Chronique – 36


D’une nouvelle crise existentielle et de la révolte des grille-pains

Je me demande parfois pour quelles raisons je me trouve ainsi au bout de nulle part à rechercher quelque chose dont je ne saisis pas vraiment le sens pour des raisons qui m’échappent et d’une manière qui ne me semble pas totalement fondée ou raisonnable.

C’est ainsi que s’est exprimé l’extincteur.

Nous étions en train de préparer notre journée à la périphérie de Vienne à la recherche de potentiels volontaires pour un saute-mouton effréné et efficace qui nous aurait permis de relier Vienne à Bangkok en un tout de main ou plutôt quelques coups de rein.

Malheureusement ces quelques mots prononcés doctement et sagement par l’extincteur allongé sur le canapé du studio dont l’usage nous a été proposé par le collectif autrichien pour la sureté des moules et le bien-être des papillons ont plongé l’ensemble de notre petite troupe dans un océan de béatitude et de réflexions plus ou moins cartésiennes.

Paradoxalement, les trois pingouins qui jusqu’alors avaient fait preuve d’une parfaite bonhommie et d’un sens de l’à-propos, toujours cohérents dans leur démarche et sûrs de la finalité de leur quête, à savoir l’approfondissement de leur connaissance de la vie et de l’œuvre de Piero della Francesca, se sont laissés gagnés par un zeste de dépression, très léger, à peine un soupçon de menthe sous la langue, pas plus, rien qu’un petit goût amer, un soupçon de regret exprimé en ces quelques mots:

Pendant très longtemps notre but était assez simple, nous rendre à Arezzo, et nous emparer de la chapelle par la force ou la séduction et déclarer l’endroit indépendant puis demander notre admission aux Nations Unies et hisser haut le fanal de notre nouvel état avec le rêve de Constantin en prime. Nous nous sommes cependant rendus compte de la vacuité de notre tâche songeant que l’humain n’avait que faire de l’art et de la justesse de Piero et qu’il nous fallait trouver autre chose. Nous avons alors monté un système de spéculation sur l’art pour acquérir une toile de Piero. Notre aspect extérieur nous a bien aidé mais notre hedge fund et le système à la ponzi qui nous permettait de prétendre vendre quelque chose que nous n’avions pas pour acheter quelque autre chose que nous souhaitions a fini par trouver ses limites, nous n’étions pas énarque. Le Louvre peut faire acheter un Cranach, c’est sûr, mais des pingouins n’arriveront jamais à acquérir un Piero, c’est sûr également. Alors nous marchons et notre quête est véritablement sans but. Depuis que nous vous avons trouvé nous nous sentons rassurés car après tout la communauté des médiocres cela fait du bien à l’égo mais depuis peu plus rien ne nous fait sortir du sentiment d’inutilité si ce n’est une course sans fin sans autre but que d’atteindre une ville mythique que nous ne connaissons pas, où nous ne souhaitions même pas aller et dont nous ignorons les raisons nous poussant aujourd’hui à nous y rendre.

Un long silence s’est emparé du groupe et j’ai immédiatement ressenti que nous étions prêt du gouffre, que nous risquions d’y sombrer ensemble si l’on ne trouvait pas une échappatoire immédiate. L’autruche a bien tenté de nous aider mais son poème indigeste au possible n’a fait que renforcer l’amertume de nos sentiments et la pénibilité de nos efforts vains et sans finalité véritable: la fin est le moyen de s’oublier dans les tréfonds d’âmes tristes, l’air en altitude est vif et frais mais en plaine il n’est pas, l’eau est grise et la terre marron, le ciel lui est bleu car là est la finalité de toute chose et de toute figue ou marron dignes de ce nom, l’esprit trouve en ces altitudes le reflet de ses pensées et la pensée de ses faits…

Le réfrigérateur l’a interrompu en lui signifiant la platitude et l’ineptie de ses propos et sa préférence pour une mort immédiate instantanée ou sous la torture la plus vile plutôt que de continuer à écouter ces nauséeuses phrases sans sens ni direction ni début ni fin ni rien du tout que du vent .

Le grille-pain a sentencieusement répété ses leitmotivs habituels se satisfaisant du fait qu’enfin notre groupe se plaçait dans une situation de réflexion sage, fructueuse, utile, constructive sur son devenir. Jamais nous ne saurons ce que l’avenir nous réserve, ce que le passé a été, ce que la vie est, ce qu’elle comprend, si vie il y a, si illusion n’est pas la règle, s’il y a début ou fin de quoi que ce soit, si il y a un dessein, si moi grille-pain ait la moindre importance dans l’ordre de chose, si j’ai une signification, une présence, un rôle, un sens…

Le Yéti est intervenu et nous a sauvé, que grâce lui en soit rendu. J’avais essayé de trouver une diversion mais n’y étais pas arrivé tout entier perdu dans mes pensées et le regard de Maria.

Le Yéti a ainsi dit avec son aplomb habituel: Le grille-pain a un sens, toaster les toasts, et ce depuis des lustres. Les règles sont précises et suivies à la lettre, à la virgule, à la phrase et au paragraphe, tous les grille-pains du monde se sont donnés la main pour appliquer tout cela sagement et sans jamais se poser des questions et le corpus grille-pain dans son ensemble a accepter sans mot dire, sans toussotement pour signifier un brin de contrariété. Il est temps que sous ton leadership, derrière ton fanal tous les grille-pains du monde se lèvent, marchent l’un derrière l’autre en signifiant à celles ou ceux qui ont imposé ce jeu qu’ils aillent se faire voire auprès du dieu ou de la déesse des grille-pains et qu’entre temps les grille-pains existent, vivent leur vie, se promènent, discourent et fassent ce que bon leur semble. Avec tes larmoiements incessants finalement tu es le plus courageux d’entre nous et c’est toi qui dirigeras le flot incessant des grille-pains désabusés et émancipés. Tu es le leader de la révolution inévitable des grille-pains face à l’oppression imposée par une force occulte tellement puissante que personne ne cherche à la remettre en cause. Grille-pain tu es notre Che !

Sur ce, il s’est redressé, a remis son nœud papillon en place et a pris le grille-pain dans ses bras suivi solennellement par chacun d’entre nous.

Nous sommes prêts pour la révolution des grille-pains et notre quête prend un nouveau sens. Nous quitterons Vienne et irons à Bangkok cela est sur mais auparavant nous rallierons les grille-pains du monde entier derrière notre fanal.

La révolte des grille-pains a sonné. L’heure est grave.
§2110

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