Chronique – 41


Des fêtes d’antan d’un grille-pain dépressif et kirkegaardien et du chant d’une autruche volante dite marmotte gracieuse  

Nous continuons de dériver dans nos quatre baignoires sur la mer non pas d’Iroise mais d’Autriche. Depuis hier, nous avons perdu une autre baignoire et je me permets à cet égard de suggérer à mes lecteurs potentiels et enthousiastes de colmater toutes les brèches que ce genre d’embarcation est à même de receler avant de se mettre à l’eau. Non point que notre situation soit dramatique car comme je vous l’ai indiqué nous disposons de victuailles en quantité suffisante et la présence de trois pingouins très bons pêcheurs est un accessit dans ce type de situation.

Nous sommes donc simplement un peu plus à l’étroit mais ceci nous permet de nous rapprocher spirituellement en cette période qui, du moins me semble-t-il, coïncide avec des fêtes et fériés dans de nombreux pays de ce bas monde tant il est vrai que maintenir un calendrier en mer est chose compliquée. Peut-être aurions-nous dû rester quelques jours de plus à Vienne pour profiter des traditions autrichiennes ? Il aurait été sympathique de manger des tartes Sacher et des friandises Viennoises sur fond de rizières, marchés aux fleurs, bouddhas, temples dorés et fruits tropicaux. Je n’aurais pas imaginé la chose ainsi mais les voyages apportent toujours leur lot de surprise et rectifient l’image biaisée que l’on en donne dans les médias traditionnels.

Nous voguons plus ou moins dans la direction d’Arezzo en Toscane, sous la mer ou non, je n’en sais rien, mais où, je l’espère, nous pourrons établir la République libre de Piero della Francesca dans la fameuse chapelle qui lui doit sa célébrité et que les français ont manqué de brûler au temps où un certain Empereur diffusait des idées républicaines à des peuples qui s’en fichaient comme d’une guigne. En attendant, chacun partage ses souvenirs de fêtes d’antan.

Hier c’était le Yéti anarchiste qui nous a parlé de ses sentiments pieux fort particuliers. Aujourd’hui c’est au tour du grille-pain existentialiste et passablement dépressif.

Voici ce qu’il nous a raconté : Je suis né d’une union illégitime entre une friteuse de bonne famille et une perceuse de mauvais sang, un escroc de petite nature qui avait séduit ma mère alors qu’elle évoluait dans son cocon bourgeois d’ustensiles design pour bobo bien argentés. Il venait du mauvais côté de l’immeuble, de la cave et boite à outils. Je n’ai aucun souvenir de lui puisque rapidement il a été embarqué dans une sombre histoire de meurtre ou suicide à la perceuse, une affaire bizarre qui l’a envoyé au trou pour très longtemps. J’ai été élevé dans une cuisine bien précieuse, toute en serviettes de soie, salières, poivriers, moutardiers, assiettes, couverts de marque, Alessi, Koziol, Pam Norman, etcetera.

Ma grand-mère maternelle m’adorait, une gentille petite cafetière d’avant les Nespresso, qui pouvait durer des siècles mais dont on s’est séparé en la laissant rouiller sur le trottoir lorsque les capsules jetables et stéréotypées sont arrivées.

 

Mon grand-père, une bouilloire argentée d’origine russe, profondément religieux et conservateur n’a plus parlé à ma mère jusqu’à son remplacement et son renvoi dans le studio du petit jeune de la famille d’adoption humaine lorsqu’il s’est installé à Berlin.

 

Par suite, et dans ma douleur d’orphelin, il s’est rapproché de moi et m’a pris sous sa coulpe, m’a enseigné les rudiments du métier de grille-pain, m’a expliqué les règles inculquées depuis des générations aux serviteurs d’humains, l’obéissance, le respect, le bon fonctionnement, le lustre discret, le fonctionnement sans réparation jusqu’à expiration et un jour de la garantie et ainsi de suite.

 

Les journées de fête, tandis que les humains enfants se ruaient sous le sapin rituel ou dans les jardins, nous étions de sortie, bien endimanchés, à la table de la salle à manger sur une nappe brodée de Damas avec initiales je vous prie. Nous servions au mieux les humains bien nerveux ces matins-là.

 

Mon meilleur souvenir ?

 

Le dernier Noël avant le renvoi de ma grand-mère, j’opérais près du fils aîné et préféré, étudiant en littérature et philosophie, qui par espièglerie ou pitrerie s’est amusé à introduire près de ma résistance chauffée à rouge un livre de poche intitulé ‘Traité du désespoir’ de Kierkegaard. J’ai refusé de le brûler, j’avais mes scrupules. J’ai fait sauter les fusibles plutôt que de perdre un tel ouvrage. Un grille-pain grille du pain, des brioches, des toasts, mais rien d’autre. Je n’avais pas à être soumis à de tels traitements. Je n’avais pas non plus à contribuer à détruire une famille bien née et respectueuse. Le père de l’humain concerné a hurlé et constatant la blague du jeune fat s’en est plaint de manière formelle et brusque. Tout le monde a quitté la table du salon et a fait prière et pénitence ridicule à genoux devant une crèche en santons de Provence.

 

Pour ma part, je suis resté des heures durant à proximité de cet ouvrage fascinant qui m’a parlé chaleureusement, mais pas trop, et s’est exprimé par mots cachés et couverts et s’est instillé profondément en moi.

 

On ne m’a plus vraiment utilisé depuis ce fameux matin et j’ai pu garder en mon sein le souvenir kirkegaardien qui m’est si cher. J’ai tout appris et je le dois à cette matinée de Noël humainement gâchée mais majestueusement et oniriquement proche de mon âme de grille-pain.

 

Les choses ont changé, certes, j’ai perdu mes proches, ils ont sombré dans l’oubli des humains et ont été désossés ou rejetés, éparpillés ou détruits, je les ai beaucoup pleuré, même si je savais dans mes gènes de grille-pain que la souffrance est chez nous spontanée et que l’issue qui nous est réservée est dramatique mais naturelle, mais j’ai continué à rechercher aux tréfonds de mon âme les raisons qui nous poussent à exister, pourquoi nous sommes ainsi faits, le pourquoi, le où, le comment et les autres mystères de nos vies.

 

Vous me connaissez ainsi et parfois vous vous agacez de mes larmoiements mais sachez qu’à l’origine de tout cela il y a ce matin de Noël là, ces pleurs, ces cris, ces prières, et cette rencontre livresque étonnante.

Un long silence a suivi cette étonnante suivie de reniflements et sourires ambigus. Maria a embrassé le grille-pain sur le front et les pingouins, se sont redressés dans leurs baignoires et l’ont salué militairement en tenant leurs lunettes roses à l’aile, tout en disant ‘t’es un sacré pote mon cousin. T’es notre Che, notre leader’. Je crois que pour une fois nous partageons tous leur sentiment.

En conclusion de cette histoire et en prime de Noël, Pâques ou ce que vous voudrez, pour toutes et tous, un autre chant de l’autruche volante dite marmotte gracieuse :

‘Malheur aux affamés car ils auront faims, que les poules aient des dents ou pas elles restent poules et stupides à la fois, que les orties soient japonaises ou pas elles restent piquantes, qu’Homère ait été ou pas reste l’Iliade, que la savane brûle ou pas, reste les animaux et que les animaux disparaissent ou pas, restent l’humain, et ça c’est pas du coton, mon cousin.’      

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