Demain 47


47.

Ceci devait arriver. Nous étions fous de ne pas l’avoir anticipé ou préparé. Nous étions naïfs au-delà des frontières naturelles de cet état. Une plaine immense, des cubes incongrus, blancs et grandioses, des éoliennes à intervalles plus ou moins réguliers, un dôme de taille proprement gigantesque, ceci a attiré notre attention et suscité des espoirs difficilement contenus. Pourquoi ne pas avoir imaginé l’ombre d’un instant que d’autres que nous seraient également attirés, que depuis les collines environnantes, les regards de nombreux humains tout aussi perdus que nous se porteraient sur ce spectacle insolite ainsi que sur la trentaine de congénères apparemment en assez bonne santé et donc porteurs de vivres et objets de toutes natures particulièrement utiles en cette période de disette et pauvreté extrême ?

Ils sont tombés sur nous quelques heures après nos tentatives illusoires de découverte de ce qui pouvait se cacher sous cette cloche immense. Nous étions fatigués, un brin désappointés, déconcertés, et étions dispersés dans l’obscurité quasiment complète d’un ciel sans lune. Certains dormaient, d’autres discutaient, d’autres encore marchaient un peu plus loin pour essayer de déterminer si une lueur quelconque s’échappait du demi-globe ou des cubes blancs. Je faisais partie de ce dernier groupe. Nous avons fini par apercevoir des lueurs, celles de nombreuses torches, mais n’avons pas immédiatement compris leur provenance, nous songions ridiculement que quelque habitant des cités obscures cachées venaient à notre secours. Il s’agissait en réalité d’un groupe de pèlerins fanatiques se ruant sur nos amis restés seuls au pied du dôme, endormis au moment de l’attaque, totalement vulnérables.

Il nous a fallu quelques minutes de course pour rejoindre le lieu de l’affrontement mais il était déjà trop tard, plusieurs étaient morts, les autres brutalisés, ou en fuite, tandis que des êtres vêtus de sortes de camisoles jaunes hurlaient des chants de mort ou de victoire ou peut-être les deux, ponctués d’appels à leurs divinités, singeant des mimiques étranges, levant les bras vers le ciel, s’adressant à un certain Jérémisus, ou équivalent, et lui disant que le monde se lavait, qu’il était en passe d’être débarrassé de ses parasites, teignes et cafards, tout en achevant d’un coup de couteau un enfant, un garçonnet en pleurs.

Etreints par la colère, la tristesse et la simple défense de notre groupe, de nos vies, nous nous sommes rués sur ces monstres mais déjà ils fuyaient, ils ne souhaitaient pas se battre, ils voulaient simplement tuer pour le compte de leurs idoles, nettoyer le monde, et, en passant, s’approprier les biens de celles ou ceux ayant ainsi été purifiés. De colère je crois en avoir abattu un, d’un coup puissant d’un bâton que je traîne avec moi, sur lequel je m’appuie de plus en plus, mais qu’importe, ils sont partis, rapidement, s’essaimant dans toutes les directions, tandis qu’un peu plus loin un être de grande taille et éclairé par une lampe verte les guidait en criant victoire, sagesse, rituel, Jérémisus est grand, sa gloire en floraison, son nom émerge des cendres, son aura s’étend, sa victoire est prochaine, ce monde est Satan, il faut l’expurger, ne doivent subsister que la haine et la mort, et ainsi le monde aura vécu et disparaîtra, nous sommes ses agents, son bras droit, nous quitterons bientôt ce monde de sang et de compromission, cet univers corrompus que nous laisserons à Satan et ses sbires et nous rejoindrons les terres saintes de Jérémisus, en tuant ceux qui subsistent nous les sauvons, en achevant la mère et l’enfant nous leur ouvrons la porte du paradis de Jérémisus, en décapitant le vieillard nous lui offrons l’amour de Jérémisus, nous sommes les humbles soldats de Jérémisus, nous …

Mélanie a été la première à l’atteindre d’une pierre projetée d’une dizaine de mètres. Il a marqué une certaine surprise mais s’est repris, s’est redressé puis s’est mis à courir mais il a été rejoint par McLeod et Marta Singer, son amie, qui l’ont assailli de coups tandis que lui continuait à haranguer des disciples probablement trop éloignés pour l’entendre. Il s’est évanoui peu après. L’avalanche de coups l’a peut-être achevé. Cela n’a que peu d’importance. Les adorateurs de ce Jérémisus se regrouperont plus loin et trouveront un autre damné pour les guider dans leur œuvre de purification. C’est une évidence. Sur les ruines d’un monde qui a disparu sans crier gare ne peuvent prospérer que les exclus de toutes sortes, les parasites, les porteurs de haine, les messagers autoproclamés d’un Armageddon à venir qui, si l’on était un tant soit peu logique a déjà dû se produire il y a sept ou huit millions d’années lorsqu’une Lucy s’est dressée sur ses jambes et a avancé maladroitement sur une savane sans forme particulière si ce n’est celle de la peur.

Nous sommes revenus vers le dôme et avons contemplé aux couleurs d’une aurore meurtrie et ravagée l’étendue du désastre, une quinzaine de morts et blessés, ces derniers en pire état que les premiers dans la mesure où nous ne disposons d’aucun médicament pour les soigner, ils mourront dans les heures ou jours à venir, dans de grandes souffrances, une dizaine de fuyards et le reste, le groupe de départ, plus ou moins, Mélanie, Betty, McLeod et son amie, deux jeunes filles dont je ne me rappelle pas le prénom, un grand adolescent au visage tuméfié, un autre enfant qui me suis tout le temps, et un couple de vieillard aux regards similaires et perdus, quelque part dans leur passé et notre avenir.

Nous redescendons à grande vitesse l’avenue des morts, celle qui conduit à un vide grotesque, nous étions cent, voire plus, il y a quelques jours ou semaines à peine, nous ne sommes plus guère qu’une douzaine d’individus en souffrance, effrayés, affolés, meurtris, sans espoir, au pied d’un dôme éteint, recouvrant un monde probablement éteint lui aussi, un symbole du temps passé, une communauté d’élus, d’heureux et d’heureuses, qui s’étaient réfugiés ici, à l’abri de la peur, dans une grande richesse, les serres devaient produire les fruits et légumes les alimentant eux, plutôt que nous, je m’étais trompé, le parking géant devait accueillir les véhicules de soutien à leur bulle de civilisation, pas aux serres ou usines ou que sais-je d’autre, je m’étais encore trompé, les cubes et éoliennes devaient leur servir de pourvoyeur d’énergie, mais tout cela s’est éteint, lorsque le monde informatique s’est éteint, lors de la grande panne de 4 heures 33, et ils sont morts de manière tout aussi grotesque que les millions d’autres sardines coincées dans leurs conserves, de luxe dans ce cas précis.     

Il ne reste dans ce monde détruit par son arrogance et son manque de discernement, son luxe grossier et envahissant, que quelques êtres en survie, pour quelque temps seulement, errant et combattant stupidement, cherchant quelque chose mais sans savoir quoi, une possibilité de fuite, un reste d’errance, une lueur d’espoir. Je n’ose plus espérer. Je regarde les cadavres, les blessés, les survivants, j’ai encore en tête les mots scandés par un fou tandis que mes amis mourraient, je ne vois que souffrance et désespoir, je me dis qu’il faut partir, il n’y a rien à trouver, pour une raison que j’ignore je pense que le salut se trouve au bout du chemin, face à la mer, dans l’eau de laquelle la vie a surgi il y a des milliards d’années, s’il y a une issue ce ne peut-être que là, et s’il n’y en a pas, que nous en finissions à cet endroit-là.

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