Demain 42


42.

Après des journées d’errance sur un parking gigantesque et vide, un désert de bitume, nous avons atteint un nouveau monde, une sorte normalité retrouvée pour autant que ces termes aient un sens, des collines lointaines, des prairies, des voies de communication, désertes bien sûr, une route empruntée jusqu’il y a peu par des véhicules à motorisation magnétique, des hameaux entourés de murailles électrifiées et des caméras de surveillance et défense, naturellement inutiles aujourd’hui, et des arbres, rigoureusement identiques, plantés en longues lignes rectilignes et perpendiculaires formant une géométrie hypnotisante pour les marcheurs que nous sommes. Comment sommes-nous passés des infinis goudronnés à un paysage varié ? Insensiblement… sans même nous en rendre compte ce qui est pour le moins surprenant compte tenu de nos attentes et du haut niveau d’angoisse qui est le nôtre. Mais, notre attention a été détournée de cette marche précédemment sans fin par les incessantes crises internes traversant notre groupe, les reproches, les plaintes, les cris, les luttes intestines, la litanie des menaces, jérémiades, et réprimandes, les coups d’éclats des uns et postures un brin ridicules des autres, sur fond de mépris, peur et effroi. Je ne sais pas pourquoi j’utilise si souvent ce dernier mot, effroi, peut-être parce qu’il rend le mieux compte de nos sentiments les mieux dissimulés, pour nous permettre d’avancer et ne pas paralyser nos esprits fatigués, cette pieuvre glacée qui parcoure nos veines lorsque nous laissons l’imagination errer sur la paysage mort de notre vie actuelle.

Nous avons donc atteint une nouvelle phase dans notre avancée, cette longue marche qui devrait nous conduire dans quelques semaines aux abords de la mer, quelques centaines de kilomètres, tout au plus 15 kilomètres par jour, et encore, un climat plus doux, bénéfique, plus facile pour les ombres que nous sommes devenues de trouver à manger, à boire, à se protéger du froid, de la pluie, des intempéries quelles qu’elles soient. Nous longeons des routes et des prés, des maisons qui sont, rappelons-nous en, des conserves dans lesquelles des gens sont morts bêtement, absolument stupidement, parce que les murailles électroniques bâties durant les dernières années ont fonctionné à merveille et ont empêché qui que ce soit de pénétrer dans les appartements des uns et des autres, et vice-versa, une réciprocité qui n’avait pas été envisagée, qui l’aurait pu ? et des humains qui sont maintenant enfouis dans ces cercueils inaltérés et inaltérables, pour l’heure bien sûr, telles des sardines en boîte, lorsque ceci existait encore, des cadavres pourrissants sans que qui que ce soit puisse ou veuille se recueillir un instant sur eux.

Il y a quelques heures nous avons entendu un groupe assez important se rapprocher et nous nous sommes cachés derrière un véhicule magnétique abandonné. Il y avait des dizaines de pèlerins déguenillés avançant main dans la main, en forme de ‘v’ successifs, tels des oiseaux migrateurs, scandant des chants imbéciles et niais, levant parfois les yeux vers le ciel censé être l’endroit où se cache une grande divinité, peu importe son nom, en attente d’un Armageddon définitif, maintes fois annoncé mais jamais réalisé. Certains parmi nous se sont levés et le regard soulagé se sont dirigés avec candeur et espoir vers l’une des vagues humaines et ont tendu les mains vers les pèlerins, se sont joints à eux avec humilité et soulagement, plus d’angoisse individuelle pour eux, la plénitude, l’abandon, la joie naïve et pure, et probablement bientôt la mort. Assurément, d’autres groupes les attendent quelque part et les agresseront le moment venu avec une forme de réaction qui ne sera pas aimable. Tant pis pour eux.

Des non-droits se sont approchés de nous avec des mots sympathiques mais nous avons crié de manière aussi virulente que possible, nous les avons menacés, avons lancé des pierres, soulevé les barres métalliques que nous avons récupérées lors de notre marche sur les dunes des serres mortes et insultés aussi violemment que nous le pouvions. Ils étaient une dizaine, tout au plus, mais étaient armés. Nous ne sommes pas armés, pas encore, mais sommes une petite quarantaine et Mélanie leur a froidement fait observé qu’ils pourraient peut-être tuer quelques-uns d’entre nous mais que vu le déséquilibre entre nous et eux nous finirions par les dominer et les tuer. Alors, a-t-elle suggéré, le mieux est d’évoluer dans des directions différentes et ne plus se rencontrer. Les non-droits ont souri avec candeur, ont indiqué qu’ils avaient le temps pour eux et se sont dispersés vers les collines ensoleillées.

Après ces rencontres particulières nous avons évolué à un train un peu plus rapide, soulagé d’avoir été épargné par les éléments mais conscients de notre fragilité. McLeod a suggéré de pénétrer dans un logement quelconque aussi rapidement que possible, quel que puisse être l’impact de la vue de cadavres, pour pouvoir nous approprier des vivres, des moyens de défense plus sophistiqués que des barres de ferraille, et tout autre objet que nous jugerons approprié. Mélanie n’était pas favorable souhaitant s’éloigner des non-droits aussi rapidement que possible mais elle n’a pas eu gain de cause, pour une fois.

Il y a en avant du groupe, à trois ou quatre kilomètres d’ici, un bâtiment blanc et cubique, une forme incongrue mais scintillante. Nous allons tenter d’y pénétrer. Nous verrons bien. Nous n’avons finalement guère le choix.

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