Fragments d’épopée – 12


Les isolés

 

 

Les vivants surgis du néant perçurent que ceux d’avant avaient connu plus de souffrance qu’il n’était possible d’endurer

Qu’ils s’étaient détruits eux-mêmes plus que par le poids d’entités idéales réfugiées ailleurs et les ayant oubliés puisqu’il n’y avait plus rien à compter ou nommer

Que la mort avait été l’enfant de leur rencontre et de leur union

Qu’à chaque fois qu’ils avaient vécu ensemble, ils s’étaient entretués

Et que lorsqu’ils avaient rencontré autrui ils l’avaient assassiné

De manière innée, ils déduisirent que le contact et la vie en groupe générait le malheur

Que les échanges entre les uns et les autres finissaient en amoncellement de squelettes, de ruines, de formes macabres et immondes

D’instinct, ils préférèrent vivre parfaitement isolés les uns des autres

Se nommèrent chacun pour ne surtout pas ressembler aux autres

Ne pas risquer d’être confondus

D’être parfaitement contraires et viscéralement différents les uns des autres

Et de ne pas passer plus de temps ensemble qu’il était absolument nécessaire pour continuer leur vie d’isolés

Il n’y eut plus de peuple mais des assemblages d’individus, des isolés, errant de par les mondes et se terrant plus que de nécessaire

Ne s’acceptant que pour autant que cela soit nécessaire pour que leur descendance soit nécessaire

Laissant les rejetons errer seuls dès l’âge de deux ans

Et abandonnant au destin et à l’instinct ce qui autrement aurait pu devenir le terreau fertile sur lequel des sociétés auraient pu naître

Les isolés vivaient naturellement en parfaite isolation

Ne savaient ou ne voulaient parler

Refusant d’entendre les douleurs d’autres qu’eux-mêmes

Et se complaisant en réflexion sur les cendres des mondes qui avaient été

Se rendant en longs, lents et solitaires pèlerinages sur les pierres brûlées des pogs antiques

Passant d’une cité détruite à une autre

Et n’insérant dans leur vie de subsistance, de chasse et cueillette, que les seuls moments de silence essentiels pour saisir ce que le malheur avait été et dont ils pensaient qu’ils ne seraient plus

Ils vécurent des centaines de générations

S’évitant soigneusement et méticuleusement

Refusant de se soutenir et s’accompagner

Pleurant sans réellement comprendre pourquoi la folie de ceux qui avaient été

Mais le faisant avec suffisamment de discrétion

Chacun de son côté

Pour que les Eléments et leurs alliés, qui s’appelaient dieux, déesses, prophètes, saints, idoles, justes, héros, bienheureux, élus, augures ou croyants, ne ressentent leur présence et donc ne cherchent à les compter et les nommer, tuer les autres et chérir les leurs dans un lait fait de haine et rejet

Les mondes étaient recouverts par la végétation

Les airs étaient purs

Les mers et océans vierges

Les vivants ne bouleversaient rien

Ne faisaient rien

Ne dérangeaient rien

Laissaient au temps le temps qu’il lui fallait pour s’éclipser

Et laisser au vivant le seul goût de la vie

Et s’inquiéter simplement de ce qui avait été pour ne pas reproduire le passé

S’éviter et fuir

Sillonner les plaines et les montagnes, les forêts et les déserts, à la recherche de la solitude qui seule permet de surmonter la tristesse de tant de ruines et traces de la haine qui avait été et de la mort qui s’était érigée en maîtresse d’univers sans importance

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