Chronique – 23


De l’esprit philanthrope qui est le nôtre depuis que nous sommes arrivés au Danemark 

Nous avons été accueillis au Danemark en véritables héros ou stars de télévision. À peine descendus du camion nous avons été entourés par une armada de journalistes qui nous a photographiés sous tous les anges, surtout le réfrigérateur, nous interpellant par nos prénoms, criant pour attirer l’attention de l’un et de l’autre. Le crépitement aveuglant des flashs, le claquement chaleureux des photos, le brouhaha des paparazzis, les objectifs lourds et gros se heurtant les uns et les autres, tout cela a constitué une étrange et surprenante ambiance.

Maria était un peu gênée et s’est inquiétée de cette intrusion dans sa vie privée. Son regard trahissait un sentiment d’incompréhension et de doute. Un reflet particulier de ses yeux émeraude m’a laissé penser qu’elle ne me considérait pas totalement innocent dans cette histoire. Il est vrai que les photographes s’ingéniaient à la photographier sous toutes les coutures et à l’appeler pour qu’elles se tournent vers eux de manière bien plus régulière que par exemple le grille-pain ou moi-même. Je lui ai murmuré que je n’avais pas la moindre idée des circonstances ayant provoqué cette avalanche médiatique.

Le Yéti qui se pavanait avec une forme d’aisance assez remarquable et un sourire jubilatoire a levé ses mains vers le ciel et crié dans le patois papou, portugais et alémanique qui est le sien des mots que j’ai traduits sans me tromper totalement je pense comme «évolution, révolution, victoire sans condition, pas de quartier, tous à genoux, la société et les autorités, victoire, chapeau melon et pastèque». Il est vrai que sa stature particulière, sa taille impressionnante et son poids considérables tranchaient avec les photographes aux vestes colorées.

Finalement, nous sommes parvenus à franchir la haie de journalistes et pénétrer dans un local qui s’est avéré être le hall d’entrée d’un motel de banlieue où des voyageurs fatigués alternaient avec des employés surpris par l’agitation et deux ou trois journalistes avec microphones un brin plus réservés que ceux de l’extérieur. Ces derniers se sont rapprochés de nous et nous ont assaillis de questions. Spontanément je me suis transformé en porte-parole de notre groupe de fuyards :

Quelle est votre réaction au sujet des paroles du ministre de l’intérieur et du bien-être social ?

 

Où irez-vous maintenant? Comment réagissez-vous à la décision danoise de vous refouler ?

 

Que répondez-vous à Philip Esther-Dent dans le Courrier de Poitou-Charentes et Basse-œuvres qui considère votre fuite comme préfigurant la décadence européenne et la réaction du corps social face à un état de plus en plus intrusif ?

 

Ressentez-vous une forme d’intrusion inacceptable dans votre vie suite à la publication sur Internet de l’ensemble de vos échanges dans le camion ?

Je ne savais pas vraiment comment répondre à toutes ces questions, j’ignorais quelles raisons avaient provoqué ce regroupement particulier et cet intérêt visiblement vif des journalistes à notre égard, je ne cessais de me demander comment les autorités avaient pu nous suivre avec une telle précision et comment ces journalistes avaient fait pour nous suivre à la trace avec une telle justesse. Par-delà les journalistes j’ai discerné trois individus au costume sombre, regard gris et lunettes de soleil assis en cercle près de la réception qui d’évidence n’étaient pas des journalistes.

J’ai répondu au petit bonheur la chance :

Merci pour votre intérêt. Nous n’avons pas de commentaires particuliers. Nous ne fuyons personne mais voyageons autour du monde. La prochaine étape est Bangkok et ensuite nous improviserons. Nous respectons le choix, les décisions, la justesse, le caractère particulièrement adéquat et la finesse des autorités dont il s’agit qui se préoccupent de notre situation avec un paternalisme qui  nous émeut. Su ce, si vous n’y voyez pas d’inconvénient nous souhaitons nous rafraîchir. Merci.

Ceci aurait peut-être pu marcher en d’autres circonstances, notamment si l’extincteur n’avait profité de cette occasion pour demander la parole et la prendre sans souhaiter me la rendre :

Je voudrais faire une déclaration. Nous nions tout ce qui a pu être dit sur nous. L’espionnage qui a été le fait de certains est inacceptable. Par contre, il est vrai de dire que nous allons joindre le groupe des multimilliardaires qui ont décidé de faire don de la moitié de leur fortune à des causes humanitaires. Nous cédons 55% de nos biens sur le champ, ici et maintenant. Nous fournirons des détails à cet égard aussitôt que possible.

Ceci a comme vous pouvez l’imaginer provoqué un tollé général. Tout le monde a été surpris et les questions ont fusé. Je n’étais pas le moins étonné du groupe. Cependant, j’ai réussi à regrouper mon petit monde et à le diriger en ordre plus ou moins compact, plutôt moins que plus d’ailleurs, vers la cuisine où j’ai demandé à chacun et chacune de se tenir coi en attendant plus ample information. J’ai fermé les verrous, fenêtres et trappes et ai exigé de chacun le silence le plus complet.

Procédons par ordre ai-je dit. Savez-vous comment les trois officiels de service ont fait pour nous suivre à la trace ?

Les pingouins aux lunettes roses ont incliné leur tête vers le sol en disant pardonnationez-nous, peut-être éventuellement n’était-il pas souhaitable de jouer avec i-pod pour chercher nouvelles des ventes de jolis tableaux Piero sur toile pas d’araignée…

 

D’accord, d’accord ! C’est compris. Ne pleurez pas mais dorénavant c’est silence radio. Deuxième question, comment les journalistes ont-ils eux aussi pu nous suivre aussi facilement ?

 

A leur tour, le grille-pain et le réfrigérateur ont baissé ce qui leur sert d’appendice supérieur pour dire Après tout quel est le problème, ils ont le droit de savoir non ?

 

Bien, on progresse. En tout cas on ne peut pas dire qu’il n’y ait pas de discrétion dans notre petit groupe. Et enfin, pourrait-on avoir une idée pourquoi cette idée de donner la moitié d’une fortune que nous n’avons pas à dieu sait quelle cause ?

Et là, l’extincteur m’a regardé droit dans les yeux pour me signifier : Et pourquoi pas, nous faisons comme tout le monde, nous donnons ce qui potentiellement pourrait être à nous mais qui en réalité est à tout le monde. En plus, nous sommes très généreux, nous donnons une fortune dont nous n’avons même pas commencé à profiter puisque nous ne l’avons pas. Si cela n’est pas de la générosité, qu’est-ce que c’est alors ?

Le Yéti a abondé dans son sens en glapissant Justesse et victoire, révolution et barricades, tous pourris, à bas la dictature des hyper puissants, vive nous !

J’ai alors proposé à chacun de se sustenter et les ai quelque peu rassuré en leur disant qu’il serait dorénavant difficile à quiconque de nous arrêter étant donnée notre notoriété naissante. Des riches philanthropes en vadrouille au Danemark et Thaïlande, c’est probablement fréquent mais pas forcément un groupe constitué de telles individualités.

Nous verrons bien ce que l’avenir nous réserve. Le grille-pain a alors demandé ce que nous ferions du 45% restant de la fortune que nous n’avons pas. J’aimerais bien le savoir.

image

Un commentaire sur « Chronique – 23 »

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s