Fragments d’épopée – 9


La folie de Spica

 

Lorsque Spica et les chevelus se ruèrent sur le peuple de Naos

Celui-ci ne parvenait pas à se remettre de la fatalité et la cruauté d’un destin d’autant plus amer que la victoire sur Babel avait été éclatante

Trois générations d’innommables s’étaient succédées et avaient vécu dans des conditions difficiles

Les maux s’étaient abattus sur Naos tels des mouches sur des visages accablés de chaleur et transpiration

Lorsque les chevelus déferlèrent par vagues incessantes et tumultueuses sur les villes de Naos ils purent les détruire les unes après les autres sans rencontrer de grande résistance

Car le peuple de Naos n’était pas guerrier

Et sa résistance était amoindrie par le fait des Eléments et de leurs alliés

Spica précipita ses armées sur un peuple et un sol appauvri

Les chevelus se précipitèrent sur les cités de Naos

Se ruant sur l’une après avoir ruiné l’autre

N’en épargnant pratiquement aucune

Pillant et tuant

Violant et torturant

Pour le plaisir d’offrir aux idoles qu’ils vénéraient et aux dieux qu’ils respectaient le sang de ceux qui s’étaient rebellés

Et ne restait après leur passage qu’un unique et monotone paysage de mort et de souffrance

Mais le pays de Naos était vaste

Et le peuple des chevelus stupide et inconscient

Laissant derrière eux des victimes nombreuses

Mais également des blessés par milliers

Qui finirent par se regrouper

Et cessèrent de penser que le salut viendrait des autres

Et se regroupèrent

Et oublièrent les dogmes de ceux qui n’étaient déjà plus

Et comprirent que la mort se propageait

Et que s’ils ne faisaient rien elle vaincrait

Et avec elle les Eléments et leurs alliés

Ils profitèrent de la folie de Spica

De sa suffisance

Et de son inconscience

Qui prolongeait toujours plus loin dans le pays de Naos

Vaste et sans limite autre que la mer et les océans

Son assaut brutal et sanguinaire

Oubliant que les terres de Naos ne portaient pas assez de blé pour nourrir les siens et encore moins les terribles envahisseurs

Oubliant également que s’enfonçant à grande vitesse dans ces terres

Ils laissaient aux blessés derrière eux le temps et la haine nécessaires pour les transformer de nabots inexpérimentés en guerriers assoiffés de revanche

Spica était enivré de ses victoires

Qui s’était érigé en dieu vivant et se faisait porter sur un siège d’or par huit esclaves que l’on assassinait chaque soir au coucher du soleil

Qui buvait le sang des meilleurs combattants de Naos

Qui se complaisait dans les bras de celles de Naos qui lui paraissaient à son gré et dévorait devant elle la cervelle de leurs pères

Qui faisait fondre les portes de chaque ville pour les transformer en statue à son effigie

Et qui décida de redoubler de virulence dans ses attaques et divisa ses armées en quatre bras qu’il envoya dans chaque direction

Pour rester seul dans la capitale de Naos avec ses esclaves et son armée de prêtres et soldats prêts à mourir pour le servir

Le conflit dura plus de cent cinquante deux ans

Les armées du Sud et de l’Ouest progressèrent rapidement

Celles du Nord et de l’Est s’enlisèrent après des succès initiaux mais fragiles

Détruisant tout sur leur passage, les chevelus avançaient avec fougue mais sans que ravitaillement ou pacification ne soient obtenus

Abandonnant derrière eux des villes détruites, quasi-désertes, laissées à elles-mêmes dans une misère infinie

Comptant sur les richesses à venir pour subsister

Et la distance entre les armées et Spica ne cessa d’augmenter

Créant des présences fortes mais sans coordination

Mouvant d’un lieu à l’autre sans réponse aux questions posées

Sans contact avec le guide suprême

Et cessant bientôt de se remémorer son être

Il y eut bientôt quatre généraux qui s’imposèrent à leur tour comme des demi-dieux

Se rasèrent entièrement

Et se firent ériger à leur tour des statues et fondre des pièces à leur effigie

Ceux du Sud et de l’Ouest, qui se nommèrent Devida et Deneleab, disparurent dans leurs contrées éloignées et nul ne vint les troubler

Pas même des émissaires de Spica qui se perdirent dans les déserts que laissèrent derrière elles des armées assoiffées de gloire et de puissance

Et furent ainsi oubliés tant par leur maître que par leurs anciens congénères

Tandis que les armées de Delebera et Degina furent très rapidement confrontés à des résistances fortes dont l’intensité fut accrue par l’hostilité des évènements et furent contraints à lutter pied à pied pour avancer sur des terrains délicats et dangereux

Le peuple de Naos, repoussé dans ses retranchements, ayant perdu l’illusion que le bonheur et l’amour prêchés à tout crin pouvaient les sauver face à des peuplades cruelles et sans autre conscience que celle d’assouvir le destin promis par les Eléments et leurs alliés, se mit à élaborer stratégies et plans

Et devint de plus en plus aguerri aux guerres qu’autrefois il menait par l’intermédiaire des pères des chevelus actuels

Et confronta Spica et ses anciens généraux

En l’attaquant là où ils étaient le plus fragiles

Dans l’absence de ravitaillement

La méconnaissance du terrain

La suffisance

L’aveuglement de ceux qui s’imaginent puissants

Et l’habitude des victoires qui diminue la soif du combat

Et plus encore la haine qui s’était installée entre les guides dits suprêmes et leurs propres armées

Le peuple de Naos s’organisa

Il pactisa avec les géants de Babel qui progressivement s’étaient installés dans les villes laissées désertes par les combats meurtriers entre Naos et Chevelus

En concluant que mieux valait s’unir face aux forces que les Eléments et leurs alliés qui s’appelaient dieux, déesses, prophètes, saints, idoles, justes, héros, bienheureux, élus, augures ou croyants avaient mis en mouvement plutôt que mener un combat inutile et contreproductif

Et s’attaquant aux généraux plutôt qu’aux soldats

Semant l’anarchie

Empoisonnant, attaquant à l’improviste par petits groupes isolés, incendiant les palais, brulant les statues des soi-disant dieux vivants, répandant les trésors dans les rues pour enrichir les castes les plus basses

Et assassinant les chevelus lorsqu’ils se trouvaient seuls

Les forçant ainsi à demeurer enfermés dans des leurs citadelles

Et les empêchant de cultiver ce qui les aurait permis de survivre

Le premier à être assassiné fut Deneleab que ses chevelus trouvèrent les yeux crevés dans une flaque de sang et des masses de cheveux collés sur le corps

Le second fut Delebera qui s’étouffa empoisonné lors du mariage de sa fille à un lieutenant de Spica venu le trouver pour lui demander au nom de celui-ci d’accélérer la pacification de son secteur et qui ainsi fut considéré comme l’instigateur de la mort du général des armées du Nord et provoqua la révolte de ces dernières

Le troisième fut Devida qui fut déchiqueté par un molosse que des géants de Naos avaient dressé et affamé durant dix jours et lancé à sa poursuite lors d’une chasse destinée à apaiser une divinité que l’on disait assignée au bien-être des femmes enceintes

Et le quatrième fut Degina retrouvé une lame dans le sternum et une autre dans le bas ventre tandis qu’un autre émissaire de Spica se trouvait à ses côtés endormi par le fait d’une potion préparée par un esclave de Naos

L’anarchie s’installa et la guerre civile prospéra durant laquelle nul ne fut épargné

Le pays de Naos se trouva décimé par les guerres intestines, les ravages des chevelus et la résistance du peuple de Naos et celui des géants de Babel

Et le vaste territoire fut divisé en sept cent trois territoires

Aux mains des uns ou des autres

Selon le hasard des armes

Et celui des destins

Spica finit par mourir, oublieux des guerres et des rébellions, seul au milieu de son corps rapproché qui lui cacha jusqu’au dernier moment que de victoire il n’y avait même plus l’ombre

Il mourut de vieillesse

Dans les bras de ses maîtresses

Ivre de vin et de stupre

Dans son sommeil

Tel un bienheureux

Persuadé que sa destinée était inscrite dans les astres

Et que sa renommée ne s’oublierait jamais

Et que ses statues brilleraient à l’infini des temps et des mondes

Sans imaginer que l’une et les autres disparurent dans la nuit qui suivit l’annonce de sa disparition

Cent cinquante deux ans après le début de l’invasion

 

 

 

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