Chronique – 44


Des carnets de Léonard, de Kierkegaard, de la classification des survivants en trois catégories, et du conte de Maria   

Notre situation est désespérée, je l’ai mentionné hier, mais elle n’est pas définitive.

Nous avons quitté Vienne la belle, à l’embouchure du Danube, au milieu des rizières, des palmiers, des temples d’or, des fruits exotiques et avons entrepris la traversée de la Mer d’Autriche pour rejoindre au-delà des Alpes Arezzo la douce et y déclarer l’indépendance de la chapelle de Piero della Francesca. Malheureusement, nos embarcations, des baignoires trop bien débouchées ont coulé les unes après les autres et maintenant, depuis des heures interminables, nageons tant bien que mal dans les eaux heureusement très chaudes du haut des Alpes.

Au moment où nos esprits ont commencé à chanceler sur cette ligne de l’ombre qui sépare l’avant de l’après les pingouins aux lunettes roses ont émis une tentative de raisonnement qui nous a soulagé à défaut de nous sauver : Finalement, ont-ils évoqué, notre situation n’est peut-être pas si dramatique que cela. Après tout, notre groupe n’est pas uniforme. Si l’on procédait avec un minimum de discernement comme le faisait un contemporain de Piero, ce bon et brave Léonard, écrivant les trois mille feuillets de ses carnets dans un joyeux fouillis illisible et chaotique, on pourrait nous diviser en trois groupes bien distincts.

D’abord, il y a les flottants, à savoir nous trois et l’autruche volante, dite marmotte gracieuse, qui est flottante comme nous l’avons découvert récemment (NDLR : Nous hésitons à en faire encore état ici étant donné le caractère tragique de cette affaire, mais la publicité clandestine est interdite, selon les règles et édits de Norbert de Poitier-Chalenpoiu, auteur de la loi du même nom, portant référence s’agissant de la liberté d’expression, d’autonomie, et d’indépendance des esprits sains dans des corps sains, alors s’il vous plait ne vous jetez pas sur les carnets précédents c’est inutile, lassant et ne ferait que donner du crédit à ce qui est discrédité, dont acte, gentes dames et gentes sieurs…).

Puis il y a les coulants vivant mais pas respirant, c’est-à-dire le sage extincteur, le réfrigérateur colérique et le grille-pain existentialiste puisque par définition ces vivants-là n’ont pas besoin d’oxygène pour survivre. Leurs carcasses métalliques leur permettront de survivre des siècles au fond de la Mer d’Autriche sur les sommets du Grossglockner, de Marmalada, ou de l’Adamello, peut-être un peu rouillés, certes, mais plus ou moins en bon état. Naturellement, l’extincteur rejoindra le grille-pain dans une forme de dépression avérée dans la mesure où éteindre des incendies au fond des océans ne doit pas être très fréquent mais ceci pourra être surmonté par le sentiment certain d’une grande plénitude et d’un calme serein.

Restent les coulants vivant et respirant, soit le Yéti anarchistes, Maria au regard si profond et l’autre sans nom, qui se trouvent dans une situation un brin plus compliquée. Si nous arrivons à classifier cette catégorie peut-être trouverons-nous encore un élan d’optimisme supplémentaire et pourrons-nous envisager l’avenir avec un peu plus d’optimisme.

Après cette longue litanie particulièrement froide et analytique, le réfrigérateur a signalé que pour ce qui le concernait il y aurait peut-être un intérêt particulier à se trouver au fond des eaux, refroidir pour refroidir autant le faire au fond de l’eau, pas besoin d’utiliser de l’électricité, ce sera cela en moins d’énergie dépensée inutilement, évitera le réchauffement climatique et la montée des eaux, quant à la perspective de ne plus recueillir des crétins de végétaux ou des litres de lait ridiculement muets, elle n’est pas pour me déplaire.

Le grille-pain s’est cependant hasardé à noter que s’agissant du réchauffement climatique et de la montée des eaux il y aurait fort à dire sur le fait que les sommets alpins se trouvent à quelques centaines de mètres sous nos carcasses, non ? Néanmoins, il est un fait que nous devons trouver une forme de sérénité à l’idée de rejoindre le terme de notre accomplissement dans un environnement aussi apaisé. Il est possible que dans ces lieux apaisés je trouve le temps de mieux comprendre l’ironie et la tragique incertitude de Kierkegaard qui, pour l’heure, m’échappent largement, je dois le confesser.

Le Yéti a toussoté pour extraire les morceaux d’algues qui le gênaient, et a simplement fait remarqué que ton bouquin usé tu peux toujours rêver pour le lire au fond de la mer, il va être transformé en torchon pourri désagréable à la lecture. Ce ne sont pas des pages que tu tourneras mais de la bouillie de chat. Alors, ton ironie, tu imagines où elle se trouve en ce moment, non ?

Ceci a plongé le grille-pain dans un état de désarroi profond et désagréable pour tout le monde puisque les cris, pleurs et larmoiements d’un grille-pain sont parmi les expériences les plus désagréables qui puissent être vécues. C’est alors que Maria a prononcé des paroles que pour une fois j’ai enregistrées, dans la mesure où nous nous tenons l’un contre l’autre pour surnager sur la pelure de l’océan, et qu’ainsi je ne me noie plus dans son regard si serein et beau tourné vers le soleil couchant.

Pourquoi envisager ainsi l’avenir. Nous sommes ensemble et le resterons. Il n’y a pas à transiger. L’amitié le commande. Si nous coulons, nous coulerons tous ensemble. Si nous survivons, nous survivrons ensemble. C’est ainsi. Nous sommes unis par un lien plus profond que le canal en dessous de nous. Pour l’heure et vous faire patienter l’issue qui j’en suis sure ne sera pas fatale, et si elle devait l’être qu’importe, la vie aura été digne d’être vécue, je voudrais moi aussi vous conter un d’antan.

 

C’était il y a longtemps. J’avais un chien qui ne me quittait pas et qui écoutait toutes mes confidences avec cette indéfectible sensibilité dont la jeune fille que j’étais avait tant besoin. Un jour, il est parti, c’était un matin de printemps, il est parti simplement, sans se réveiller, vers le monde où les chiens trouvent enfin leur sérénité après une vie bien accomplie, c’est moi qui l’ai trouvé ainsi endormi pour l’éternité, et j’ai pleuré toute la journée qui suivit, en fait mon anniversaire,, mes cadeaux sont restés dérisoirement empilés sur le canapé du salon, et moi misérablement allongé contre mon brave et bon ami dorénavant affalé dans son monde à lui, jusqu’à ce que finalement mon père parvienne à m’extraire de ce tragique enlacement et me dépose sur mon lit.

Je n’y suis pas resté, je me suis vêtue et ai souhaité accompagner mon fidèle ami vers sa dernière demeure dont mon père avait indiqué qu’elle se trouverait au pied du grand arbre faisant face à la fenêtre de ma chambre. Il faisait nuit, une nuit sombre et étincelante, cristallisée dans un froid vif et tranchant. Au pied dudit arbre j’ai levé les yeux et c’est à cet instant précis que j’ai discerné Orion qui se levait, Bételgeuse en tête suivie de la ceinture et du pied de Rigel et je vous jure que le clignement que j’ai discerné était pareil à l’étincelle dans le regard de mon chien lorsque je lui parlais. C’était ainsi. Je vous le promets.

Son regard doux et profond était passé de sa morne carcasse à celle de la constellation d’hiver. J’en ai éprouvé un grand réconfort. Depuis cette nuit-là je regarde le ciel d’hiver, la saison que dorénavant je préfère, avec beaucoup d’attente et de confiance. C’est dans ce ciel là que s’inscrivent mes rêves.

 

Elle s’est tue et nous aussi. Même le grille-pain s’est abstenu de pleurer tandis que des larmes perlaient, j’en suis sûr, je l’ai perçu dans le reflet du réfrigérateur surnageant tant bien que mal face à elle, sur ses joues de velours. Nous attendons la nuit pour regarder le ciel d’hiver.

Nous n’avons plus peur.

§412

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