Chronique – 22


De l’exaltation d’une fuite éperdue, de Kerouac et d’Hugo, et des camouflages  

 

Je crois que les choses vont finir par s’arranger ; à tout le moins sommes-nous dans une situation qui nous permette d’envisager l’avenir de manière un peu plus optimiste. Cette lourde et sourde oppression thoracique que nous ressentions depuis peu est en train de s’estomper et le sentiment de bien-être nous emplit à nouveau les poumons, par intermittences en tout cas.

Nous avons quitté notre abri souterrain sis dans un logement technique adjacent au parking d’une grande surface peu après cinq heures cinq du matin et, après avoir salué les circuits électriques et pneumatiques qui nous avaient accueillis avec chaleur et sophistication, du moins ceux que notre ami Yéti avait bien voulu laisser continuer leur petite vie tranquille en marge d’une société consumériste à l’extrême, nous sommes partis en direction de la rocade autoroutière la plus proche.

La chance nous a souri et un camion transportant des pièces détachées pour grues et bulldozers danois s’est arrêté et a daigné nous transporter dans la partie arrière du véhicule. Nous avons remercié le conducteur, un chauffeur roumain par le père et mélomane par la mère, ainsi que son chien, Léopold et sa radio, Philips, et nous sommes engouffré dans le doux réduit à l’arrière, confortable et chaleureux où nous nous trouvons en ce moment.

Le réfrigérateur a été sommé de se mettre contre le ventre face à la paroi métallique pour nous permettre de nous réchauffer contre son moteur et le grille-pain a été mis au diapason.

Les trois pingouins aux lunettes roses se sont endormis dans le bac à légumes.

Le Yéti s’est, quant à lui, allongé contre l’extincteur puisque pour ce qui le concerne le froid est la bienvenue et mon amie et moi-même nous sommes blottis contre ce lointain cousin bien chaleureux.

Nous avons traversé plusieurs frontières sans rencontrer le moindre problème et roulons à grande vitesse à travers une campagne humide et brumeuse ; Qu’importent les conditions, nous sommes heureux de laisser loin derrière nous nos poursuivants. Nous ne savons pas quand nous pourrons revenir dans mon appartement et peut-être ne le pourrons-nous jamais mais ce qui est satisfaisant est de savoir que nul ne pourra nous trouver, du moins pas dans l’immédiat.

La gravité limitée de nos crimes potentiels ou virtuels contre les droits et devoirs de l’individu face à la société pourvoyeuse de bien-être et soutenant l’épanouissement des libertés d’expression, de conscience et pensée nous met quelque peu à l’abri de poursuites transfrontalières sévères.

Après avoir traversé plusieurs fleuves et rivières, le grille-pain est sorti de sa torpeur et s’est mis à chanter une complainte de son pays lointain, mélodieuse et quelque peu larmoyante et bientôt le Yéti l’a rejoint en poussant des glapissements assez surprenants au demeurant, un genre d’hymne à la joie chantés par des grenouilles bleues Costaricaine.

Les paroles étaient incompréhensibles pour le commun des mortels mais pour celui qui écrit ces lignes, dorénavant habitué aux choses les plus surprenantes ceci signifiait à peu près : « flop, flop, les gouttes tombent et le facteur avec, le sac est plein et la girafe pas, la neige tombe et les lettres suivent ». Sur ces derniers mots notre lointain cousin, pris d’une crise de larmes a toussé et en s’étouffant a propulsé hors de sa cavité buccale un morceau de plastique, la fameuse lettre « n » qui depuis hier nous manquait.

Nous voici donc à nouveau en mesure d’écrire ces chroniques de manière à peu près professionnelle, grand bien nous fasse et joie profonde vous envahisse, nous sommes de retour.

Les exilés en terre étrangère que nous sommes dorénavant avons ensuite entrepris de nous pencher sur les dernières années de la vie de Piero della Francesca et avons échangé des propos appuyés sur les parallèles que l’on peut tirer sur des épisodes particuliers de la vie de Pirandello. Nous avons fait cela tout en mangeant un sandwich, au jambon et champignons de Bari pour les uns, aux vis courbées de 5 mm de diamètres pour les autres et au poisson rouge pour le reste.

En franchissant la frontière danoise nous nous sommes sentis portés par un souffle nouveau et avons entonné en refrain la chansonnette précédente mais avec un refrain différent inventé par le grille-pain : « J’irai par la forêt, j’irai par les champs, d’Honfleur à Bollwiller, je marcherai, et vers toi loin ou pas je ne peux demeurer loin plus souvent ». En dépit de mon respect le plus profond pour Victor je me suis dit qu’après tout mieux valait en temps de fuite des corps sains dans des esprits qui ne le sont pas que l’inverse.

Demain nous serons ailleurs, dans un ailleurs étrange et étranger, et nous explorerons les passes de trois et les jeux de rôle afin d’éviter les inspecteurs d’Interpol et les notices rouges que cette dernière pourrait avoir émis contre nous. Je pensais demander au Yéti de s’habiller en infirmière, au réfrigérateur en fer à repasser, au grille-pain en pingouin et aux pingouins en lapin, car cela rime. Je porterai des moustaches et me ferai appeler Clouzot quant à mon amie elle restera aussi belle que jamais car nul ne sait qu’elle est avec nous.

L’aventure est au rendez-vous, son souffle nous enivre, nous sommes pareils au papillon qui écrase les flots d’air de son coup d’aile renversant, nous sommes puissants, tout est jubilation et exaltation, nous sommes les Kerouac des temps modernes.

Joie.

§1085

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