Dans un instant cela ne va pas commencer – divertissement en 2 actes – Acte 1, Sc.1


Pour changer des romans et autres nouvelles partagées sur ce blog, voici une pièce de théâtre, un petit divertissement, qui pourrait idéalement être représentée vers Noël… raison de plus pour la partager au printemps… Bonne lecture…

DANS UN INSTANT CA NE VA PAS COMMENCER

Divertissement en 2 actes

Personnages (par ordre d’apparition)

LE METTEUR EN SCENE

L’AUTEUR

L’AVOCAT

L’ELECTRICIEN

L’EPOUSE

LA VICTIME

LE TEMPS

LE PREMIER ENFANT

LE SPECTATEUR

LE DEUXIEME ENFANT

LE TROISIEME ENFANT

La pièce se situe dans un théâtre dont la scène est divisée en deux parties, la première représentant un décor d’intérieur contemporain, la seconde une scène de théâtre.

ACTE I

SCENE 1

Les personnages de la pièce entrent les uns après les autres de la même manière que les spectateurs le font de leur côté au même moment. Ils s’asseyent sur des chaises qui sont situées sur la gauche et à l’avant de la scène. Ils discutent entre eux mais du bout des lèvres et sans grande complicité jusqu’au moment où le METTEUR EN SCENE frappe sur le sol à plusieurs reprises.

LE METTEUR EN SCENE – Un peu de silence je vous prie… Merci. Mesdames et Messieurs, bonsoir. C’est un grand plaisir et honneur d’être sur cette scène ce soir. Nous avons en effet le privilège de compter sur la présence de l’auteur de la pièce qui va être présentée ce soir « Football et conséquences ». Aussi bien, je souhaiterais, avant d’entrer en matière, lui donner la parole pour quelques mots d’introduction. La parole est à vous mon cher ami.

L’AUTEUR – Merci. Je vous remercie pour ces mots très aimables. Néanmoins, je pense qu’il serait peut-être bon de nous présenter, toutes et tous ici présents, avant de prononcer quelques mots d’introduction. Trop souvent, en effet, on est immergé – et je pense en premier lieu aux spectateurs, nous sommes tous spectateurs avant d’être auteur, metteur en scène ou acteur, n’est-ce pas – on est immergé donc dans un environnement peu connu avec un nombre par trop important de personnages qui encombrent l’histoire. Il me paraît intéressant, en tant qu’auteur, de laisser un peu de champs aux uns et aux autres, d’aller au-delà de l’apparence et remplir les blancs. Alors, voilà, je suis l’auteur de cette pièce et …

LE METTEUR EN SCENE – Je suis le metteur en scène de la pièce écrite par notre ami l’auteur qui vient de s’exprimer. Autant dire que la tâche n’a pas été très facile puisque, si vous me permettez cette parenthèse, les indications qu’il m’avait laissées étaient quasiment nulles…

L’AUTEUR – A chacun son travail, mon cher…

LE METTEUR EN SCENE – Certes… En tout état de cause, je dois reconnaître à l’auteur une certaine originalité et cet épisode introductif est, me semble-t-il, tout à fait charmant et intéressant même s’il n’est exempt ni de naïveté ni de formalisme. A vous…

L’AVOCAT – Pour ma part je suis acteur – ce qui ne vous étonnera pas – et jouerai le rôle d’un avocat d’affaire partageant avec ses amis, c’est-à-dire les personnages sur ma gauche, la passion du football. On le rencontre au début de la pièce alors qu’il vient d’achever une descente aux enfers particulièrement sordide. Je n’en dirai pas plus. Dans la vie courante, je suis passionné de théâtre depuis ma plus tendre enfance et à ce titre …

LE METTEUR EN SCENE – Merci, nous parlerons de cela un peu plus tard si nous avons le temps, pour l’heure il s’agit simplement de nous présenter. A vous…

L’ELECTRICIEN – Je suis avocat dans le civil. Par contre, dans la pièce, je suis électricien et ami d’enfance de l’avocat d’affaire. Curieux renversement de rôle, n’est-ce pas ? Lui, mon ami, est devenu avocat tandis que moi je suis resté au ras les pâquerettes de la société petite-bourgeoise du coin. D’où un mépris certain de sa part qui a tendance à m’exaspérer et…

LE METTEUR EN SCENE – A vous…

L’EPOUSE – Je joue le rôle de l’épouse de l’avocat.

LE METTEUR EN SCENE – C’est tout ?

L’EPOUSE – Oui, c’est tout ! Dès que quelqu’un en dit un peu plus vous l’interrompez alors pourquoi devrais-je faire de même ? Et basta pour le vouvoiement, je sais que c’est écrit dans le texte mais à ce stade de la présentation pourquoi devrais-je dire vous à quelqu’un avec qui on passe tellement de temps en répétition et que l’on connait depuis des lustres…

L’AUTEUR – Ce n’est pas moi qui vous l’impose mais l’auteur puisque ce sont ces mots que nous disons … Néanmoins, nous n’avons pas encore débuté la pièce alors utilisez le vouvoiement ou le tutoiement à votre gré. Quant à vos relations extra-professionnelles, elles ne regardent que vous.

L’EPOUSE – Très bien ! Je m’en tiendrai donc là et te repasse la parole mon cher et tendre, très tendre, ami.

LE METTEUR EN SCENE – A vous…

LA VICTIME – Moi, je n’ai pas grand-chose à dire dans la mesure où je ne parle pas durant toute la pièce. Je suis la victime, la morte, celle dont on parle tout le temps mais qu’on ne voit pas. Voilà… Je n’en dirai pas plus ni maintenant ni plus tard… Ce serait bien de m’applaudir un chouia maintenant parce pour plus tard, c’est plutôt raté d’avance, façon de parler (sourire).

L’AUTEUR – Excusez moi ! Je suis un peu surpris et tiens à préciser, au bénéfice du public, que je n’avais pas prévu la participation de la victime même s’il s’agit d’une participation purement passive. L’ajout dont il s’agit  est de la seule responsabilité du metteur en scène.

LE METTEUR EN SCENE – Effectivement. Il m’a semblé qu’il était bon d’avoir réuni sur la scène tout les personnages dont il était question durant la pièce, surtout une personne aussi importante que la victime. La voir en filigrane si je peux utiliser ce terme confère à la pièce un degré de sincérité plus important. Le drame en devient plus parlant. Les choses sont plus claires ainsi. D’autant que la trame est parfois un peu complexe et grandiloquente. Entre parenthèses, les musiciens feraient bien de faire de même, toutes choses égales par ailleurs, lorsqu’il s’agit de Wagner, Webern, Stockenhausen ou autres.

L’AUTEUR – Je ne suis pas sur que la comparaison soit appropriée…

LE TEMPS – Si vous permettez, c’est à mon tour. Dans le civil je suis militante des droits humains, amusant n’est-ce pas, mais c’est une passion du théâtre qui m’amène ici. Quant à mon rôle il est plus qu’inhabituel et délicat, c’est celui du temps. L’idée est…

LE METTEUR EN SCENE – A mon tour, je voudrais, pour le bénéfice du public, préciser qu’il ne s’agit pas cette fois-ci d’une innovation de ma part mais d’une disposition écrite par l’auteur lui-même…

LE TEMPS – Comme j’étais en train de le dire, je suis une allégorie du temps. Je ne sais pas pourquoi on a choisi une femme mais tel est mon rôle. L’idée de l’auteur est intéressante : je commencerai à droite de la scène, là bas, et achèverai la soirée à gauche, ici, juste derrière le grand auteur. Pour vous, chers spectateurs, ce sera un moyen de visualiser la progression de la pièce et, ceci dit en passant, vous permettra de déterminer à peu près quand vous aurez droit aux petits-fours, amuse-gueules et coupes de champagne voire petit-coin pour celles ou ceux qui ont la vessie fragile ou de contenance réduite. Ce sera au moment où j’atteindrai le milieu de la scène… J’essaierai de ne pas trop gêner, visuellement s’entend, le déroulement des scènes…

LE METTEUR EN SCENE – A vous…

LE TEMPS – Un moment… Réflexion faite et puisque nous en sommes au stade des aveux préliminaires, laissez-moi rectifier un peu mes propos : L’auteur souhaitait une femme jeune et belle pour symboliser le temps, probablement pour mettre un contrepoids sympathique à une pièce qui est relativement lourde dans sa conception et son ou ses messages. J’ai trouvé cet élément un peu épais, si je puis m’exprimer ainsi, voire déplacé. J’ai donc beaucoup hésité à répondre à la demande du metteur en scène – qui soit dit en passant est un ami de mes parents – mais finalement, au diable l’avarice, ou plus précisément et puisqu’il faut bien vivre, par pur besoin financier j’ai accepté de jouer ce rôle qui est purement passif.

LE METTEUR EN SCENE – Merci pour ces éclaircissements. Votre conception d’un rôle passif est originale et j’espère que dorénavant vous vous contenterez de suivre les indications qui vous ont été données. Pourrions-nous être bref puisque nous avons une pièce à jouer et ceci n’est sensé n’être qu’un préalable, une sorte d’interlude destinée à …

LE TEMPS – J’ai cependant exigé, je le précise, de ne pas m’accoutrer stupidement telle une miss imbécile ou un mannequin anorexique – ce que je ne suis pas comme vous pourrez rapidement le constater. Je ne défilerai donc pas en jupe ou string ou sans rien, il n’y aura pas de provocation de ma part…

L’AUTEUR – Je n’avais absolument pas cette volonté, pas le moins du monde. Mon but était très simple, revenir un petit peu à ce qu’était le théâtre il y a très longtemps avec des personnages particuliers qui défilaient entre ou avec les acteurs. Des arbres, la lune etcetera. Quant au choix d’une femme pour jouer ce rôle, il me semblait qu’il y avait une certaine logique dans la mesure où la maternité empreint profondément la femme de cette notion singulière.

LE TEMPS – C’est pire que je pensais. Vraiment très machiste comme conception…

L’AUTEUR – Je ne vous autorise pas à dire cela. De par mon expérience personnelle et mes propos professionnels je devrai être exempt de tout reproche à cet égard. Vous n’êtes pas sans ignorer que je suis père de trois filles et l’époux d’une personne que je respecte énormément et qui ne vous a pas attendu pour vivre sa vie de femme libre et émancipée. Elle professe l’histoire de l’art à l’université et…

LE METTEUR EN SCENE – Chers amis, s’il vous plait, là n’est pas le propos… Cela vous dérangerait-il si on poursuivait avec les enfants…

L’AUTEUR – Les enfants ne sont pas de moi … enfin je veux dire que l’idée n’est pas de moi et que grande liberté a encore été prise par rapport à mon propos initial.

LE METTEUR EN SCENE – Non, évidemment, j’allais le dire. C’est de mon propre chef que j’ai introduit un chœur d’enfants à ce stade de la pièce.

L’AUTEUR – Pardon ? Un chœur d’enfants ?

LE METTEUR EN SCENE – A vous…

PREMIER ENFANT – Bonsoir…

L’AUTEUR – Excusez moi, jeune fille, mais je voudrais demander quelques précisions au metteur en scène… Pourriez-vous m’expliquez ce qu’un chœur d’enfants vient faire dans une pièce dont le sujet est tout autre, la violence, les rapports de puissance, les nouvelles stratifications sociales résultant des changements majeurs dans nos sociétés. Que viendrait faire un chœur d’enfants dans tout cela ?

L’EPOUSE – Je suis désolé d’intervenir à ce stade mais il me semble qu’il n’est pas mauvais d’introduire quelques innovations pour autant qu’elles ne contrecarrent pas complètement l’intention initiale de l’auteur. Pour ma part, je représente l’épouse qui est le personnage central de la partie publique de la pièce, pour autant que je puisse m’exprimer ainsi. Son revirement à la fin de la pièce est d’importance, certes, mais l’introduction de la victime est à mon sens tout à fait approprié puisque, en fait, le cœur de la pièce ce n’est pas l’épouse mais une femme brutalisée puis violée et enfin assassinée. (à l’adresse du public) Le responsable de ce meurtre ignoble ce sera lui, l’avocat bien-né, riche et habitué à dominer son monde, qui dans un moment grotesque et odieux s’est laissé proprement emporté par ses impulsions les plus profondes. Dans la pièce originale, la victime, restait inconnue du spectateur, ou du lecteur, elle n’existait que de manière indirecte. Elle n’avait pas d’apparence réelle. De fait, la souffrance restait purement théorique et la pitié, le regret, le remord ou la compassion purement fictifs.

LE TEMPS – C’est également mon impression.

L’EPOUSE – … De par la présence culpabilisante de la victime, une présence qui est habilement suggérée par la mise en scène, la victime hante l’arrière-scène tel un fantôme et lorsque l’avocat se mettra à table face à lui-même, aux hommes et au destin, elle sera présente. Il ne s’agira plus de quelque chose ou quelqu’un d’abstrait mais une réalité sordide et bien vivante. La femme violée, battue, humiliée, avilie puis déchiquetée par la mort, ce sera elle… (à l’adresse de l’auteur) Je pense qu’il s’agit d’un choix pertinent du metteur en scène. Donc, l’idée d’un chœur n’est pas mauvaise et, de ce que j’ai pu entendre durant les répétitions, cela me parait fort utile pour la compréhension de votre œuvre, Monsieur l’Auteur.

L’AUTEUR – Je ne pense pas que ce soit le lieu ou le moment pour entrer dans cette discussion. Je note cependant que si l’auteur n’avait pas prévu de place pour vous, le temps, vous ne seriez pas là. Je n’imagine pas que l’auteur d’une œuvre, quelle qu’elle soit, ait d’obligation vis-à-vis qui que ce soit quant à ce qu’il écrit. Il y a là une vérité essentielle touchant à l’essence de sa création …

LE METTEUR EN SCENE – Pourrions-nous continuer ?

L’AUTEUR – Il me semble que l’auteur devrait être consulté sur certains sujets particuliers. Je n’ai rien dit quant à l’inclusion à ce stade d’une référence visuelle … et silencieuse … à la victime. Pourquoi pas après tout puisqu’il y a une relation évidente entre le sujet et l’œuvre dont il s’agit et permet de mettre comme vous l’avez justement remarqué un visage sur la souffrance. Cela fait partie c’est un fait de la liberté laissée au metteur en scène. Par contre, et là je dois le signaler, il n’y a rien dans la pièce laissant suggérer l’irruption d’enfants ou, a fortiori, d’un chœur. Tout ceci me parait pour le moins farfelu voire parfaitement incongru !

LE METTEUR EN SCENE – Autant pour moi. Bien, on a je pense assez ergoté sur ce sujet. Pourtant, puisque cela m’a été demandé je vais fournir quelques explications quant à la présence des enfants. Plusieurs raisons m’ont poussé à inclure ce chœur…

LE SPECTATEUR (depuis le premier rang des spectateurs) – Est-ce que vous pourriez éviter de vous perdre dans ces discussions stériles. Nous sommes venus pour voir une pièce de théâtre et n’avons rien à faire de vos querelles ou règlements de compte stériles. Pourrait-on commencer ?

L’AUTEUR – Excusez-moi de vous interrompre. Pourrait-on vous demander qui vous êtes ? Une autre originalité de votre part (à l’adresse du metteur en scène)?

LE METTEUR EN SCENE – Pas cette fois-ci non. Pourrait-on, effectivement, cher Monsieur, savoir qui vous êtes ?

L’AUTEUR – Non ! Après réflexion, je pense qu’il serait mieux de ne rien demander du tout à ce Monsieur. Après tout nous l’avons entendu, il souhaite que nous commencions, alors suivons ces conseils. Nous avons accueilli la victime avec grand plaisir… nous n’avons peut-être pas besoin d’un chœur d’enfants. Il y aurait là la base d’un compromis acceptable pour tout le monde… Maintenant que nous nous sommes tous présentés, laissez-moi dire quelques mots au sujet de la pièce elle-même. Je vous rappelle, cela a déjà été dit, que nous sommes sensés débuter la pièce quelques heures après un match de football et…

LE SPECTATEUR – Je suis professeur d’histoire et aime le théâtre. J’ai un abonnement …

L’AUTEUR – Ah non, ça ne va tout de même pas continuer comme cela toute la soirée !

LE METTEUR EN SCENE (à l’adresse du spectateur) – Allez-y, mais soyez bref je vous prie.

LE SPECTATEUR – Merci. Je viens ici au bénéfice d’un abonnement et ceci me permet de me plonger dans un univers particulier à chaque fois. A intervalles réguliers, venir dans ce lieu me permet de sortir de mon univers quotidien et m’ouvrir à autre chose, un autre horizon, d’autres univers, une réalité fictive, un environnement différent. Je passe deux ou trois heures dans cet endroit clôt et sombre mais ce que j’y vis, enfin la plupart du temps, reste avec moi très longtemps. Nous parlons souvent avec mon épouse de ce qui s’y est dit ou s’est vu et permet de mettre nos propres expériences en perspective… Je me permets d’intervenir à ce stade, et je vous prie de m’en excuser, parce qu’il me semble que cette pièce particulière se perd dans des méandres un peu trop aléatoires, confus et brouillons. N’est pas Pirandello qui veut.

L’AUTEUR – Pardon ? … Bien, je crains que nous soyons effectivement mal engagés.  Je ne souhaiterais pas rentrer dans un débat de ce type à ce stade. Bien, cher ami, je vous propose de laisser votre chœur dire ce qu’il a à dire et ensuite débutez sans plus attendre.

LE SPECTATEUR – Très bien, comme d’habitude les auteurs n’ont que faire de la réaction de ceux-là même qui viennent les encourager.

L’AUTEUR – Je ne suis pas artiste mais auteur.

LE SPECTATEUR – Je ne m’adresse pas à celui que vous représentez mais celui que vous êtes.

L’AUTEUR – En l’occurrence, les deux ne font qu’un, si vous n’y voyez pas d’inconvénient !

LE SPECTATEUR – Vous niez l’évidence…

LE METTEUR EN SCENE – Messieurs, Messieurs ! Nous parlerons de tout ceci à l’entracte. (A l’adresse du spectateur) Je dois avouer comprendre vos propos mais en même temps dois confesser que maintenant n’est pas tout à fait le moment pour les formuler. A tout à l’heure, cher Monsieur. A vous les enfants.

LE TEMPS – Peut-être pourrais-je prendre place ?

LE METTEUR EN SCENE – C’est cela, c’est cela. Allez-y. A vous les enfants.

PREMIER ENFANT – Bonsoir… Euh… Je ne sais pas ce que je dois dire maintenant ?

LE METTEUR EN SCENE –  Tu n’as qu’à dire ce que tu as appris.

PREMIER ENFANT – D’accord … Quand le ciel bas et lourd …

DEUXIEME ENFANT – pèse comme un couvercle …

TROISIEME ENFANT – sur…

L’AUTEUR – Ne me dites pas que vous avez fait venir des enfants, les vôtres peut-être, pour réciter du Baudelaire ? Cela n’a absolument rien à voir avec le propos de cette pièce ! Je n’en reviens absolument pas. Inimaginable.

LE METTEUR EN SCENE – Il y a d’évidence une parenté entre Baudelaire et votre pièce. J’ai introduit un élément novateur. A chaque moment particulier de la pièce le chœur de trois enfants va clamer un poème dont le sujet, le ton ou le style est lié aux mécanismes les plus profonds de votre pièce. Quant au fait qu’il s’agisse d’enfants qui me sont apparentés, très vaguement, il n’y a aucun lien. A chaque soirée son chœur d’enfants particuliers. Demain, il s’agira d’enfants d’une école du quartier…

LA VICTIME – C’est une bien belle innovation. J’adore la poésie et trouve cette intrusion juvénile amusante et … décrispante.

L’ELECTRICIEN – Je trouve cela fort sympathique moi aussi. On a l’habitude de considérer que les avocats – dont je suis un noble représentant en dehors du théâtre – sont par définition plus portés sur le contenu du portefeuille de leurs clients que sur les principes qu’ils entendre ou prétendent défendre. Je note avec plaisir qu’aussi bien l’auteur que le metteur en scène ne font pas tâche à cet égard. Népotisme dit on ?

LE TEMPS – Je suis très peu intervenue jusqu’à présent et suis demeurée largement passive dans ce dialogue surréaliste. Mais là je ne peux pas demeurer silencieuse plus longtemps. (A l’électricien) Je suis d’accord avec vous… (Au metteur en scène) L’école du quartier ? C’est grotesque. Il n’y a plus depuis longtemps d’école de quartier. Tout cela c’est fini. Autant le dire tout de suite, vous n’aviez pas prévu que l’on découvre les liens de parenté vous liant à ces enfants. Pour ma part, j’ai éprouvé des difficultés très importantes pour pouvoir m’investir dans le théâtre et à chaque fois je dois passer des auditions, convaincre, me mettre à fond dans un rôle. Je ne supporte plus, mais alors plus du tout, ces deux-poids deux-mesures, ces traitements privilégiés, ces passe-droits… Ils ont toujours existé mais ces temps-ci avec la compartimentalisation de la société,  la tendance au communautarisme, à la fragmentation, il n’y a plus que cela. Si on n’est pas le copain, la fille, la maîtresse, l’ami, le cousin, ou la relation de quelqu’un on n’existe plus ! J’en ai marre, plus que marre. Ces enfants, c’est le degré zéro du théâtre, du cinéma, ou de la musique, c’est la fin d’une société…

LE METTEUR EN SCENE – Je m’expliquerai au moment voulu et selon les voies habituelles…

LE TEMPS – On imagine…

LE METTEUR EN SCENE – Bien. On va commencer. Que tout le monde prenne sa place et … qu’est-ce qu’il y a encore?

L’EPOUSE – Ne devait-on pas d’abord entendre l’auteur ? Il serait bon de l’écouter sur certains points délicats ou controversés. Dans tout ce marasme, vous ne lui avez pas donné la parole.

LE METTEUR EN SCENE – Bien sur que si mais il n’a pas souhaité intervenir maintenant.

L’AUTEUR –  Tout à fait.

L’ELECTRICIEN – Excusez-moi mais je partage beaucoup des propos et sentiments exprimés par mes collègues et amies. Je pense qu’il serait bon de réfléchir aux propos de cette pièce, à ses mécanismes et ses ressorts intérieurs… Cette pièce est difficile à jouer, en particulier pour les deux personnages masculins, et il serait utile d’entendre l’auteur sur ses motivations, les messages qu’il entend transmettre.

LE METTEUR EN SCENE – il ne manquait plus que cela… Je précise que je ne suis pour rien, pour rien du tout dans le marasme que vous évoquez. J’avais pour seule intention de donner un peu de souplesse à cette pièce très dense. De surcroit, j’ai pris quelque liberté avec ma propre mise en scène pour donner libre champ à l’auteur. Mais, si celui-ci ne désire plus s’exprimer à ce stade et préfère le faire ultérieurement, il est libre de le faire. Laissez donc s’il vous plait cette pièce là où elle est, jouez là, mot à mot, geste par geste, et reportons au débat de fin de soirée ce qui doit être discuté.

L’AUTEUR – Cette pièce, elle est née là (il pointe un doigt vers sa tête) chaque nuit, sauf les dimanches, entre minuit et deux heures. Respectez cela au moins et reportons les règlements de compte à un moment ultérieur !

LE TEMPS – Pourquoi au contraire ne pas en parler ? Puisque tout est dénoncé et dénonciable, allons-y, parlons de cela aussi. Nul n’a les mains propres en ce bas-monde, ni aujourd’hui, ni hier, ni demain.

L’ELECTRICIEN – Après tout, on n’est pas à une demi-heure près.

L’AVOCAT – En cela, je rejoins mes amis. Je ne suis pas porté sur ce type de discussions mais si cela doit jouer un rôle de clarification pourquoi pas. Pour moi aussi, c’est un lourd fardeau que de jouer ce rôle particulier… violeur, criminel, pervers… Ce n’est pas si facile.

LE SPECTATEUR – Puis-je moi également plaider pour un petit éclaircissement salutaire. Il serait plus facile de suivre le déroulement de la pièce ultérieurement si on connaissait même d’une manière grossière le synopsis de cette pièce, les désidératas de l’auteur et les souhaits du metteur en scène.

L’AUTEUR – Ah non ! Je ne pensais pas faire l’objet d’un tel guet-apens.

LE METTEUR EN SCENE – Rien de tel, mon cher ami. (il murmure quelques mots à l’oreille de l’auteur). Je voudrais proposer quelques minutes, je dis bien minutes, pour discuter des aspects les plus délicats de cette œuvre dont, apparemment, ma mise ne scène n’a pas tout à fait permis de surmonter les difficultés. Après, nous débuterons la pièce telle que prévue à l’origine. (à l’adresse des spectateurs) Merci pour votre patience.

 

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