Fragments d’épopée – 13


Le chant d’Alkmar


Parmi les isolés il en était qui avaient poussé leur refus des autres jusqu’à s’enterrer dans des réseaux souterrains

Ne sortant que lorsque la nuit était profonde

Evitant ainsi la possibilité de toute rencontre si ce n’était celle que leur instinct les poussait à avoir pour que l’espèce se reproduise

Et passant la plus grande partie de leur temps à pleurer ce qui était si profondément ancrés en eux

La douleur des générations oubliées et des peuples disparus en laissant en souvenir des ruines incompréhensibles mais marquées à tout jamais par le sceau de la haine et de la mort

Les enterrés ne se rencontraient jamais

Avaient presque complètement perdu la vue

Se reconnaissaient et se fuyaient à l’odorat

Etaient agiles, minces et souples

Rampaient avec agilité dans des veines qu’ils creusaient avec les griffes qui s’étaient déployées au bout de leurs membres

A l’extérieur lors de leurs pérégrinations annuelles, ils parvenaient avec peine à se dresser

Et marchaient en ondulant avec maladresse et tristesse

De longues ombres avançant avec difficulté sur un sol hostile

A la différence des autres isolés, ils se réunissaient une fois par an sous les ruines de Babel, de ses sept fortifications sans portes mais avec monuments à la gloire des vivants et à la haine des Eléments et de leurs alliés

S’étonnaient des blocs massifs, du marbre, des colonnes, des statues et des mosaïques

Des artères lisses et douces

Des canalisations profondes et immenses, s’étendant sur des étendues vastes et souterraines et autrefois amenaient l’eau à chaque maison, à chaque habitant

Des rues et immeubles géants qui pour la plupart détruits ressemblaient à des monstres sans vie, noircis par le feu, rougis par la honte et paralysés par l’oubli

La nuit tombée, les enterrés rampaient dans les ruelles au milieu des gravas et ruines et sous la clarté de lunes qui n’éclairaient plus que pour elles mêmes et quelques errants sans intérêt

Et s’interrogeaient sur ce qui avait été mais ne comprenaient pas et ne souhaitaient pas percevoir au-delà de ce qui était leur vision particulière d’un passé fait de mort et de sang

Ils erraient puis cessaient de songer à ce qui avait été pour se distraire dans ce qui allait être

Croisant d’autres eux-mêmes qu’ils n’avaient pas vus depuis un cycle de vie

Découvrant la multiplicité des vivants

Assurant la survie de leur peuple

Et repartant sans avoir prononcé un son

Sans un regard pour ceux qu’ils avaient rencontrés

Bouleversés au point que certains en perdaient la vie

Par peur ou confusion

A l’issue du pèlerinage annuel, les enterrés quittaient les ruines de Babel

Pour se réfugier chacun dans son puit

Au fond d’un gouffre fait d’isolement et de rancœur

De tristesse et mélancolie

Et commençaient à pleurer

Depuis des cavités dont l’écho se prolongeait jusqu’au ciel

Et attendaient que la nuit des temps passe

Se demandant qui ils étaient et ce qu’ils faisaient dans un monde qu’ils ne comprenaient pas et dont ils avaient peur

Regardant les étoiles la nuit passer loin au dessus d’eux dans un ciel qui avait la taille d’un œil ouvert avec frayeur sur des infinis sans explications

Jusqu’à ce qu’un jour, l’un des enterrés, reconnut une  étoile rouge qui revenait chaque nuit pendant quelque temps avant de disparaitre puis revenait un an plus tard à nouveau et encore une année plus tard

Il finit par la nommer Alkmar puis psalmodia son nom

D’abord doucement et maladroitement

Puis de plus en plus vivement

Jusqu’à ce que le mot devienne un symbole

Qu’il résonne dans le silence d’une nuit quasiment éternelle

Et ne soit entendu par delà son puit

Par d’autres enterrés qui crurent qu’il s’agissait d’un signe, un symbole de la fin d’une attente, du début d’une nouvelle ère, qu’ils nommèrent instamment Alkmar

Et à laquelle ils associèrent celui qui avait pour la première fois reconnu son aura

Et pour ce faire rampèrent hors de leurs puits

Et se réunirent aux bords de la cavité qui contenait l’enterré chanteur

Ayant découvert l’étoile rouge et chanté son nom

Et le louèrent en grognant et bafouillant des sons qui ressemblaient à Alkmar

Ils se nommèrent ainsi Aldar, Albgar, Amkar, Abdam, Amam, Alsmam

Fils et filles d’Alkmar

Et de tous les autres à la fois

Riant du plaisir de s’entendre

Ensemble pour la première fois

Réunis par les chants d’Alkmar

Apprenant à vivre ensemble

Rire ensemble

Travailler ensemble

Et mourir ensemble

Et tous sortirent

Rampèrent et se réunirent toutes les nuits durant lesquelles l’étoile rouge passait au dessus de celui qui l’avait nommée Alkmar et était désigné ainsi

Et prirent l’habitude de se retrouver

Même lorsque l’astre rouge n’était pas là

Ils se félicitèrent de pouvoir se voir et s’entendre sans avoir peur

De se toucher

De se reconnaître

De se distinguer

Et de s’apprécier

Sans que la mort ne les surprenne

Et ils sourirent

Trop heureux de surmonter enfin la peur et la tristesse qui depuis une éternité perdait les enterrés dans une mélancolie sans nom et une tristesse à son image

Seul Alkmar resta dans sa cavité

Ne sortant qu’une fois par an pour rejoindre les siens dans les sous-sols de Babel tout en psalmodiant en murmurant le mot d’Alkmar dans un recueillement solennel entouré de milliers d’autres enterrés qui le vénéraient tel un demi dieu et se prosternaient à son passage

Et revenant ensuite dans son puit trop impatient d’attendre son étoile rouge que seul il avait vu mais dont tous avaient entendu le nom sans savoir de quoi ou qui il s’agissait

Les autres enterrés bientôt ne le furent plus

Apprenant à vivre à l’air libre

Se défaisant de leur aveuglement

S’ouvrant au monde qui s’épanouissait autour d’eux

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