Demain 37


37.

Un paysage à glacer le sang et inonder le cœur…

Nous avons franchi la limite séparant l’espace immense des pavillons sans âme, les uns à côté des autres, dans un ordre parfait, une parfaite régularité, un anonymat presque céleste sur une patinoire de béton ou de goudron plastifié, pas une parcelle de différence, aucune marque scellant ou dénotant une différence quelconque, le paradigme fabuleux du monde ancien, définitivement éteint, probablement, un univers où tout était prévu et prévisible, lorsque la moindre toux, panne de moteur, maux de cœur ou migraine était anticipé, accompagné et traité par des autorités omniprésentes mais discrètes. Ceci est du passé. Les maisons sont des cercueils que nous n’avons pas pu ou voulu ouvrir et, après des kilomètres de la même marche insipide et lassante, nous sommes passés derrière le rideau, au-delà de la frontière séparant l’avant de l’après, un espace large et final, peut-être, un mariage de matière organique et inorganique, plastique, des serres multidimensionnelles, sur plusieurs étages, comprenant dans leurs entrailles de quoi nourrir tout un peuple riverain, des fruits, légumes, céréales et autres composants antérieurement destinés à former des assemblages alimentaires parfaitement adaptés aux besoins spécifiques de chaque individu, conditionnés dans des complexes blancs bardés de rouge avec des chiffres et symboles sur les murs, pour signifier, j’imagine, quelque chose aux transports automatisés qui arrivaient ici il y a quelques semaines encore, c’est-à-dire voici un siècle.

Lorsque nous avons entraperçu les premières collines plastifiées et compris qu’il s’agissait de maternités végétales générant et maintenant la vie humaine, nous avons été pris d’une frénésie d’espoir, d’une joie sans borne, des larmes ont coulé sur les joues de la plupart d’entre nous, des sanglots empêchant la voix de se projeter hors du coffre des joues et des lèvres, soulagés immensément par la possibilité d’un répit, la proximité d’un véritable paradis pour les naufragés du passé que nous sommes devenus, bien involontairement. Des bras se sont levés vers le ciel, des rires mécaniques ont éclaté, des frissons de joie se sont propagés. Quelques-uns se sont mis à genoux dans une gestuelle peu compréhensible mais impulsive, d’autres ont couru, d’abord lentement puis de manière asynchrone, vers la terre jamais promise, ni escomptée, ni même espérée, d’autres enfin, dont je faisais partie ont aspiré une immense bouffée d’oxygène, tel un bâillement longtemps retenu ou contenu, et ont redressé leur dos vouté en signe de soulagement.

Durant ces quelques secondes ou minutes, l’espérance d’un moment de répit s’est insinué au plus profond des racines de chacun d’entre nous, pas un n’y a échappé, la moindre parcelle de vie a été gagné par cette bouffée d’optimisme venue du fonds des âges, parce que ceci est le liant des humains depuis qu’ils se sont mis à deux pattes et n’ont eu de fait depuis lors de monter au faite de ce qui constitue leur monde quitte à détruire tout ce qui pouvait les empêcher, ces molécules d’oxygène savamment distillées se sont répandues le long des canaux irrigateurs pour gagner le plus reculé et détaché des embryons de vie qui forment ensemble un socle sur lequel la vie se propage.

Puis, nous avons atteint une sorte de promontoire, un emplacement permettant, antérieurement, aux derniers habitants de cette zone résidentielle d’effectuer des manœuvres indispensables à bord de leurs véhicules de transport individuel, un carré de quelques dizaines de mètres qui ne bordait plus les blocs d’habitations et permettait de découvrir des milliers de serres entre lesquelles se trouvaient des blocs d’usines de conditionnement auxquels aboutissaient des artères noires, un schéma d’une géométrie ne laissant aucune place à la sinuosité, tout étant calculé au millimètre pour maximaliser la production et faciliter les transbordements nécessaires et amener le plus rapidement possible des aliments individualisés aux populations enfermées dans leurs appartements et attendant leur livraison tri-quotidienne.

Mais ce paysage était entaché. Il n’était plus que destruction. Des cendres, des carcasses fondues, des tôles éclatées, des transports effondrés, des cultures invisibles car détruites, des masses informes coagulant ou combinant ce qui auparavant était vie luxuriante.  A perte de vue. Rien que des fantômes effondrés et brulés. Aussi loin que l’œil pouvait accrocher une image. Rien que des restes d’incendie. Des cendres même plus fumantes. Un paysage sec et mort.

Pourquoi ? Impossible à déterminer. Est-ce que ceci est survenu avant ou après la grande panne de 3 heures trente-trois ? Impossible à déterminer. Est-ce que cela a été le fait de l’homme, un acte terroriste, un vandalisme d’après ou d’avant la panne ? Impossible à déterminer.

Dernière question à laquelle nous ne pouvons répondre : Est-ce qu’il reste des aliments propres à être consommés ? Impossible à déterminer pour le moment mais ceci nous pourrons au moins le savoir d’ici peu. Quelle que puisse être notre déception il nous revient maintenant de fouiller les restes de ce qui a été un grenier pour cette parcelle d’humanité et rechercher parmi les sinistres dépouilles des relents d’espoir, morceaux de nourriture ou composants alimentaires. Il le faut bien…

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