Chronique – 12


DE LA DISPARITION DES YÉTIS ET DE LA PROLIFÉRATION DES SMARTPHONES  

Les évènements d’hier nous ont permis d’effectuer un pas de géant vers une meilleure compréhension de la mentalité du Yéti anarchiste et de ses congénères.

Ayant trouvé un moyen fort judicieux de traduire les propos de notre grand ami nous avons pu débuter une exploration du mode de vie, de l’environnement et de la psychologie des Yétis.

Ce que nous avons découvert nous a surpris et intrigué.

D’abord, Hans – puisque c’est ainsi que nous l’appelons dorénavant – nous a expliqué que depuis la nuit et le jour des temps, le Yéti aime se promener en groupe compact de plusieurs dizaines d’individus, serrés les uns contre les autres, la main droite sur l’épaule gauche de son voisin. Pour celui ou celle placé à l’extrême droite, la main ne pouvant par définition se placer sur l’épaule du voisin à moins de marcher en cercle, ce que la physique des masses et particules interdit, elle doit être posée sur le cœur qui lui demeure à gauche.

Durant ces promenades, chaque Yéti participait à la conversation de toutes et tous et réciproquement ce qui durant une longue phase de leur histoire provoqua un brouhaha joyeux à même de devenir à l’occasion problématique et parfois intempestif.

Pour gérer cette situation délicate, les autorités Yétiniennes ont en 333 après Grand Yéti Bleu (GYB), remplacé le discours oral par l’écrit et ainsi lorsque l’un souhaitait contribuer à la discussion de l’autre, il devait écrire sa proposition sur un support quelconque, papier, bois, pierre ou glace, puis la passer à celui ou celle à qui elle était destinée et ce le plus rapidement possible. Il y a donc eu dans tout groupe de Yétis circulant dans les massifs éloignés et inaccessibles développement de gestes fébriles et quasiment frénétiques, mais silencieux, d’individus visant à chaque instant à (i) consulter les plaquettes qui lui ont été communiquées représentant la contribution des autres Yétis, (ii) répondre à ces propositions, commentaires ou observations, en rédigeant ses propres plaquettes et (iii) écrire et transmettre d’autres plaquettes contenant ses propres contributions aux discussions des autres Yétis.

Durant plusieurs phases Yétiniennes, ces pratiques se sont répandues et ont entretenu et développé de nouvelles pratiques elles aussi problématiques. Le brouhaha sympathique et chaotique des phases précédentes a ainsi été remplacé par une grande et profonde agitation directement liée à des conversations écrites sans fin se terminant par des apostrophes, des coups et parfois des échanges d’une rare violence.

Les Yétis étant des individus pacifiques, ce résultat a eu des conséquences néfastes sur l’état général, surtout psychologique, des différents groupes de Yétis, de nombreuses et profondes dépressions, et des transformations en profondeur de leur mentalité. Alors qu’auparavant ils adoraient se promener en groupes, les Yétis en sont venus à détester ce mode de comportement et beaucoup ont décidé de s’isoler dans des cavernes ou tomber en léthargie, autant d’états n’imposant pas la circulation de plaquettes.

Fort logiquement, en 356 après GYB, les autorités Yétiniennes ont décidé de réduire le nombre d’individus constituant un groupe au sens Yétinien du terme et l’ont limité d’abord à 8 puis 6, 4 et enfin 2. Cette réduction a permis d’endiguer les phénomènes précédemment mentionnés. Cependant, un effet insidieux voire pernicieux s’est développé : les Yétis ayant alors développé au mieux leur capacité à rédiger en un laps de temps très bref des plaquettes nombreuses, la réduction du nombre d’interlocuteurs les a conduit irréversiblement à augmenter la taille des textes rédigés sur les plaquettes. Bientôt, les échanges se sont ralentis pour permettre cette rédaction et la durée des déplacements des Yétis s’en est trouvée augmentée. Les groupes de Yétis ont ainsi été amenés lors de leurs pérégrinations occidentales (NLDR : ceci est une référence alambiquée à l’ouvrage ‘après-demain’ et constitue ainsi un encart publicitaire de type 56fth interdit par la circulaire du ministre de la liberté, des cultes et du bien-être des peuples éclairés) ou orientales à s’affranchir des limites fixées par des générations précédentes et s’aventurer de plus en plus loin dans des territoires inconnus. Beaucoup de ces groupes ne sont jamais revenus. D’autres ont été avalés par des avalanches, des inondations ou des chutes de neige. D’autres encore sont revenus mais en nombre moindre qu’au départ.

A partir de 360 après GYB, la courbe de population des Yétis a montré une forte déclivité nécessitant des mesures immédiates. Le grand leader des Yétis non léthargiques a ainsi décidé, le 5 julien de l’an 361, en l’absence du groupe législatif habituel ayant disparu sur la face sud du K7, de prohiber toute marche de Yétis de plus d’un individu.

Les Yétis ont cependant été autorisés à se déplacer, évoluer, discourir, échanger des plaquettes et s’amuser en groupes pour autant que ceux-ci ne soient pas constitués de plus d’un individu. Ceci était basé sur la maxime Yétinienne traditionnelle que L’Un est dans le Tout, le Tout est dans l’Un, et le Reste dans l’Entonnoir.

Le mode de vie des Yétis est alors devenu beaucoup plus difficile à appréhender dans la mesure où il n’a plus été possible pour eux de rencontrer d’autres Yétis et de se tenir au courant de ce que le reste de la communauté devenait.

Hans, parfait exemple de la société Yétinienne, livré à lui-même, en libre circulation des biens, marchandises a erré depuis des années sans avoir eu le loisir, la possibilité, l’envie ou l’opportunité de rencontrer un autre Yéti.

C’est à ce moment-là qu’il est entré, involontairement, dans nos vies.

Il nous a confessé que si d’aventure il devait rencontrer un autre Yéti il serait dans l’obligation de le fuir en vertu des dispositions mentionnées précédemment.

Nous l’avons consolé et lui avons donné un grille-pain à manger. Puis nous avons continué notre conversation par smartphone interposé. Je dois admettre qu’il y a probablement une certaine forme d’ironie à discourir de cette manière mais nous n’avons guère le choix. Lorsque nous aurons appris à maîtriser la langue d’Hans, nous pourrons revenir à l’oralité mais il faudra probablement attendre quelques semaines.

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