Demain 49


49.

Les cubes blancs, des taches épaisses et carrées à la base, sur les côtés et probablement sur les sommets que l’on ne discerne pas, se multiplient.

Je pensais que nous en avions fini avec eux, qu’ils cesseraient de se reproduire, pour autant que l’on puisse parler ainsi d’éléments du décor, parfaitement artificiels, qu’ils finiraient par se faire oublier, eux et les éoliennes, et les dômes, que tout s’estomperait dans un passé honni et honteux, celui de nos échecs et de notre impuissance, mais tel n’est pas le cas : plus nous progressons vers le Sud et la mer, l’espoir d’une rédemption, d’un sauvetage – l’inverse de ce que l’on a l’habitude de considérer puisque les naufragés sont habituellement de pauvres ères dérivant sur de frêles esquifs à la Géricault sur un océan démonté espérant apercevoir dans le lointain de la houle une forme quelconque se révélant être un phare, des rochers, une île ou un navire, quel qu’il puisse être, et nous nous sommes des vivants terrestres déroulant leurs pas peu assurés et divagant sur une plaine interminable longeant un fleuve sans nom et des collines asséchées à la recherche quotidienne d’un signal net, celui de l’apparition d’une ligne bleue, brillante, profonde, lourde et belle, l’image d’un infini et d’une possibilité d’un rêve, d’un espoir même ténu de mettre entre nous et ce cauchemar duquel nous tentons de nous échapper la longueur d’un océan et la profondeur d’un désert, et que l’on oublie tout, et que l’on se sauve dans l’ivresse d’une navigation aussi lointaine que possible – et plus ils se manifestent à notre attention, je veux dire ces fichus cubes, des dizaines par paysages, dans toutes les directions, qui nous imposent des détours de plus en plus fréquents, entre des murs lisses et auréolés de blanc, sans vie, sans le moindre bruissement de vie intérieur ou extérieur, rien, absolument rien, si ce n’est une présence funeste, onirique, indescriptible, des murs qui se rapprochent de nous et des murs qui s’échappent vers le ciel en étendant sur nous des ombres de plus en plus sombres, froides et morbides, des murs qui ne cessent de nous interpeller que rarement, très et trop rarement, lorsque des éoliennes fugaces sifflent leurs complaintes navrantes et détestables, ou lorsqu’un dôme, un autre, tout aussi éteint que celui que nous avons essayé de percer, se laisse approcher et se moque de nous en nous empêchant de voir à travers ses verres opaques.

Un nombre croissant de cubes et d’éoliennes, et également, c’est intéressant de le noter, pourquoi ne pas en faire état ? des oiseaux qui se manifestent, pas des formes virtuelles et bien dessinées sur fond d’écran sphérique englobant le spectateur, non, pas le moins du monde, je parle de ces êtres réels, un corps et des ailes, blanches, un visage aux yeux exorbités mais intelligents, des plumes, des becs, une queue, des cris, perçants, qui ont fait irruption dans notre monde irréel il y a quelques jours à peine, peut-être plus mais ce n’est pas sûr dans la mesure où certainement l’un ou l’autre d’entre nous s’en serait rendu compte, aurait attiré l’attention du groupe en tendant un doigt vers le ciel, ou levant la tête vers le ciel, donc il y a peu, des intrus sans velléités agressives, en tout cas pour le moment, qui passent et repassent au-dessus de nous, en longues lignes zigzagantes, sans géométrie particulière si ce n’est celle d’un chaos apparent, et en nombre croissant, de quelques dizaines à plusieurs centaines d’individus, passant et repassant, lentement ou avec vigueur, à proximité, sans sembler le moins du monde se soucier de nous, au point que l’on oublie leur présence après s’être étonné de leur présence, les premiers animaux réels, non virtuels, que  nous voyons depuis le début de notre errance, ce qui au demeurant est une surprise… Aussi bien, nous aurions dû en rencontrer d’autres, depuis longtemps, c’est Mélanie qui l’a fait remarquer, des chiens ou des zébrules, des millefaces ou des acachis, des midrus ou des chats, n’importe quoi , des animaux de contrefaçon, importés des terres lointaines pour la distraction d’un ou une privilégiée ayant obtenu une licence sanitaire d’importation de feu le Ministère de l’ordre public, de la salubrité, de l’hygiène et du bien public, ou des êtres de contrebande mis à disposition d’enfants ou vieillards trop gâtés, mais nous n’en avons rencontré aucun, pas la moindre boule de poils ou bec brillant, rien, une absence inexplicable, mais un fait, inéluctable, le monde virtuel d’antan, refermé sur lui-même telle une huitre despotique n’aura laissé s’échapper de ses griffes qu’un nombre ridiculement faible de vivants, humains ou animaux.

Les oiseaux volent et divaguent au-dessus de nous tandis que nous nous faufilons entre les cubes et les éoliennes, et parfois les dômes, avançons de plus en plus lentement sur une plaine qui lentement referme ses griffes sur nous, ne nous laissant que peu de chance, fermant sur nous la seule porte qui semblait représenter un espoir même fragile. McLeod s’est emporté contre les cubes et a jeté des cailloux polis contre les parois similaires des cubes mais sans aucun effet tangible si ce n’est une blessure, pour lui, par rebond. J’ai proposé de marcher pour quelques temps vers les collines que je crois discerner vierge de cubes mais mes amis ne m’ont pas écouté. Ne souhaitant pas voyager seul je demeure pour l’heure avec eux tout en sachant que tôt ou tard nous n’aurons plus le choix et serons forcés d’obliquer vers l’Est, les murs des cubes nous imposant de rebrousser chemin, tant pis pour la soif et la faim, tant pis pour les articulations usées, tant pis, mais nous ne sommes plus à cela près, la volonté qui anime notre groupe est d’avancer vers le Sud et atteindre la mer, aussi rapidement que possible. Il faut se relever et avancer, coûte que coûte. Nul ne saurait prédire quoi que ce soit, pas plus moi qu’un autre. L’action naît d’elle-même, et  non plus de la réflexion, il n’y a plus de réflexion dans nos vies, cela fait bien longtemps, le constat est triste mais réel, nous sommes des cerfs-volants sans fils, nous dérivons sur une houle de terre sans gouvernail.

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