Chronique – 34


Des Noëls d’antan et des yeux de Maria

Nous nous sommes promenés ensemble le long du Danube savourant la température douce et chaleureuse, profitant du spectacle des temples dorés, des barges chargées de fruits ou légumes exotiques passant et repassant mollement, des dépôts charriés par le fleuve dans un sens ou un autre suivant la marée, de l’odeur chargée d’iode, des palmiers et buissons chargés de fleurs, et des sourires des passants se promenant en chemises fleuries ou sarongs.

Vienne est décidément une belle ville et n’en déplaise à celles ou ceux ayant intérêt à nous démontrer que nous ne sommes pas dans cette ville, nous en profitons autant qu’il est possible de le faire en ce beau mois de mai.

A un moment donné nous nous sommes arrêtés au bout d’une jetée en attendant une des navettes typiques de Vienne empruntées par une population bigarrée et colorée, nous en avons profités pour nous remémorer nos souvenirs des Noëls passés.

Le grille-pain installé langoureusement sur les genoux de Maria ce qui n’est pas, je dois vous l’avouer, sans susciter un brin d’exaspération de ma part, s’est contenté de larmoyer que toute sa vie durant les Noëls ne lui avaient rapporté que des miettes mais nous n’avons pas prêté plus attention que cela à ces plaintes sempiternelles.

Le Yéti nous a savoureusement indiqué que Le Grand Yéti Bleu, monarque sage et vigoureux, à l’écoute de son peuple, mettait son titre en jeu le matin de Noël. Toute la foule Yétiesque était traditionnellement présente et celles ou ceux qui le défiaient le faisaient à armes égales. Naturellement, le Grand Yéti Bleu gagnait systématiquement de par sa sagesse, sa vélocité et sa sagacité tant il est vrai, me semble-t-il – mais je n’ai pas partagé ce concept avec mon lointain cousin – qu’il devait être passablement difficile pour qui que ce soit de se battre à genoux et les yeux vers le sol en déférence et vénération dues au monarque suprême quelles que puissent être les circonstances.

Les pingouins nous ont expliqué que le jour de Noël ils en profitaient pour poser trois questions au hasard et que celui ou celle qui y répondait correctement pouvait passer au Walhalla directement sans passer par la case départ tandis que les autres étaient décapités sans autre forme de procès mais satisfaits du sort qui leur était réservé nourrissant les pauvres poissons, pingouins et ours isolés sur une banquise hostile. La plus récente victime avait été un hurluberlu rouge et blanc se promenant bien stupidement dans un chariot désuet tiré par des rennes, des animaux que les pingouins n’aiment pas, et qui avait été proprement incapable de nommer le deuxième prénom de la grand-mère maternelle de Piero della Francesca. Pauvre homme et pauvres rennes.

Maria a parlé des Noëls de son enfance en me regardant avec son sourire si Léonardien. Manquant de me noyer à plusieurs reprises j’ai goûté à ses paroles magiques et regardé avec délice tant son visage que la peau fine et lisse de son cou à peine effleuré par une soierie légère que je lui ai offerte hier. Je n’ai malheureusement pas entendu ce qu’elle a dit tout entier perdu dans sa vision charmante. Ceci est un problème auquel je devrais tôt ou tard trouver une solution tant il est vrai que l’aimant que je prétends être se doit à tout le moins de comprendre ce que lui dit celle qu’il prétend aimer. Triste réalité mais mettez-vous à ma place, ou plutôt ne vous y mettez pas car sinon je serais obligé de vous transformer en confiture de coing ce qui ne m’enchanterais guère étant profondément pacifique.

L’autruche volante, dite marmotte gracieuse nous a avoué que Noël n’évoquait rien pour elle si ce n’est des cigognes débiles allant dans tous les sens probablement sous l’influence de narcotiques ou d’alcools divers pour jeter des paquets bizarres dans des cheminées invraisemblables quitte à provoquer des feux de cheminée ce qui faisait dire aux autruches volantes qu’à Noël il ne fallait pas croiser des cigognes, cela portant malheur et feu de forêt. Qui en voit une doit faire pénitence auprès de Sainte Marguerite du Fumet Doré, qui n’en voit pas une doit sauter sur une jambe trois fois en enjambant la Tamise ou l’Orégon en sens inverse des aiguilles d’une montre.

L’extincteur nous a raconté avec gourmandise ces soirées où on lui présentait avec amour un feu de sapin pour titiller son appétit ce dont il profitait avec joie et amusement.

Enfin, le réfrigérateur nous a simplement dit : Noël ça pue, c’est indigeste, c’est trop plein, ça fait rompre les amarres et moi j’en ai toujours eu marre. Je préfère Pâques. Pâques c’est jeûne et moi le jeûne j’aime.

J’ai essayé de parler de mes Noëls d’antan mais pas un mot n’est sorti de ma bouche car Maria m’a regardé avec un sourire qui a fait chavirer la barge passant derrière nous et moi avec. Je dois apprendre à mieux me contrôler.

Par contre, j’ai suggéré à mes compagnons que nous nous offrions mutuellement des cadeaux pour notre soirée de Noël qu’après une discussion assez longue nous avons décidé de reporter au mois de septembre pour plus de commodité et pour nous permettre de nous rendre à Bangkok à saute-mouton.

Nous ne devons pas perdre les moutons de vue, ceci est notre priorité. Noël viendra après d’autant que nous sommes en mai.

IMG_1610

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s