Demain 46


46.

Un enfant s’est hissé sur mes épaules, puis un autre sur les siennes, et encore un autre, nous étions adossés contre la paroi de verre opaque du dôme qui nous narguait. Mes jambes ont chancelé mais ne se sont pas dérobées, elles sont restées aussi droites que ma posture pouvait le permettre. A mes côtés, McLeod a fait de même et Mélanie à ses côtés également. Par suite, les enfants se sont serrés les bras et la structure en dentelles humaines s’est renforcée en forme de cristal de neige un brin compliqué, ce qui a permis en définitive à un autre groupe d’enfants de se hisser sur leurs propres épaules et, le visage plaqué contre la vitre, le corps aussi tendue qu’une corde d’archer, l’un de ceux-ci est parvenu à porter la ligne de son regard légèrement au-dessus de la zone d’opacité et à nous rendre compte de ce qu’il voyait.

Je vois des ombres… tout est sombre… c’est profond… pas de lumière… désolé je ne vois rien… c’est grand… on dirait une ville, des maisons, des rues, mais tout est sombre…. Il y a un cheval… une vache… mais rien d’autre… non… je vois des ombres… peut-être pas un cheval… non… une statue… c’est cela une statue… mais ça ressemble à quoi une vache… Je crois que c’est cela… Une grosse chose… des tâches… mais ça doit bouger ou pas ? ça ne bouge pas… C’est blanc… avec des ailes… ce doit pas être cela… je glisse… tout est noir… je vois plus rien… ahhhh… je glisse… remontez moi… attendez… oui… comme cela… attendez encore un peu… tout est sombre… il y a des ombres… non, ce n’est pas un cheval… ni une vache… ahhhh… je glisse à nouveau… il y a des choses qui bouge… ou alors c’est moi… Mais attendez un peu, putain… si vous bougez tout le temps je sais pas si c’est moi qui bouge ou quelque chose dedans… C’est mieux…. Ça bouge plus….Si ! ça bouge… oui, ça bouge…. Ça tourne…. C’est rond et ça bouge…. Et il a des ombres autour et tout tourne…. Mais juste en dessous de moi… Oui… A peu près comme de ce côté-ci mais en plus haut, non, plus bas, c’est cela, plus bas, il  y a des lumières qui se reflètent dans quelque chose… ah non… ce sont les lumières de chez nous, les étoiles… mais il y a quand même quelque chose qui bouge, et tourne, sans s’arrêter, et quelque chose qui s’approche….ahhhh

Il est tombé sur celui qui le soutenait et toute la construction en dentelles de Chine s’est écroulée, lamentablement. Impossible de la reconstruire, en tout cas dans l’immédiat. McLeod qui s’était blessé il y a peu hurle de douleurs. Mélanie est immobile et épuisée. Je me suis démis le genou gauche. Deux enfants sont blessés mais je crois que cela est sans conséquence. La mère de l’un d’eux l’a pris dans ses bras, nous a insultés en indiquant que nous étions grotesques et cons puis s’en est allée sans demander son reste. Betty m’a demandé à quoi cela rimait, ce que cette chose qui tournait pouvait bien être, si cela nous faisait avancer dans quelque direction que ce soit, puis elle est partie sans attendre une réponse qui de toutes les manières ne serait pas venue.

Léa m’a embrassé dans aucun autre commentaire puis m’a demandé de la suivre. J’ai gémi quelques sons inutiles et sans intérêt ni signification et me suis allongé sur le sol. J’ai porté ma bouche sur la terre et vous me croirez ou pas, qui que vous soyez, tout cela m’est indifférent, mais j’ai effectivement mangé de la terre, un besoin de manger de la terre, de la sentir dans ma bouche et de l’avaler, parce que je deviens fou, parce que j’en ai assez que chaque question à laquelle je tente de trouver une réponse en évoque une autre puis encore une autre à l’infini, un jeu de miroir sans sens, finalité ou issue. Je suis dans un tunnel qui n’a pas de fin.

Les mots de l’enfant ne faisaient aucun sens, ne voulaient rien dire. Nous l’avons interrogé, dix fois, mille fois, mais il n’a fait que répéter les mêmes mots sans conséquence, sans aucun sens. Il a parlé de vache et cheval mais il est d’une génération, d’un monde, d’un univers, qui ne sait même pas ce que ces mots signifient… il n’en a jamais vu de vache ou de cheval, en tout cas pas autrement qu’en reconstitution virtuelle, car on ne voulait pas nous montrer la source de notre alimentation, pour ne pas nous effrayer, pour ne pas reproduire les grandes révoltes de l’an 7. Il ne pouvait donc voir ce qu’il ne connait pas. Pourquoi a-t-il donc indiqué avoir aperçu des vaches et chevaux, qui tournaient, dans un paysage sombre peuplé d’ombre et réfléchissant les étoiles postées ridiculement sur notre toit à nous… Il n’y a rien vu… Je pense qu’il n’a absolument rien vu, que des formes qui pourraient tout aussi bien être des dessins sur le verre, de la buée ou des jeux de reflets divers. Il n’a rien vu…

Il nous faudra tout recommencer, demain, lorsque le soleil se sera à nouveau levé, s’il le veut bien, si nous sommes un peu reposés, pour autant que nous parvenions à convaincre quelques-unes de la petite vingtaine de personnes qui demeure que ce que nous faisons à un sens… Je n’en suis pas convaincu, vous l’imaginez bien, c’est inutile de dire le contraire, mais il n’y a pas d’autre choix. Nous nous trouvons au milieu d’une plaine sans limite sur laquelle est dessiné ou reproduit un alignement de cubes blancs et d’éoliennes, dans un ordre évident mais indescriptible, et au centre de celui-ci un dôme immense. Ne me dites pas que cela est normal ou naturel, qu’il s’agit là d’anciennes constructions sans conséquence, que cela ne veut rien dire, cela doit vouloir dire quelque chose, nous sommes dans le domaine de la croyance mais pas du rêve, il y a une signification derrière tout cela et surtout ne vous en déplaise une mince chance que des humains ou qui que ce soit d’autre se cachent là-dessous et évoluent dans un environnement où, si nous parvenions à y pénétrer, nous pourrions trouver une forme de sérénité, semblable en quelque sorte à celle qui était la nôtre lorsque notre monde vivait sa vie, tournait autour de ce qu’il voulait, et tendrement nous disait que tout irait bien, dans le meilleur des mondes…  Ne me dites pas que nos efforts de compréhension sont illusoires, que nous devrions cesser d’essayer, que nous devrions passer notre chemin, que nous n’avons aucune chance, que notre marche doit se poursuivre… Nous devons essayer, essayer ou mourir, il n’y a pas d’autre choix, essayer ou mourir, comme des chiens, ces anciens animaux que l’on perdait avant de se perdre soi-même… C’est décidé, même si je devais rester le dernier des humains j’essaierai de voir ce qui se cache derrière ce fichu verre, sous ce dôme étrange, au milieu de cette plaine blanche aux symboles illusoires. J’essaierai… et vous avec moi. Vous non plus n’avez pas le choix…

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