos infernal initié. Nous en avions perdu l’habitude mais des odeurs très puissantes se diffusent dans notre enchevêtrement de voies de communication, quelque chose de fort, détestable, des corps en décomposition, de l’urine, des plastiques en combustion, des chairs et os aussi, des vies putréfiées, une civilisation qui se meurt et malheureusement le fait de manière bien triste et sordide, en puant…

 

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