Dans un instant ça ne va pas commencer … Acte II Scène 2 FIN


ACTE II

 

Scène 2

 

Les personnages de la comédie restent dans le salon tandis que le metteur en scène et l’auteur restent à l’avant-scène. Les acteurs restent plus ou moins immobiles, navrés de la tournure des évènements.

 

ROSEMARY / LA VICTIME (se reprenant) – Je suis sincèrement désolée, mais tout ceci c’est trop dur pour moi. Déjà, jouer le rôle de cette femme violée puis assassinée c’était très dur, mais rentrer dans cette improvisation qui termine systématiquement à mes dépends, je ne peux pas. Je sais, je sais, c’est à prendre au second degré mais je n’en peux plus…

 

LE METTEUR EN SCENE – Viens ici, viens t’asseoir un moment, avec nous, ce n’est pas bien grave, je crois que le jeu n’en valait de toutes les manières pas la chandelle. Tout le monde a bien ri mais cela devenait franchement lassant et répétitif. On parlait de poncifs avant mais là c’était cliché après cliché. Voilà, assieds-toi. Ne t’inquiète pas. Tout ira pour le mieux.

 

LA VICTIME – Merci. Vous avez toujours été là pour m’aider. Je ne devrais pas vous infliger cela au beau milieu de la pièce.

 

LE METTEUR EN SCENE – Mais non, mais non, tu ne nous impose rien. Ce soir, les choses sont un peu particulières, elles n’obéissent pas vraiment aux règles habituelles. Demain sera un autre jour.

 

LA VICTIME – Vous savez, j’avais l’impression de revivre ma vie, le leitmotiv de mon existence, chercher quelque chose et ne jamais l’obtenir, courir et ne jamais arriver, vouloir et ne jamais pouvoir. Comme dans ces rêves où on courre sans cesse mais on ne parvient pas à se détacher, à avancer. Comme si un frein était sans arrêt ficher dans ses affaires. Pour moi, c’est toujours la même chose. Tout à l’heure j’ai vraiment essayé, j’ai cru que je pouvais me joindre aux autres, jouer sur le même registre, parvenir à la même ironie, mais je n’y suis pas arrivée… Lorsqu’ils se sont tous retournés vers moi en attendant de moi que je dise ou fasse quelque chose je me suis sentie chanceler. Je suis vraiment désemparée… Vous, Monsieur l’Auteur, vous êtes habitué à écrire, à vous sortir de toutes les situations. Trouvez-moi quelques lignes que je pourrais dire et qui nous sortiraient de l’impasse où nous sommes, quelque chose qui permettrait à Rosemary de pouvoir enfin s’extirper de la gangue où elle est…

 

L’AUTEUR – Vous savez, il ne s’agit que d’un aimable divertissement et, à bien des égards, vous êtes, tous ensemble, parvenus à vos fins. Je suis même jaloux de dois l’admettre de ce franc parler, cette spontanéité qui me fait si souvent défaut. Mes trames sont toujours trop complexes, lourdes, inextricables. J’aimerais tant pouvoir faire preuve d’une telle vivacité et simplicité. Les choses que vous avez dites étaient directes et claires, pas de demi-mesure, pas de lecture au deuxième ou troisième degré. Je vous ai admiré.

 

LE METTEUR EN SCENE – Moi aussi, je vous ai admirés, toutes et tous. Vous étiez parfaits. Les textes étaient un peu sommaires, évidemment, mais il y avait cette fraîcheur que l’improvisation amène, avec ses décalages et ses contretemps, certes, mais c’était tout à fait réussi.

 

L’AUTEUR – Ne vous en voulez pas. L’improvisation est l’art le plus difficile et le moins consommé du monde. La plupart du temps, ce que l’on nomme ainsi est une tromperie, une bouffonnerie, une mystification. Ici, rien de tel. Bravo.

 

LA VICTIME – Merci. Merci pour ces mots aimables. Mais nous sommes arrivés à une impasse. Je devais sortir tout le monde de là pour le grand final mais je ne sais pas comment.

 

L’AUTEUR – J’aimerai vous aider mais c’est difficile pour moi. Je n’ai jamais fait dans la délicatesse, la comédie. C’est un art que je ne domine pas. Vous avez amené des animaux, des personnages pour le moins burlesques avec lesquels je n’ai aucune habitude de dialoguer.

 

LE METTEUR EN SCENE – J’ai beaucoup aimé le renne et les pingouins. Il fallait oser mettre des pingouins dans un conte de Noël … Et même un Rhinocéros ! Quant à l’idée de précéder certains personnages de panneaux avec leur nom dessus ou de mettre à d’autres des protège-oreilles comme les skieurs dans les stations, c’était très amusant, innovant. C’est un rire au second degré, une gifle aux conventions. Bravo.

 

LA VICTIME – Aidez-moi s’il vous plait et qu’on en finisse.

 

L’AUTEUR – Voyons… vous êtes donc Rosemary, un succédané de Père Noël. Vous rencontrez toute une série de profiteurs qui se fichent comme d’une guigne de ce que vous représentez. Ils vous mettent tellement de bâtons dans les roues que vous ne savez plus que faire. Il ne vous reste que quelques heures, et encore. Les jouets ne sont pas prêts, le chemin est long, tous les parasites sont sur votre dos. Ils attendent quelque geste miraculeux qui ne leur coutera rien mais leur rapportera beaucoup. Vous craquez… Nous en sommes là, n’est-ce pas ?

 

LE TEMPS (s’approchant doucement) – Nous en sommes là. Nous avons atteint un point de rupture, un de ces moments que vous chérissez tant, un de ces sillons que le temps trace et qui permettent d’identifier très clairement l’avant de l’après. Alors, cher Auteur, allez-y, trouver ce qu’il y a après.

 

LE METTEUR EN SCENE – Vous êtes dans votre domaine. C’est bien cela.

 

L’AUTEUR – Si ce n’est que d’habitude j’opère sur une trame qui est la mienne et qui ne m’est pas imposée. Il est difficile de travailler sur un produit qui n’est pas le sien. Je n’ai pas l’esprit si vaillant, si frais. Je me fais vieux… Laissez-moi réfléchir un moment…

 

LE TEMPS – Cette ligne invisible mais tracée sur notre peau et que nous sommes amenés à traverser à notre corps défendant quelques fois seulement durant notre vie. Cette victime qui regardant l’homme ivre l’a transformé en bourreau, cet avocat qui voyant le regard de la femme à ses genoux entend un cri qui traverse les siècles, cette personne qui chute du balcon après avoir trinqué à la nouvelle année, cet autre individu, enfant au Chili, qui dit au revoir à une Rosemary et ne la reverra plus jamais. Tout cela, c’est notre lot, et c’est votre prédilection. Trouvez quelque chose.

 

LE METTEUR EN SCENE – Et, si vous me le permettez, assez rapidement. Nous avons fait patienter certains des spectateurs qui ont réussi à nous supporter jusqu’à présent. Ils pensaient avoir atteint la fin de leur calvaire et tout s’arrête brusquement. Je crains que leur patience n’ait une limite elle aussi franchie depuis longtemps. Alors, sans vouloir vous brusquer…

 

L’AUTEUR – Je ne sais pas… Laissez-moi réfléchir. Ne parlez plus. Bon sang ! Ne dites plus rien.

 

LE TEMPS – D’accord. Taisons-nous… Plus facile à dire qu’à faire.

 

LE METTEUR EN SCENE – Pourriez-vous s’il vous plait le laisser réfléchir. Après tout, votre rôle était sensé être silencieux et l’on n’entend que vous.

 

LE TEMPS – Le temps prend sa revanche ce soir. C’est la dure loi de la vie. Le temps vous rattrape, nous rattrape, et finit par nous dépasser. Nous ne sommes rien et lui est tout…

 

L’AUTEUR – S’il vous plait !… Non, vraiment, je ne vois pas. Vous êtes là, un symbole, une image, un rêve, le reste d’une époque qui est en train de sombrer, définitivement, face à un monde de carnassier qui n’attend qu’une chose, prendre sa place et qui demande de surcroit que cela se fasse sans qu’il n’ait à lever le petit doigt. Plus de décence, rien que de la vanité, des apparences, des formes mais plus de fond. Vous devez faire quelque chose, mais quoi ? Attendez ! Attendez une seconde. Vous, le temps, vous avez parlé de la dure loi du temps, qui nous rattrape et nous dépasse… Très bien. Oui, très bien, pourquoi pas. (à l’adresse de la victime) Bien, écoutez-moi, reprenez votre rôle, celui de Rosemary. Oui, pourquoi pas. Bien, mettez vous face au couloir principal.

 

LA VICTIME – Ici ?

 

L’AUTEUR – Oui, c’est parfait.

 

LA VICTIME – Dois-je garder le bonnet ?

 

L’AUTEUR – Parfaitement. Vous êtes Rosemary, la Rosemary éternelle, vous la vivez. Vous ressentez cela ?

 

LA VICTIME – Pas vraiment !

 

L’AUTEUR – Oh si ! Vous êtes cette Rosemary qui depuis la nuit des temps joue le rôle d’un symbole, naïf, innocent, frais, enfantin. Alors, soyez ce symbole, ce principe. Ressentez-le.

 

LA VICTIME – Je vais essayer. Je suis donc Rosemary. Voilà. (elle ferme les yeux). Je suis elle.

 

L’AUTEUR – Je vais vous guider (il se lève et se tient à ses côtés). N’ouvrez plus les yeux. Appuyez-vous sur moi. Comme cela, très bien. Oubliez tous les parasites qui cherchent à vous exploiter. Ils n’ont aucune valeur. Comme dirait Marc Aurèle, ce sont des mouches à merde et le monde ne peut pas ne pas compter de mouches à merde sinon il ne serait pas ce qu’il est. Ne soyez donc pas surpris de leur présence. Ne notez pas leur présence. Leurs paroles ne doit pas vous surprendre puisqu’ils ne font que se comporter comme des mouches à merde. Ne vous rabaissez pas. Laissez les faire. Ne notez pas leur présence. Oubliez-les. Vous êtes un caillou au fond de l’eau sur lequel l’eau coule sans le heurter. Vous êtes là depuis des milliers d’années. Nul ne peut rien contre vous. Vous êtes au dessus de tout cela. Vous comprenez.

 

LE TEMPS (en aparté avec le metteur en scène) – Il disait cela Marc Aurèle ?

 

LA VICTIME – Je commence à comprendre. Je suis une image, un symbole, et rien ne peut m’atteindre.

 

L’AUTEUR – Bien. Et quoi encore ?

 

LA VICTIME – Je suis un principe, je suis immuable, je suis éternelle.

 

L’AUTEUR – Parfait. Vous faites face à l’infini. Qu’allez-vous faire ? Qu’avez-vous à faire, tout simplement ?

 

LA VICTIME – La seule chose qui me reste à faire… Pourriez-vous me guider s’il vous plait ?

 

L’AUTEUR – Avec plaisir.

 

LA VICTIME – Le temps parlait d’un sillon, le distinguez-vous maintenant? Il y avait un avant, il y aura un après, mais différent. Vous serez au-delà, loin de toutes et tous, ailleurs, dans un ailleurs sublime et inutile.

 

L’AUTEUR – Je vois un couloir qui se dirige vers le fond du théâtre et, au-delà, je vois le ciel, des nuages, des étoiles, des constellations, un infini qui n’en est peut-être pas un, je vois la nuit des temps, je vois les galaxies qui évoluent sur fond d’années lumières, je vois les parcelles d’humanité qui font et se défont, des espèces qui disparaissent et d’autres qui naissent, je vois la plénitude mais ne ressens plus la vanité, la dérision, l’inutile, et la vacuité de toute chose.

 

LA VICTIME – Et bien, longeons-le, vous et moi, ce fichu sillon.

 

Les deux descendent les escaliers et marchent doucement sans rien dire vers le fond de la salle.

 

L’AVOCAT – Attendez… Là, je ne comprends plus rien du tout. Nous étions sensés finit sur une note humoristique et là nous sommes en plein délire. Où sont-ils allés ces deux là ?

 

L’ELECTRICIEN – Je n’en sais rien mais on dirait qu’ils ne vont pas revenir de si tôt.

 

LE SPECTATEUR – Cette soirée est bien étrange, bien étrange. J’imagine qu’on va en rester là.

 

L’EPOUSE – La seule chose qui était à peu près bien vue c’était le titre ‘dans un instant on ne va pas commencer’.

 

L’AVOCAT – Même pas ! On aurait du dire, on va commencer mais pas tout de suite et une fois que ce sera fait on ne va pas finir.

 

L’ELECTRICIEN – Un peu long comme titre.

 

L’EPOUSE – Au point où on est. Au fond, elle était trop sensible cette jeune femme. Je commençais à m’amuser et cela fini en queue de poisson.

 

LE SPECTATEUR – Et moi aussi, pour une fois ! Beaucoup trop pompeux cet auteur, grandiloquent et oisif. 

                                                                                            

LE PREMIER ENFANT – Est-ce que nous pourrions au moins dire un ou deux poèmes ?

 

LE METTEUR EN SCENE – Non, les enfants, ce n’est plus tellement à propos.

 

LE TEMPS – Et vous deviez déclamer quels poèmes ?  

 

LE PREMIER ENFANT – L’albatros.

 

LE TROISIEME ENFANT – Et ‘ô temps suspend ton vol’.

 

LE TEMPS – J’aurais du m’en douter. Bien, j’ai l’impression, mesdames et messieurs que nous en resterons là. Bonsoir.

 

Le rideau tombe et les personnages se retirent derrière les uns après les autres, très lentement. Puis, l’auteur revient et s’assied sur une chaise devant le rideau.

 

L’AUTEUR – Eh bien nous y voilà. Tout est fini.

 

Le temps revient elle aussi, se met au milieu de la scène devant le rideau puis avance vers le mur sur la gauche.

 

LE TEMPS – J’allais presque oublier. Voici, maintenant c’est vraiment fini. (à l’adresse de l’auteur) Au fait, merci. Je n’ai pas toujours été d’accord avec vous mais je crois que vous avez aidé Rosemary de la meilleure des manières.

 

L’AUTEUR – Je n’en sais rien. Vous savez, je suis si las. Il y a un tel décalage entre ce que je souhaiterai dire, les messages que j’aurais aimé faire passer et ce qu’en définitive les lecteurs ou spectateurs ressentent réellement.

 

LE TEMPS – C’est inévitable. Tout à fait inévitable. Une fois votre œuvre créée, elle ne vous appartient plus. Alors, au public d’en faire ce qu’il veut, de l’interpréter comme il l’entend. C’est cela qu’il faut considérer les choses. C’est là votre liberté. Et c’est également la liberté de votre public.

 

L’AUTEUR – Vous pensez ainsi ?

 

LE TEMPS – Je n’en sais rien moi non plus. Qui suis-je sinon un de vos personnages ? Alors, je ne fais que dire ce que vous souhaitiez que je dise. J’ai compris aussi le lien entre les deux, je veux dire entre le viol et Rosemary, cette notion du point de rupture. J’ai bien compris. Vous n’avez pas si mal fait que cela. C’est peut-être un peu complexe, alambiqué et sinueux mais vous êtes finalement parvenu à vos fins. Même si, je dois en convenir, tout cela est un peu lourd, un peu comme un cassoulet ou une choucroute. Vous voyez ce que je veux dire. On veut bien en consommer de temps en temps mais pas trop souvent sinon attention les dégâts…

 

L’AUTEUR – Oui, certes, mais ce décalage m’indispose.

 

LE TEMPS – Allons, allons. Si j’en crois celui que je représente, le temps, ni vous ni moi – l’actrice – ne seront quoi que ce soit dans quelques hoquetements du temps. On ne se souviendra plus de rien, ne restera même plus l’ombre de celui que vous avez été, celui ou celle que nous sommes. Tout aura disparu. Alors, soyons modestes. Ce petit décalage, ce n’est pas grand-chose dans l’échelle du temps, croyez-moi. Acceptez-vous comme vous êtes. Et allez de l’avant, comme Rosemary.

 

L’AUTEUR – Merci, merci… (à l’adresse du public, tout doucement). Merci à vous d’être venu. Peut-être devriez-vous revenir demain, lorsqu’on jouera enfin ma pièce, la vraie je veux dire, pas celle-là… pour autant que ce soir on ait vraiment joué quelque chose.

 

LE METTEUR EN SCENE – Ah !  Vous voilà. Je vous cherchais dans les coulisses. J’ai retrouvé Rosemary mais pas vous. Bien. Il faut laisser notre public tranquille. Demain sera un autre jour. On jouera votre pièce. Rassurez-vous. Allez, ne trainez pas.

 

L’AUTEUR – D’accord. Mais vous savez, je ne suis pas sur de revenir demain. Ce soir, c’était assez étrange…

 

Les trois disparaissent derrière le rideau. Puis, LE TEMPS passe la tête et dit :

 

Maintenant je peux vous le dire. Nous avons vraiment terminé. Merci à toutes et tous. A demain. Peut-être…

 

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