Chronique – 16


Des choses que l’on comprend et d’autres moins

J’ai enfin compris comment mes co-locataires étaient parvenus à obtenir des informations si précieuses sur le comportement des autruches volantes, un sujet d’importance dont j’ai parlé voici deux jours. De fait, sans que je ne le sache, le soupçonne ou même l’envisage, un individu de cette nouvelle espèce volante vit dans mon appartement depuis quelque temps. Il y avait, chose que j’ignorais jusqu’à ce moment-là, un logement fort exigu mais non moins réel entre le salon et la salle à manger, un local de quelques mètres cubes à peine dont l’entrée se cache entre deux portes, très étroite voire même impossible à discerner au premier regard mais s’élargissant au fur et à mesure de la progression pour devenir un étrange volume de forme hexagonal.

C’est là qu’elle se cachait. J’ai découvert cet endroit parce que mes amis qui apparemment y passaient plusieurs heures chaque nuit à disserter sur l’avenir de notre chère planète avaient omis de calfeutrer l’orifice d’entrée, ou sortie, trop pressés qu’ils étaient ce matin à se précipiter dans la pluie et jouer comme des demeurés. Je les ai regardé depuis la fenêtre de la cuisine et me suis dit que les choses n’étaient jamais aussi simples qu’on voulait bien l’imaginer.

Qui aurait imaginé il y a peu que je me retrouverais ainsi à partager mon appartement avec un réfrigérateur, un extincteur, un Yéti anarchiste et maintenant une autruche volante ? Qui aurait envisagé en se promenant dans mon logement que les pièces étaient extensibles et leur dimension étirables suivant l’endroit où l’on se plaçait ?

Tout est relatif et élastique, Einstein serait comblé s’il vivait encore.

Mais, ces réflexions je n’ai pu les tenir que quelques minutes avant d’être surpris dans ma torpeur indolente par la sonnerie de l’entrée et celle du téléphone. Agissant instinctivement à l’une comme à l’autre, je me suis retrouvé à l’entrée de mon appartement face à deux individus d’espèce et condition humaine, l’un masculin, l’autre féminin, de peau extérieure bleue marine, la couleur d’un uniforme d’un ordre monastique ou public dont j’ignorais jusqu’alors l’existence, qui m’ont rappelé les termes de la circulaire 234xn/jk/is56 lettre c) selon laquelle si jeudi était ravioli vendredi devait être sac bleu et papier seulement, visant ainsi la collecte des déchets et la nature des contenants. J’ai subi cette avalanche verbale tout en entendant à l’autre bout du combiné une voix céleste m’instruisant de mon obligation d’obtenir l’arrêt immédiat des nuisances sonores diurnes en lieu et place visibles et non délimitées en vertu d’un arrêté de quelque ci-devant non identifié.

Je me suis d’abord interrogé sur la santé mentale des personnes qui me parlaient ainsi avant de conclure que peut-être la mienne était atteinte. Me sentant déstabilisé par la conduite de deux actions concomitantes, l’agente me faisant face a répété en termes un peu plus clair que le vendredi les sacs poubelles devaient être bleus et que leur contenu devait être composé de papier ou équivalent seulement. Au téléphone, la voix a répété que le silence était d’or et la contravention que je recevrais sous huitaine aussi. J’ai dit aux uns comme aux autres : désolé, désolé, oui, oui, dans cet ordre ou dans un autre, peu importe.

Ils sont partis et ont raccroché, respectivement, mais pas respectueusement je dois l’admettre, et je me suis perdu dans mes pensées avant d’en ressortir avec l’ombre d’un début de compréhension. Je suis allé à la fenêtre et ai appelé mes amis qui eux ne m’ont pas rappelé. Je suis ensuite allé les chercher et lorsque tout ce beau monde s’est retrouvé gai et rafraîchi dans la cuisine, nous avons fait le point sur la situation. J’ai demandé aux uns de cesser de crier sur la place et aux autres, surtout les êtres métalliques généralement silencieux, de ne pas traîner près des poubelles, ce qui pouvait engendrer des quiproquos délicats.

Mes amis n’ont pas franchement compris mais ils m’ont promis de faire comme bon me semblerait et m’ont assuré de leur silence pour les heures à venir puis se sont retirés dans la pièce du fond précédemment mentionnée. Lorsque je leur ai demandé s’il y en avait d’autres du même style, ils m’ont simplement répondu que celle-ci était Louis-Philippe mais que les autres ils ne savaient pas.

J’ai regardé à nouveau la place au bas de mon immeuble et ai noté que des individus y avaient disposé un appareillage électronique volumineux. Une missive épistolaire, éparse et épuisante, pour les nerfs en tout cas, m’est parvenue m’informant qu’après mesure des débordements de ces dernières heures, les décibels déployés énergétiquement par mes amis avaient dépassé la limite de 60 en zone urbaine et 90 en zone agricole de type b. J’en suis ainsi pour mes frais puisque je me trouve sous le coup d’une verbalisation de 59 francs et 3 centimes, mais sous forme recommandée seulement et avec un délai de sept heures et douze minutes pour le paiement.

Vous comprendrez que dans les circonstances je me sois trouvé fort désemparé. J’ai néanmoins pris les jambes à mon cou, les ai décrochées et me suis rendu à mon tour sur la place. J’ai arraché l’appareil électronique des mains de celui qui s’y trouvait et ai hurlé quelque chose ressemblant à un chant bulgare du haut Moyen-âge. Cela ne facilitera certainement pas la résolution de la situation mais en tout cas cela m’a profondément soulagé.

Bulgarement vôtre,
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