Demain 44


44.

La journée des espoirs et déceptions. Une longue et lente journée, martelée par l’incapacité qui est la nôtre de surmonter le problème le plus anodin.

Où donc sont les solutions toutes faites d’antan ? Où donc sont les réponses instantanées du bateau ivre qu’aura été notre beau monde virtuel ?  Tout était là, dans un millimètre cube à peine, greffé dans nos épidermes, sous nos ongles, dans les amalgames de nos dents, invisibles mais puissants, nous donnant accès à tout ce que nous cherchions avant même d’avoir exprimé le souhait de le faire. Le réveil était doux, il pleuvait ? Nous le savions avant même que les volets virtuels ne se lèvent, avec mention des températures et humidité prévues ici et ailleurs, les vêtements étaient instantanément proposés sur la table d’habillage, les doses essentielles de sels minéraux et vitamines nécessaires intégrées dans nos organismes sans avoir à le demander par pastilles mensuelles ou annuelles autorégulées interposées, le petit-déjeuner était confectionné dans la salles de aliments avec choix possible enter plusieurs plateaux chacun adapté aux circonstances météorologiques, au programme de travail individuel, semi-collectif et collectif, aux anticipations gouvernementales et j’en passe. Tout était prévu. Tout.

Lorsque nous souhaitions ouvrir un livre virtuel, tout était référencé à l’unisson, les choix proposés en fonction des lectures antérieures, des circonstances extérieures et intérieures, des situations à prévenir ou guérir et dieu sait quoi d’autre. Un étudiant posait-il par visioconférence une ou plusieurs questions, probablement suggérées par quelque programme généralisant, que les systèmes virtuels qui étaient les miens se mettaient-ils à me proposer des dizaines de références essentielles, des cas pratiques, des exemples essentiels, des propositions de réponses adaptées à mon environnement et mes habitudes, des textes parallèles et connexes, tout était disponible, rien n’était laissé à l’ombre de nos distractions.

Les rares fois où nous nous étions amenés à nous promener, le monde était déchiffré pour nous et la peur qui était toujours la nôtre d’un attentat, d’une agression ou d’une catastrophe naturelle, était contenue par des assistances virtuelles omniprésentes qui nous parlaient par électrodes interposées Les Lilas sont inaccessibles aujourd’hui, prends par Maastricht puis Redon. Retrait des commandes de Neustrie à chez Léla sur la droite à vingt mètres. La personne sur le parvis est Nelliface Durmont-Joly, 42 ans, divorcée, trois enfants, inaccessible, passe ton chemin. L’engin électromagnétique à l’arrêt a onze heures est en panne et attente des services de sécurité du Ministère de l’ordre public, du bonheur et de la sainte joie aimable qui devrait déboucher sur l’avenue Gilberte Sand dans vingt-trois secondes. Le ciel est dégagé mais un nuage de catégorie III devrait cacher le soleil dans 35 secondes pour une durée approximative de douze minutes ce qui implique la fermeture du gilet superficiel. A toi. Merci. Le bâtiment à une heure est partie intégrante de l’ancien complexe Immarstien Xv reprenant de manière post-kitshéienne les principales tendances de cette époque. Si tu souhaites en savoir plus me le dire maintenant. Entre chez Léla et ne demande pas des nouvelles de son mari qui vient d’être envoyé en polyclinique pour traitement anti-dépresseur suite à des incartades trop poussées avec des semi prostituées en dehors des périodes communément admises. Par contre demande si sa mère va bien ce qui est le cas. Elle te parlera de tes étudiants mais n’insiste pas trop en raison des complexes expliqués avant-hier. Pour te rappeler ce q’il en est me le dire maintenant…

Tout cela a disparu. Nous ne saurions même plus où se trouvent les Lilas, Maastricht ou Redon sans parler du reste… Nous avons passé la matinée dans un paysage irréel, une plaine immense avec des arbustes jaunis, de l’herbe haute, des axes de communication noirs et beaux, le fleuve bien régenté par des berges lisses et jaunes et surtout, des dizaines de gigantesques éoliennes, des cubes blancs similaires à celui d’hier et un dôme translucide en plein milieu. Nous avons regardé tout cela de manière parfaitement interloquée, ne comprenant pas de quoi il s’agissait. Aucune voix, aucun signal personnel pour nous indiquer ce que nous découvrions, nous fournir des explications de base, pour éclaircir ce qui devait l’être, nous prévenir des dangers éventuels, rien, absolument rien, un néant angoissant et détestable.

Pour la première fois depuis longtemps, pétri par une peur détestable et un sentiment détestable d’abandon, d’impuissance, de désespoir, je me suis laissé aller à une profonde colère. Je me suis précipité vers le premier cube ai couru autour sans rien voir ni comprendre, ai insulté ceux ou celles qui l’avaient bâti, ai hurlé des mots abjects, ai jeté des cailloux sur les parois lisses et sourdes et me suis précipité vers les éoliennes. Les pales tournaient de manière mécaniques et inhumaines. J’ai hurlé que ces putains de conneries d’éoliennes devaient probablement produire une putain d’électricité alimentant des putains de convertisseurs, batteries et générateurs le tout reliés à des putains de moteurs et cerveaux électroniques. Alors ils sont où ces putains de bordel d’ordinateurs, ils sont où ? Et merde ! J’ai tapé avec des blocs de calcaire sur des boites blanches qui n’ont esquissé aucun mouvement, n’ont pas succombé, n’ont pas murmuré, n’ont pas réagi et sont restées inertes, totalement silencieuses. J’ai bousculé McLeod et Betty qui se trouvaient à mes côtés, ai repoussé l’enfant d’hier qui me prend stupidement pour son père et reste collé à mes basques, et ai grimpé à l’échelle de l’éolienne, jusqu’à ce que je me rende compte qu’il n’y avait rien nulle part, que le paysage était totalement uniforme fait de cubes blancs, d’éoliennes et d’une immense coupole un peu plus loin, que j’avais un vertige à assassiner des taureaux à mains nues, et que je ne pouvais rien entreprendre de particulier de cet endroit. Je suis redescendu avec peine, me suis cognés aux arceaux de sécurité à maintes reprises. Ai à nouveau hurlé des jurons ridicules. Ai suivi les câbles qui s’enfouissaient mais n’ai rien pu faire de plus que de remuer de la terre ou de la poussière, me suis précipité vers un autre cube de dix mètres de côté puis un autre d’une quinzaine de mètres, n’ai rien trouvé d’autre ou de différent. Puis me suis joins à ceux qui se précipitaient vers l’énorme dôme. Là encore, rien d’autre qu’une paroi lisse et froide, translucide mais seulement à partir d’une dizaine de mètres de hauteur, inaccessible, pour le reste un mur opaque, et McLeod qui s’est mis à ramper sur la paroi pour tenter de grimper puis a glissé piteusement, ridiculement, à en pleurer de rire. Et moi de faire de même. Et les autres également, des araignées grotesques et minables qui glissaient au bout de trois ou quatre mètres. Le gosse mentionné auparavant a fait un peu mieux, cinq mètres avant de tomber sur le côté et pleurer à en perdre la raison.

Mélanie a hurlé, nous enjoignant d’arrêter, de réfléchir avant d’agir, mais nous ne l’écoutons plus, elle-même ne s’écoute plus, elle a également tenté d’escalader la voûte avant de retomber en pleurant et se lovant sur le sol en position fœtale tel un mammifère disgracieux.

Epuisé, nous l’avons rejoint, nous sommes assis en cercle. Nous avons hurlé ou pleuré, c’est selon, avant de nous enfermé dans les parois absurdes de nos cerveaux ankylosés. Il n’y a plus d’espoir. Plus rien. Nous avons peur. Nous sommes en colère. Nous ne comprenons rien ni à cette panne absurde, ni aux milliers de morts, ni aux fous qui hurlent des dieux qui se fichent de tout, ni aux cubes, ni aux non droits aux sourires narquois, ni aux éoliennes qui fonctionnent à vide, ni au dôme, ni au reste. Nous sommes au bout d’un tunnel sans lumière. Il n’y plus d’amour à Saint-Germain les prés. Je ne sais pas pourquoi je dis cela. Laissez-moi pleurez tranquillement. Fichez-moi la paix. Laissez-moi…           

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