Chronique – 15


D’étranges rencontres que l’on peut faire en terres occidentales

Je dois vous dire que tout ne va pas si bien que cela aujourd’hui… Je pensais que la chronique d’hier, de nature scientifique, ne heurterait personne et que si d’aventure certains devaient se sentir floués ou discriminés cela resterait marginal. Après tout, nous avions cerné avec une très fine évaluation les raisons poussant les autruches à enfoncer leurs têtes sous terre. Nous avions également exploré les textes de Pline l’Ancien pour évaluer sa propre caractérisation. Il me semblait donc que tout se présenterait pour le mieux et que les groupes de pression de diverse nature ne seraient pas outrés.

J’avais passablement tort.

D’abord, un collectif de protection des acquis culturels de la Rome ancienne nous a écrit en réagissant vivement à ce qu’il considérait comme un déni de justice et des approximations de nature discriminatoire à l’encontre de l’un des penseurs les plus sages de la culture occidentale. Il regrettait que sa première disparition dans les cendres volcaniques du Vésuve avait été d’une grande dignité tandis que cette seconde mystification ne l’était pas le moins du monde. Nos propos étaient donc blasphématoires.

Ceci, je dois l’admettre, rentrait dans l’ordre des choses et relevait des réactions épidermiques habituelles de nos concitoyens frappés par une myopie assez consternante et je n’y aurais pas attaché plus d’importance que cela si ladite lettre n’avait pas été accompagnée d’une plainte soumise aux autorités concernant le comportement fallacieux d’un ressortissant des terres orientales. Ce dernier, c’est-à-dire moi, était accusé de non seulement s’abstenir de fournir les efforts nécessaires pour absorber une culture de grande valeur mais également de la rejeter de manière inappropriée, de bafouer par la même occasion la sagesse que l’âge apporte, et de tenter d’imposer un prosélytisme sanctionné par les textes légaux récemment adoptés.

Je n’ai rien dit au Yéti anarchiste et j’écris ce texte camouflé dans ma chambre dont je dois le confesser la taille est en nette réduction depuis quelques temps, peut-être l’effet du grand froid sévissant actuellement sous nos contrées. Cependant, un coup de téléphone très sobre et froid d’un représentant des autorités lumineuses et grandes m’a interpellé et m’a demandé de fournir le plus rapidement possibles les pièces justificatives concernant le séjour d’un étranger politiquement engagé et refusant de s’insérer dignement et silencieusement dans notre lit culturel et civilisationnel occidental. Il m’a donné deux jours pour transmettre ces documents à qui de droit, de fait et de même. J’en frissonne encore et me trouve fort dépourvu comme dirait le copain de la fontaine d’en face.

Comme si tout ceci ne suffisait pas, une délégation de fonctionnaires virtuels du monde d’au-delà des mers est venue me trouver dans un café de la ville. Ils se sont attablés à mes côtés alors que je mangeais un croissant au jambon et à la confiture de pêches jaunes et m’ont apostrophé sans autre forme de procès. Comment pouvaient-ils savoir que je me trouverais là à ce moment précis me trouble mais étant myope je m’habitue à ce fait ? Il demeure qu’ils m’ont interrogé de la plus vile des manières sur les moyens que j’avais utilisés pour me procurer des informations confidentielles sur le programme de transformation des autruches en oiseaux volants et trébuchants. Bien que ne souhaitant pas entrer plus que cela dans le détail des opérations dites ‘Smooth Landing and No Failing For Ostriches – Operation Blue Lagoon’ ils m’ont néanmoins laissé entendre que certaines descriptions du vol des autruches étaient de nature trop réalistes pour avoir été le fruit de l’imagination de ou des auteurs de cette chronique. Notant également les commentaires autorisés sur les baleines ils m’ont alors enjoint de leur faciliter une rencontre avec l’extincteur.

Sentant mes réticences sur ce que je considérais d’évidence comme une ingérence inacceptable dans ma vie privée, ils m’ont laissé, s’évanouissant dans la nature, d’abord vers les cuisines, puis réalisant qu’ils se trompaient de chemin, vers la rue. En partant, ils m’ont dit qu’ils me tiendraient informé des développements de la question à l’étude et ne manqueraient pas de voir d’un bon œil mon ami extincteur et son complice le réfrigérateur revenir à de meilleures intentions à leur endroit. J’ai dit que l’envers était bien aussi et ai repris la gustation de mon croissant que j’ai trempé dans une tasse de thé au jasmin.

Les choses en sont là. La pluie a repris sa chute et moi je cherche la mienne. Peut-être n’y en a-t-il pas et vous propose donc de m’en tenir à cela.
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Chronique – 14


Des autruches et de leur courage et dignité

Le calme est revenu dans ma cuisine. Hier soir, le réfrigérateur, l’extincteur et le Yéti anarchiste se sont assis sur le carrelage et ont contemplé la pluie qui tombait à l’extérieur. Ils y sont encore.

Depuis hier, ils devisent sur le sujet de réflexion que je leur avais suggéré, à savoir pour quelles raisons depuis Pline l’ancien au moins on considère que les autruches sont des animaux stupides et peureux qui enfoncent la tête dans le sable lorsqu’elles sont effrayées.

Je suis rassuré par ce comportement car je dois admettre que les tensions qui sont apparues ces derniers jours et ont culminé hier sont intolérables et difficilement supportables. Elles me mettent en porte-à-faux par rapport aux dispositions légales et règlementaires telles que décrites dans les lois sur le bien-être, la liberté, les droits des humains et de leurs congénères organiques, les devoirs de retrait et les droits d’entrée, la joie et le bonheur pour tous et un peu pour toutes et que la paix soit sur le monde et ailleurs.

De fait, je dois absolument leur faire comprendre qu’en tant que co-auteurs de ces chroniques ils ont une responsabilité non négligeable sur le contenu de ce qui est diffusé, partagé ou effleuré sur le web et qu’en conséquence moins ils aborderont de sujets controversés, délicats ou sensibles et mieux nous nous porterons.

Voici donc un sujet qui ne fâchera personne et qui apportera à chacun en termes de consolidation et expansion de sa culture générale, particulière ou végétale. Dont acte.

Selon le réfrigérateur, les autruches sont des animaux courageux qui vivent en Arctique et hibernent lorsque la mauvaise saison arrive. Elles volent vers le sud une année sur deux et lorsqu’elles rencontrent des baleines elles se mettent à voler en cercle et hurler ‘Drasckh’ pour des raisons qu’elles seules comprennent. Les baleines n’ont jamais compris ce comportement, malheureusement, et de ce fait les éloignent par des jets puissants pour éviter les salissures ou des griffures sur leur dos lisse et fin. Le fait qu’elles aient été vues lors de leurs migrations de nord au sud ou réciproquement en train de se nettoyer le visage de ces embruns a été mal compris par ledit Pline qui comme chacun le sait n’a jamais mis les pieds dans le grand nord et n’a jamais vu de baleines.

Pour le Yéti, les autruches sont des animaux très chaleureux et sociables qui cherchent par tous les moyens à attirer l’attention sur les méfaits d’une vie isolée. Elles haranguent les uns et les autres et leurs suggèrent de mener une vie communautaire basée sur le contentement de soi par celui du groupe, le respect des entités animales, végétales et minérales et la pratique de l’ascèse himalayenne par les gestes et les rites prévus par le grand yéti bleu et retranscrits dans ses pensées sauvages et saines intitulées : ‘Jets et pulsions dans l’orient ancien ainsi que taille des nénuphars’. Ladite gestuelle recommande dans ses livrets 3 et 15 de baisser la tête et procéder à des ablutions à même le sol tout en criant ‘bouah, bouah !’ sept fois. Les autruches se sont conformées à ces rites mais ont payé le prix fort et Pline l’ancien qui comme chacun l’imagine ne comprenait rien aux précis himalayens a procédé à des interprétations oiseuses et hâtives sur le comportement des pauvres autruches.

Enfin, selon l’extincteur, les autruches qui sont des animaux charmants et fins, ont été choisis lors d’une migration extra-terrestre précédente, celle des xilophons, comme représentants en bonne et due forme des populations terrestres et ont appris les prémisses du dialogue intergalactique de base qui enjoint les négociateurs se rencontrant pour la première fois de baisser l’appendice le plus élevé, quel qu’il soit, vers le bas en signe de respect tout en s’embrassant, se serrant dans ce qui peut servir de bras, tentacules ou ventricules, et disant l’équivalent dans leur langue ou dialecte de ‘ami, aimer, cher, joie, bonheur, paix, volupté’ et ce avant tout coup fourré de première, deuxième voire quatrième catégorie – seule la troisième catégorie étant exclue selon les édits de Naples et Sainte Augustine-la-vive. Les répétitions nombreuses effectuées par les diplomates autruchiens sont ainsi dignes d’éloges et il n’est donc pas surprenant que les humains, en particulier le vieux Pline, n’ai rien compris à cela.

Je laisse ceci à votre réflexion tout en posant ma tête sur le sol pour apaiser mes amis. Nous sommes tous et toutes les autruches de quelqu’un, autant commencer chez soi
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Chronique – 13


De Wikileaks, des problèmes auxquels fait face le continent européens, d’un Yéti anarchiste, d’un réfrigérateur glacial, d’un extincteur soucieux des fuites et des autruches

Un bien étrange spectacle, je dois l’admettre, qu’un extincteur, un réfrigérateur et un Yéti pris dans une tourmente verbale. C’est pourtant ce qui est arrivé hier soir dans la cuisine et dont je voudrais faire un résumé aussi précis que possible à toutes fins utiles :

Y : Je ne comprends pas, ceci est intolérable, il faut réagir, c’est un devoir que de s’indigner face à l’intolérable… et vous restez-là, léthargiques, sans rien faire. Une votation indigne, des fuites qui révèlent l’ignominie de services agissant sous couvert de civilisation, de droits de l’homme, de liberté et que sais-je encore… Et vous ne faites rien, ne réagissez pas, vous êtes plus mou que les salamandres de mes rivières et plus insensibles que les glaçons de mes montagnes.

R: Il faut avoir le cœur et l’esprit froid avant de réagir. On ne t’apprend pas cela dans tes montagnes ? L’action suit la réflexion et pas l’inverse. Il faut pondérer, soupeser, réfléchir, déterminer avec précision les faits et ensuite, ensuite seulement cher ami, agir. Nous, réfrigérateurs de première catégorie, avons appris à prendre le recul nécessaire, protéger nos sources, les examiner en toute froideur la porte refermée sur nous-mêmes, isolés de l’agitation et de la superbe vanité d’un monde trop impétueux dans la manifestation de ses émotions et catégorique dans l’expression de ses pensées colériques et brouillonnes.

E : De surcroît, nous extincteurs savons combien il est important avant toute conclusion inopinée de réfléchir d’où viennent les fuites, car là est le danger ! Les fuites ! Nous passons notre enfance d’extincteurs à vérifier nos sources, à prendre toutes les mesures pour éviter les fuites, à tester régulièrement la fiabilité de nos conduits, à réparer les corps défectueux pour offrir un service superbe et impeccable à nos concitoyens dont nous savons combien ils comptent sur nous pour réprimer tout excès, abus, problèmes ou incendies. Nous sommes là pour cela. Les fuites ! Voici le danger cher Yéti.

Y : Mais les fuites on s’en fiche. Ce qui compte c’est de voir que coup sur coup ce week-end on a des pays d’accueil qui nous jettent comme de vulgaires papiers toilettes, nous traitent comme du sous-sous-sous-déchet puis on lit dans les journaux les excès de puissances sans garantie ni limite ni contre-pouvoir autres que des petits chiffons de papier et des sites web. Infâme que tout cela. Que sont devenues vos montagnes ? Où perdez-vous vos âmes si vous ne savez plus réagir ?

R : Et que devraient faire les réfrigérateurs ? Prendre feu ? Se jeter par la fenêtre pour attirer l’attention d’un monde qui décline sur son pauvre sort ?

E : Faire la grève des extincteurs peut-être ? Ce serait utile, certainement ! Le fondement même des démocraties, la fondation de notre société qui se plierait aux diktats de l’information non pondérée basée sur des fuites inacceptables. Je le répète, là est l’important, on ne saurait admettre les fuites !

Y : Mais bon sang, un peu d’amour propre et de dignité quand même, foi de Yéti ! Même dans notre Himalaya perdu nous n’acceptions pas cela et vous ici dans toute votre complexité, perfection formelle et exemplarité vous n’êtes pas fichu de voir que le monde est en train de tourne dans le sens inverse ! Une petite manifestation de réfrigérateurs, d’extincteurs et de Yétis, voici ce qu’il faudrait ! Je vous jure que ceci attirerait l’attention et ceci pourrait même pousser les cousins nuls, endimanchés et cravatés de faire autre chose que de se préoccuper de la santé de la cousine de l’oncle du jardinier de Mondonno ou du septième divorce de la femme de l’oncle par la ceinture du premier ministre de Tswalalarirette !

R : C’est sûr que si les réfrigérateurs perdaient leur sang-froid et se mettaient à hurler dans les rues, chauffer les esprits, incendier les âmes, ce serait nouveau, mais vois-tu, ce n’est pas notre style, pas du tout. Nous gardons l’esprit serein, les idées fraîches, le cœur froid !

E : Pas d’incendie je vous prie ! Soyons calme et précis, travaillons ensemble en toute sérénité sur la sûreté des sources, le contrôle puis la suppression des fuites, la sécurité de nos sociétés, en bref sur l’accessoire qui seul peut éteindre les incendies et ensuite seulement sur la source des problèmes car ceci, en cas d’urgence, peut attendre. Là est le fondement de nos sociétés, foi d’extincteurs.

Y : Bandes de …

C’est à ce moment-là que je suis intervenu. Je ne voulais pas que mes amis s’entretuent. J’ai enlevé le grille-pain des mains du Yéti qui visiblement voulait en faire un usage pour le moins contraire à son mode de fonctionnement habituel. J’ai fermé la porte du réfrigérateur qui d’évidence se préparait à lancer un pot de lait sur la tête de mon anarchiste himalayen. Et j’ai réconcilié tout le monde. J’ai dit avec la solennité qui était nécessaire dans de telles circonstances :

Mes amis ! Un peu de calme et de sérénité ! Restons amis ! Je vous en supplie. Rien ne doit nous séparer. Je vous propose de travailler ensemble sur une nouvelle chronique, quelque chose de fondamental et d’importance, qui attirera l’attention du lectorat sur un problème de ce millénaire, un vrai de vrai ! A savoir, est-ce que les autruches, celles qui ne volent pas je précise, enfoncent réellement la tête dans le sable et dans ce cas comment font-elles pour ne pas s’étouffer ?

Ceci a ramené le calme dans ma demeure. Chacun a pris sur lui et nous nous sommes mis au travail. Il est important ai-je ajouté de réfléchir sur ce qui importe vraiment. Comme disait l’autre, les miroirs devraient réfléchir à deux fois avant de nous renvoyer notre image. La réflexion est importante et les autruches aussi.

La dispute s’est arrêtée immédiatement ce qui m’a soulagé et j’ai souri lorsque le Yéti a dit : Les autruches, elles pondent des œufs ! et que mes deux autres amis ont opiné du chef. Nous venions de trouver un compromis sur les affaires du monde en nous concentrant sur les questions existentielles et fondamentales que rencontre l’humain dans sa quête d’idéal.

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Chronique – 12


DE LA DISPARITION DES YÉTIS ET DE LA PROLIFÉRATION DES SMARTPHONES  

Les évènements d’hier nous ont permis d’effectuer un pas de géant vers une meilleure compréhension de la mentalité du Yéti anarchiste et de ses congénères.

Ayant trouvé un moyen fort judicieux de traduire les propos de notre grand ami nous avons pu débuter une exploration du mode de vie, de l’environnement et de la psychologie des Yétis.

Ce que nous avons découvert nous a surpris et intrigué.

D’abord, Hans – puisque c’est ainsi que nous l’appelons dorénavant – nous a expliqué que depuis la nuit et le jour des temps, le Yéti aime se promener en groupe compact de plusieurs dizaines d’individus, serrés les uns contre les autres, la main droite sur l’épaule gauche de son voisin. Pour celui ou celle placé à l’extrême droite, la main ne pouvant par définition se placer sur l’épaule du voisin à moins de marcher en cercle, ce que la physique des masses et particules interdit, elle doit être posée sur le cœur qui lui demeure à gauche.

Durant ces promenades, chaque Yéti participait à la conversation de toutes et tous et réciproquement ce qui durant une longue phase de leur histoire provoqua un brouhaha joyeux à même de devenir à l’occasion problématique et parfois intempestif.

Pour gérer cette situation délicate, les autorités Yétiniennes ont en 333 après Grand Yéti Bleu (GYB), remplacé le discours oral par l’écrit et ainsi lorsque l’un souhaitait contribuer à la discussion de l’autre, il devait écrire sa proposition sur un support quelconque, papier, bois, pierre ou glace, puis la passer à celui ou celle à qui elle était destinée et ce le plus rapidement possible. Il y a donc eu dans tout groupe de Yétis circulant dans les massifs éloignés et inaccessibles développement de gestes fébriles et quasiment frénétiques, mais silencieux, d’individus visant à chaque instant à (i) consulter les plaquettes qui lui ont été communiquées représentant la contribution des autres Yétis, (ii) répondre à ces propositions, commentaires ou observations, en rédigeant ses propres plaquettes et (iii) écrire et transmettre d’autres plaquettes contenant ses propres contributions aux discussions des autres Yétis.

Durant plusieurs phases Yétiniennes, ces pratiques se sont répandues et ont entretenu et développé de nouvelles pratiques elles aussi problématiques. Le brouhaha sympathique et chaotique des phases précédentes a ainsi été remplacé par une grande et profonde agitation directement liée à des conversations écrites sans fin se terminant par des apostrophes, des coups et parfois des échanges d’une rare violence.

Les Yétis étant des individus pacifiques, ce résultat a eu des conséquences néfastes sur l’état général, surtout psychologique, des différents groupes de Yétis, de nombreuses et profondes dépressions, et des transformations en profondeur de leur mentalité. Alors qu’auparavant ils adoraient se promener en groupes, les Yétis en sont venus à détester ce mode de comportement et beaucoup ont décidé de s’isoler dans des cavernes ou tomber en léthargie, autant d’états n’imposant pas la circulation de plaquettes.

Fort logiquement, en 356 après GYB, les autorités Yétiniennes ont décidé de réduire le nombre d’individus constituant un groupe au sens Yétinien du terme et l’ont limité d’abord à 8 puis 6, 4 et enfin 2. Cette réduction a permis d’endiguer les phénomènes précédemment mentionnés. Cependant, un effet insidieux voire pernicieux s’est développé : les Yétis ayant alors développé au mieux leur capacité à rédiger en un laps de temps très bref des plaquettes nombreuses, la réduction du nombre d’interlocuteurs les a conduit irréversiblement à augmenter la taille des textes rédigés sur les plaquettes. Bientôt, les échanges se sont ralentis pour permettre cette rédaction et la durée des déplacements des Yétis s’en est trouvée augmentée. Les groupes de Yétis ont ainsi été amenés lors de leurs pérégrinations occidentales (NLDR : ceci est une référence alambiquée à l’ouvrage ‘après-demain’ et constitue ainsi un encart publicitaire de type 56fth interdit par la circulaire du ministre de la liberté, des cultes et du bien-être des peuples éclairés) ou orientales à s’affranchir des limites fixées par des générations précédentes et s’aventurer de plus en plus loin dans des territoires inconnus. Beaucoup de ces groupes ne sont jamais revenus. D’autres ont été avalés par des avalanches, des inondations ou des chutes de neige. D’autres encore sont revenus mais en nombre moindre qu’au départ.

A partir de 360 après GYB, la courbe de population des Yétis a montré une forte déclivité nécessitant des mesures immédiates. Le grand leader des Yétis non léthargiques a ainsi décidé, le 5 julien de l’an 361, en l’absence du groupe législatif habituel ayant disparu sur la face sud du K7, de prohiber toute marche de Yétis de plus d’un individu.

Les Yétis ont cependant été autorisés à se déplacer, évoluer, discourir, échanger des plaquettes et s’amuser en groupes pour autant que ceux-ci ne soient pas constitués de plus d’un individu. Ceci était basé sur la maxime Yétinienne traditionnelle que L’Un est dans le Tout, le Tout est dans l’Un, et le Reste dans l’Entonnoir.

Le mode de vie des Yétis est alors devenu beaucoup plus difficile à appréhender dans la mesure où il n’a plus été possible pour eux de rencontrer d’autres Yétis et de se tenir au courant de ce que le reste de la communauté devenait.

Hans, parfait exemple de la société Yétinienne, livré à lui-même, en libre circulation des biens, marchandises a erré depuis des années sans avoir eu le loisir, la possibilité, l’envie ou l’opportunité de rencontrer un autre Yéti.

C’est à ce moment-là qu’il est entré, involontairement, dans nos vies.

Il nous a confessé que si d’aventure il devait rencontrer un autre Yéti il serait dans l’obligation de le fuir en vertu des dispositions mentionnées précédemment.

Nous l’avons consolé et lui avons donné un grille-pain à manger. Puis nous avons continué notre conversation par smartphone interposé. Je dois admettre qu’il y a probablement une certaine forme d’ironie à discourir de cette manière mais nous n’avons guère le choix. Lorsque nous aurons appris à maîtriser la langue d’Hans, nous pourrons revenir à l’oralité mais il faudra probablement attendre quelques semaines.

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Chronique – 11


DE LA NEIGE, DE LA RÉVOLUTION, DES DESPOTES ET D’UN YÉTI ANARCHISTE

La neige est tombée cette nuit et a revêtu le monde de son manteau blanc …. Arghhhh ! Excusez-moi, cela me reprend, je dois avoir mal digéré quelque chose. Bon, la neige est tombée et tutti quanti, joli, joli… Oui, je l’admets, ce matin je ne suis pas en très grande forme, c’est ainsi, ne m’en veuillez pas.

En fait, tout a commencé vers six heures du matin. Une grande agitation, des bruits crépusculaires, des sons stridents et patibulaires, un chaos en gestation dans ma cuisine. Je me suis levé en sursautant et me suis précipité vers la cuisine. En passant, j’ai noté qu’il neigeait et ai compris que tout cela provenait du réfrigérateur. Du bruit, des sauts, des cris, c’est sa manière de réagir, de partager son enthousiasme et sa joie, mais tout ceci est peu contagieux et je le lui ai dit ; Vous devez cependant commencer à comprendre que mon ami est très soupe au lait et peu enclin à s’adoucir ou s’amollir suite à mes commentaires de quelque nature soient-ils.

Cependant, ce matin les bruits étaient particulièrement gargantuesques et en pénétrant dans la cuisine je dois admettre avoir eu très peur. Le réfrigérateur sautait littéralement sur place, se jetait sur les autres occupants de la cuisine, tournait dans tous les sens et se transportait en se balançant de la cuisinière à la machine à laver la vaisselle, les deux qui en dépit de leur calme légendaire montrait des signes d’affolement. J’ai pris tout cela en main, ai crié STOP et ai tapé du pied sur le carrelage blanc. Finalement le bruit s’est arrêté et c’est alors seulement que j’ai compris que tout ce dérangement provenait d’une combinaison de l’enthousiasme frigotien et de l’agitation yétienne.

En effet, après avoir ouvert la porte du réfrigérateur, l’extincteur qui venait de me rejoindre en baillant lamentablement et moi-même avons constaté que notre ami placide et léthargique la veille avait laissé la place à un étrange personnage hirsute, trépignant, glapisseur, et hurlant, se jetant par terre pour immédiatement se relever et s’accrocher à la lampe de la cuisine avant de trépigner à nouveau. J’ai essayé de le calmer et lui ai demandé en articulant précieusement : Bonjour Hans, comment allez-vous ? Souffrez-vous d’une indisposition quelconque ? Pouvons-nous vous porter assistance ?

Et lui a répondu à peu près ceci : Grmaskzuilpla tresmara falkk gerstchn vruk plousch a kniff tre

Ceci nous a profondément interpellés. Le réfrigérateur qui entre temps avait retrouvé un peu ses esprits a doctement indiqué que notre nouvel ami souhaitait visiblement manger une tarte à la rhubarbe et aux carottes. Je lui ai rétorqué que j’avais des doutes sur cette traduction.

L’extincteur a indiqué de son côté que ces cris pouvaient signifier au choix :

Option 1 : Alerte, alerte, les extra-terrestres arrivent;

Option 2 : La neige tombe, les bombes aussi, le ciel est en ivresse;

Option 3 : Gretchen, fais-moi de la soupe ;

Là également j’ai été obligé de faire remarquer à mon ami d’habitude si posé et calme que cette interprétation laissait à désirer.

Pour ma part, j’avais l’impression que ce que notre ami singeait était tout simplement une marque affective liée à la neige qui tombait.

Cependant, notre ami, lassé par nos conjectures futiles, s’est précipité sur l’ordinateur du salon, celui-là même que la veille il avait inondé de son urine poisseuse et a tapé un message fort long. Quelques minutes plus tard, il a utilisé le logiciel de traduction Google qu’il a opéré de l’allemand vers le portugais, puis le papou, le basque et le français.

Voici le résultat :

Attention, dictateurs et philanthropes de tous pays charmants, unissez-vous les tous, profitez de ces instants privilégiés pour que vos excellences organisiez petits coups d’état démocratiques, invasions militaires humanitaires et libératrices bons sentiments, bombardements cadeaux, hausses impôts ou autres inconvénients pour peuples naïfs, moutons ou rigolos très perturbés par choses importantes comme neige, divorce fils cousin sœur Madonna, ou coiffure cousin Mathieu. Nous pas bien !

Après avoir déchiffré le texte, nous avons compris que notre Yéti était un être sensible et indigné, fortement teinté révolutionnaire.

Le réfrigérateur s’est alors précipité vers lui et a crié de la force de ses poumons électriques glacés : « Vive la révolution ». Quant à mon extincteur, il a essuyé une larme et a dit avec tristesse : « Nous pas bien ». Les trois se sont alors immobilisés et ont sombré dans un état cataleptique proche de la dépression aigue.

J’ai essayé de ranimer leur enthousiasme et ai dit : « Tout cela n’est pas faux mais innovons alors. Si les despotes aux petits et grands pieds profitent de ces moments pour parvenir à leurs fins, pourquoi les démocrates n’en feraient pas autant. Puisque nous ne pouvons pas dissoudre le peuple alors profitons de la neige, de l’été au soleil, du mariage de figaro ou que sais-je encore pour abolir la peine de mort, autoriser les mariages gays, réformer le code pénal, promouvoir les droits des femmes, virer les machistes et paranos du pouvoir et autres mesures de ce type. » C’était un peu démagogique mais je ne savais plus que faire pour calmer mes amis. J’ai même ajouté à cette liste et à leur attention la libération des zoos, la décriminalisation de la pyromanie et la généralisation des voyages aux pôles.

La petite crise s’est terminée vers 8 heures du matin avec des chants bizarres de notre Yéti préféré et des sanglots longs des extincteurs et réfrigérateurs.

Moi je me suis recouché sans penser plus avant à la révolution et ai rêvé de pingouins qui faisaient des maths.
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