Demain 35


35.

Les montagnes cristallines de la ville s’éloignent lentement. Leurs ombres dérisoires et fantomatiques disparaissent derrière des écrans de fumée qui semblent gagner en ampleur et vivacité, des colonnes de fumée barrant le ciel de colonnes penchées. Des incendies ravagent les piliers de notre ancienne sagesse et aplomb permanent. Bientôt, il ne restera que des squelettes d’acier là où l’arrogance d’un système imposait des colosses de marbre et falaises de métal. L’esprit a du mal à appréhender le fait que des humains, par millions, ont vécu dans ces coques désormais vides, et par centaines de milliers, sont morts dans ces cercueils sinistres et de la plus stupide des manières. Si la panne n’était intervenue à 3 heures trente-trois, un moment où l’immense majorité des ressortissants de ce pan d’univers dormait à poings fermés, il y aurait eu infiniment plus de rescapés mais la fatalité – ou le fait de manipulateurs inhumains – ne l’a pas voulu ainsi.

Les rescapés, dont nous faisons partie, errent sur des axes routiers vidés de leur substance. Leurs visages ne recèlent rien d’autre qu’une perte totale de sens, ainsi que des peurs multiples et besoins simples, la faim, la soif, la sécurité, et c’est tout, le superflu a disparu en quelques secondes, emportant avec lui les réflexes les plus simples et évidents, mais cela c’était il y a bien longtemps, me semble-t-il, des fleuves de sang qui ne sont plus, qui nous ont laissé anémiques et insipides, incapables de la moindre réaction, d’une pensée autonome, d’un acte réfléchi pour soi-même, par soi-même, des spectres sans reflet, sans profondeur, sans vie.

Nous avons quitté tôt ce matin les anciennes voies de communication qui s’étageaient sur plusieurs étages, c’était à l’échangeur 23kd, après la séparation du troisième périphérique extérieur des voies centrales, et nous avons rejoint la route de troisième magnitude, sans voie magnétique, et poursuivons vers le sud, le long de l’ancien fleuve, une sorte de cicatrice jaune sur un sol crayeux. Nous n’avons pas encore vu de forêts, mais cela ne devrait tarder. Nous avons promis aux enfants que bientôt ils verraient des arbres sauvages et des herbes en liberté. Avec de la chance nous devrions peut-être rencontrer quelques animaux réimplantés vers l’an 5 dans ces régions.

Mais pour l’heure, le paysage est beaucoup plus simple. Une lande de béton abandonnée faite d’ immeubles crépusculaires incendiés il y a peu ou détruits il y a longtemps, des ombres de bâtisses symétriques et anonymes, des parallélépipèdes blancs aux toits bleu lilas, aux trois fenêtres d’usage sur les côtés les plus longs et un sur les autres, à la porte d’entrée en composant anthracite, inviolable, malheureusement car tous sont morts à l’intérieur, au jardin pseudo japonais en pierraille et sable noir, et au portail infranchissable, sur des kilomètres, des habitations de groupe, domino après domino, à perte de vue, sans sinuosité, sans variété, autre peut-être que parfois la couleur d’un volet intérieur coulissant, ou la forme d’un véhicule individuel attrapé par la panne globale dans une manœuvre de parcage un brin ridicule, je veux dire coincé dans l’ascenseur standard glissant l’engin sous la partie droite du logement… A l’infini… Les antiques logements des forces vives de la nation, celles qui allaient ensuite engorger les zones de production ou de service, dans un rituel très soigné, préfabriqué, tous dehors à la même heure, d’abord dans leurs engins individuels mais similaires, puis pris en charge par des circuits de circulation collectifs, tous largués à leur site de travail puis récupérés au même moment le soir venu, déposés pour trente minutes et trente-trois secondes aux centres déambulatoires à vocation consumériste ciblés suivant les caractéristiques propres du groupe considéré pour être enfin remis dans les mains des engins individuels de déplacement horizontal et libérés pour bonne conduite à l’heure agréée.

Tout cela n’est plus. Ne subsistent que les ombres mortes, des lignes infinies de bâtiments le long desquels nous marchons, des boites sans vie qui se succèdent à l’infini tel un jeu de miroirs particulièrement détestable, qui se perdent et nous perdent.

Je craignais que nous ne rencontrions rapidement d’autres erres, certains dangereux, d’autres blessés et éprouvés, mais tel n’est pas le cas. Hormis des traces d’incendie qui nous laissent perplexes, nous n’avons rien remarqué de particulier, il pourrait s’agir d’un paysage de cartes postales, d’un jeu de construction bien propret, des choses sans vie… sans vie. Il n’y a plus de vie aux alentours. Ceci m’angoisse.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s