Fragments d’épopée – 16


 

Le peuple des eaux

 

 

Les alliés s’appelaient dieux, déesses, prophètes, saints, idoles, justes, héros, bienheureux, élus, augures ou croyants

Ils continuaient leurs combats éternels aux confins de l’univers

Et avaient oublié les vivants

Qui les avaient eux-mêmes oubliés

Laissant le Principe reposer dans son bienheureux engourdissement

En attendant le lent et long Glissement à rebours

Mais les clameurs du peuple d’Alkmar et de ses successeurs les interloquèrent puis les attirèrent

Songeant qu’à nouveau des vivants s’étaient nommés et pouvaient faire partie du combat illusoire mais sempiternel qu’ils se livraient par l’intermédiaire de fidèles aveugles, sourds et muets

Et s’approchant d’eux pour les observer puis les confronter

Ils décidèrent chacun à sa manière de renverser le cours des choses

De se propager au sein des vivants si longtemps isolés mais dorénavant prospères

Certains s’insinuèrent au sein même d’Alkmar et suscitèrent un engouement permanent envers les rois enfouis dans leur puit, faisant se succéder auprès d’eux des dizaines, puis des centaines et enfin des milliers de pèlerins, s’indignant du sort réservé à leur guide, sanglotant sur leur malheur, priant pour qu’un réconfort ne les gagne, scandant leurs noms et invoquant la miséricorde divine, invectivant tous ceux qui ne faisaient pas comme eux, les targuant du nom d’indignes, et s’octroyant celui de dignes, prônant la paix mais usant de la force lorsque les indignes refusaient d’appliquer les termes de l’accord qu’ils voulaient leur imposer

D’autres approchèrent les peuples périphériques et leur conférèrent courage et envie, folie et intelligence, les poussant à sortir de leurs abris pour confronter ceux qui au-delà des mers, des fleuves ou des montagnes avaient bâti des tours défiant l’univers, l’infini et la vie

Les Eléments et leurs alliés s’insinuèrent dans l’esprit du peuple des eaux, un groupe de vivants éparpillés au bord des rivières et fleuves et le long des côtes

D’anciens isolés regroupés par la solidarité de la misère et du désespoir

Constitué d’individus frêles et craintifs, pêcheurs pour la plupart et nomades pour l’essentiel, se déplaçant maladroitement dans des embarcations lourdes et fragiles et évitant de rencontrer d’autres qu’eux-mêmes afin de ne pas provoquer des combats dont ils ne pouvaient sortir que perdants

Le peuple des eaux groupait des clans de quelques familles qui s’ignoraient par la force des choses, ne pouvant vivre nombreux sur les seules ressources des eaux qu’ils dominaient à peine et dont ils étaient esclaves en permanence

Le peuple des eaux était dirigé par les femmes les plus âgées de chaque groupe qui apportaient sagesse et intégrité et endiguaient les fougues et violences qui constituaient les attributs inévitables de leurs époux et fils

Les Eléments et leurs alliés se présentèrent auprès du peuple des eaux comme des oiseaux de feu brillant dans les cieux dans la direction du levant, éclaboussant de lumière les horizons célestes, créant ainsi envie et curiosité

Certains des pêcheurs affairés sur les flots tumultueux y virent des signes de prospérité et richesse, d’autres des lendemains enthousiasmant, et tous revinrent précipitamment vers leurs villages haranguer leurs reines exigeant de partir vers ces terres lointaines dont les oiseaux de feu leur montraient la direction

Les reines résistèrent et rappelèrent que l’existence du peuple des eaux était fragile et illusoire,

Qu’elle reposait sur un fin équilibre entre des ressources limitées fournies sporadiquement par le ventre des eaux et des demandes timides d’un nombre limité d’individus vivant humblement

Que se déplacer vers un horizon incertain romprait cet équilibre et n’assurerait plus l’alimentation nécessaire au peuple de l’eau

Et le rendrait dépendant de ressources extérieures sur lesquelles ils n’auraient ni prise ni connaissance

Dans l’un de ces villages, le plus étendu, la Reine Niarche invectiva les pêcheurs naïfs qui s’étaient laissés surprendre par la vision étrange et se moqua d’eux

De leur ingénuité

De leur suffisance

De leur convoitise

Et leur indiqua que si la vision qu’ils avaient eue était conforme à la réalité, leur état misérable et leur nombre réduit les vouerait à la destruction systématique par les titulaires de cette richesse particulière

Mais que, si elle était fausse, ils ne feraient qu’errer dans un environnement hostile et s’y perdre définitivement provoquant par la même la disparition du peuple des eaux

La Reine Niarche les invita à repartir à la pêche et nourrir les populations affamées qui attendaient pour survivre leurs quotients de pêche

Mais les Eléments et leurs alliés qui s’appelaient dieux, déesses, prophètes, saints, idoles, justes, héros, bienheureux, élus, augures ou croyants reconnurent à sa juste valeur la force de son argumentation mais y perçurent une lacune

Ils privèrent ainsi les filets des pêcheurs de toute prise et continuèrent à apparaître sous la forme d’oiseaux de feu pointant leurs ailes vers le levant inspirant des visions et rêves dorés

Le peuple des eaux, le village de la Reine Niarche, et tous les autres, connurent une disette à nulle autre pareille

Les ventres des enfants gonflèrent

Les adultes mangèrent la poussière des chemins et les ronces qui les entouraient

Les bébés moururent faute de lait

Et les mères s’épuisèrent dans la tristesse de leur condition

Et lorsque, enfin, les uns et les autres, frères et sœurs, parents et alliés, finirent par se battre pour des rudiments de nourriture, et s’entretuer, et se blesser, rompant ainsi la paisible harmonie qui régnait auparavant au sein du peuple des eaux, les pêcheurs revinrent et invectivèrent la Reine Niarche

Se moquèrent de ses prédictions et de sa logique

Lui demandèrent quelle pouvait être la force de sa logique

Ce qui retenait le peuple des eaux auprès d’un ventre nourricier qui n’était plus

Et pour quelles raisons ils devaient rester agrippés à un lieu hostile et misérable qui les poussait à la barbarie

La Reine Niarche répondit que les fleuves, rivières et mers avaient toujours pourvu à leur survie

Que la pénurie présente finirait par s’estomper

Que les poissons reviendraient

Et que les visions dans le ciel n’étaient que duperies

Qui finiraient par précipiter le peuple des eaux dans une destruction certaine

Mais ses propos furent interrompus par les cris d’une mère dont le bébé venait d’agoniser

Et les pleurs d’un père dont le fils venait de soupirer dans ses bras après avoir été poignardé par un cousin

Sous les regards de ceux qui souffraient et accablé par le destin elle ne sut que répondre

Et les pêcheurs réunirent leurs affaires

Et les autres firent de même

Et ne resta dans le village que la Reine Niarche

Et des chiens isolés qui finirent par la dévorer

Et une colonne de miséreux se dirigea dans la direction qu’avait pointée l’aile de l’oiseau de feu

Rejoignant d’autres miséreux et affamés

Et formant bientôt une longue cohorte déguenillée

Interminable et effarante

Prête à surprendre le peuple d’Alkmar engoncé dans son confort naissant

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