Demain 36


37.

Cela fait quarante-huit heures que cela dure. Nous marchons sur un axe routier traversant une zone pavillonnaire, longeant les mêmes habitations, les mêmes jardins goudronnés, les mêmes murs blancs, les mêmes toits lilas, les mêmes lampadaires allumés la nuit grâce à un système à batteries solaires qui fonctionne encore de par la simplicité de sa modélisation, les mêmes dispositions et arrangements, tout est absolument similaire, et chacun de ces dominos est un cercueil, et nous ne pouvons rien, il  est trop tard, heureusement d’ailleurs car si tel n’était pas le cas nous éprouverions une douleur supplémentaire, un remord terrible, une blessure détestable à l’idée de côtoyer des êtres humains agonisants sans pouvoir rien faire pour les soulager.

Les maisons se succèdent les unes après les autres, par blocs de treize, puis quartiers de trente-trois, puis villages de trois-cent-trente-trois et ainsi de suite dans une relation illogique mais vertigineuse. Je ne comprends pas cette étrange déclinaison des maisonnettes et certains d’entre nous, McLeod et son nouvel ami Jacquemal en premiers, considèrent que ceci souligne le caractère nihiliste de nos anciens gouvernants d’évidence attirés par la cabalistique, je n’ai pas compris leur raisonnement mais y accorde peu d’importance, quelque puisse être la logique ayant conduit au regroupement des habitations de cette manière, elle ne nous serait aujourd’hui d’aucune utilité. Ce qui est mort est mort. Le passé est important pour un historien, je suis bien placé pour le savoir, une tautologie ridicule par ailleurs, mais en l’occurrence la priorité est d’essayer de comprendre ce que le présent est et comment lui survivre.

Nous avons retrouvé la trace de certains congénères encore en vie, il s’agissait de fanatiques religieux ou sectaires, marchant sur un axe parallèle, sans nous voir, ou faisant semblant de ne pas nous voir, scandant des textes sacrés, chantant quelques litanies inutiles, appelant un certain Jesmeriah ou équivalent à la rescousse, se mettant régulièrement à genoux et levant les bras vers les cieux, demandant l’intercession des puissances divines et bénéfiques, guidés par une sorte d’être chevelu, probablement un non-droit car il était vêtus d’habits de bric et de broc composés de manière très astucieuse, une qualité qui n’est pas la nôtre, d’évidence pas, un humain portant devant lui telles des tables de loi un des anciens moniteurs électroniques sur lesquels nos vies étaient inscrites. Je me suis approché de ce groupe à la sauvette et très précautionneusement, suivi par Léa et Betty, lors d’une de leurs prières de groupe et ai noté que l’écran de l’instrument qu’ils vénéraient était anthracite, sans vie, sans couleur, sans projection en trois dimension. C’était un appareil mort mais pas enterré, une chose inanimée, triste et inutile, mais ceci ne semblait pas interpeller davantage le leader du groupe. Je me suis intéressé aux humains qui le suivaient et ai noté avec une certaine forme de soulagement qu’ils n’étaient guère plus de vingt et ne semblaient pas dangereux. Pas d’arme en leur possession, pas plus que des outils pouvant être utilisés de cette manière. Il y a peu, certains d’entre nous auraient peut-être été tentés de les attaquer mais ceci n’a même pas été évoqué par qui que ce soit lorsque nous avons fait rapport au groupe. Les uns et les autres se sont rapidement apaisés et ont exprimé le vœu de s’éloigner aussi rapidement de ces fauteurs de malheur afin de ne pas devenir la cible de leurs agissements ou être trop proches d’eux lorsqu’ils finiraient attaqués par des grappes de non-droits ou des groupes d’égarés moins scrupuleux que nous.

J’espère que nous aurons bientôt atteint la limite méridionale de cette zone résidentielle car les rares victuailles que nous possédons tendent à diminuer en nombre et qualité ce qui a conduit Mélanie à nous imposer un rationnement encore plus strict qu’auparavant. Il n’y a absolument rien dans ce cimetière pavillonnaire qui ne puisse être utilisé. Rien. Même dans les zones ayant souffert d’incendies nous n’avons rien pu retrouver d’utile ou utilisable, des objets calcinés mais aucune trace de nourriture, vêtements ou outils. Soit il n’y avait rien précédemment, soit cela a été pris par d’autres, soit cela a brûlé. Un des enfants qui s’est joint à nous sur le périphérique a trouvé une sorte de boite rousse avec laquelle il s’amuse mais elle ne présente aucun autre intérêt que celui-ci, bien dérisoire par ailleurs.

Le ciel est un peu moins mouvementé ces temps-ci, peut-être un signe encourageant mais il est bien trop tôt pour en conclure quoi que ce soit. La température ambiante est assez douce mais les nuits sont un peu fraîches. Nos vêtements sont encore suffisants mais qu’en sera-t-il lorsque les froids ou les pluies auront recouvert notre nouveau monde d’une écorce désagréable ? Mieux vaut probablement ne pas s’interroger à cet égard.

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