Chronique – 42


De Planck, de l’union libre, de réfugiés à la mer, d’une situation dramatique et du chant nostalgique d’une autruche volante et flottante

Je crois que le principe d’incertitude tel que développé par Planck et se successeurs s’appliquent parfaitement à notre situation. Nous pourrions lui adjoindre un autre principe, celui d’évidence dramatique, tant nous nous trouvons actuellement dans un état qui peut difficilement être décrit sans emprunter des thèmes hérités de la tragédie grecque ou du théâtre shakespearien.

Jugez-en plutôt, nous sommes sept naufragés dérivant sur la mer d’Autriche, nous dirigeant vers celle d’Arezzo pour y poser notre drapeau d’indépendance sur le clocher de la chapelle de Piero della Francesca, nous occupions sept embarcations légères et blanches, des baignoires, mais il n’en reste plus aucune, toutes ayant sombré à intervalles plus ou moins réguliers d’à peu près sept heures et septante sept minutes ou en français douze heures cinq.

Nous nous sommes réfugiés pour partie dans le coffre béant d’un réfrigérateur bien accueillant qui pour l’heure tient encore légèrement au-dessus de sa ligne de flottaison mais pour combien de temps ? Les uns, je veux dire les pingouins à lunettes rose et l’autruche volante dite marmotte gracieuse – dont nous venons de découvrir soit dit en passant sa capacité à flotter majestueusement en posant ses ailes à plat ce qui la fait ressembler à une grosse méduse ou poulpe noire et blanche – sont posés sur l’eau à la façon d’un pudding géant qui n’aurait pas encore fondu. Les autres se tiennent les uns contre les autres dans ce qui fut au temps jadis des compartiments à légumes, fruits, glaçons ou jambons, bref, un réfrigérateur.

Les autres cela veut dire le Yéti anarchiste, le fichu grille-pain existentialiste et constamment déprimé, le sage extincteur, Maria aux yeux d’anges et au corps indescriptible, et moi-même, le co-narrateur de cette chronique.

Je dois admettre ne pas avoir trop regretté la perte de notre baignoire, du moins à l’origine, puisque ceci a entraîné cette proximité pleine de chaleur et tendresse, une occasion inespérée pour pouvoir tenir dans mes bras la Maria de mes rêves, celles dont le visage ferait fondre le plus emprunté et lourdingue des astres lumineux, mais ceci n’a que trop peu duré puisque s’y est progressivement mêlé un sentiment d’issue fatale et inexorable surtout après que le Yéti ait jeté nos provisions à l’eau en criant ‘qu’avons-nous à faire de tout ceci, c’est un luxe inutile et un poids mort’.

Ne restent que quelques poissons pêchés par les pingouins mais ceux-ci se sont mis en grève après m’avoir entendu dire à Maria que sa beauté irradiait au-delà du descriptible et que les plus grands peintres ne sauraient parvenir à approcher la qualité de son sourire ou la finesse de ses traits ce à quoi ils ont rétorqué de manière perçante ‘Et Piero dans tout cela qu’en fais-tu ?’ avant de se complaire dans une bouderie paraissant sans fin.

En bref, nous sommes dans une situation dramatique, stressante au plus haut point ce qui m’empêche de profiter des cheveux longs de Maria reposant sur ma poitrine ou de son cou faisant face à mes lèvres sèches.

Il y a trois heures un chalutier de l’Union fédérale, confédérale et nationale des démocraties véritables, pas les fausses, emportées par le seul souci d’assouvir les besoins des populations aimées et chéries, leur bien-être, leur bonheur et leurs libertés fondamentales, leurs droits et leurs devoirs marginalement utiles, je veux dire l’UFCNDVPLFEPLSSALBDPACLBELBLLFLDLDMU ou plus simplement dans notre jargon l’Union libre s’est approché de notre frigo, de la méduse et leur capitaine et nous a demandé si nous souhaitions monter à bord ce à quoi nous avons naturellement répondu de manière positive. Par suite, il nous a passé une série de douze documents en sept exemplaires et trois cent deux pages comprenant douze mille sept cent huit questions et trois commentaires accompagnés d’un crayon papier et de sept gommes nous demandant de bien vouloir lui donner le tout dans sept minutes.

Nous n’avons guère pu déchiffrer plus que trois ou quatre questions dont par exemple : Pour autant que vous soyez désireux de vous rendre en territoire libre unionien merci de bien vouloir indiquer votre contribution éventuelle au bien-être commun et votre acceptation des valeurs unioniennes compte tenu (i) de la constante de Planck, (ii) de celle de Richter et (iii) de la couleur de la confiture de violettes amères de niveau 3 (g) selon les critères de Rochebois. Dans l’hypothèse où votre réponse serait ‘quatorze’ nous vous rappelons que les dispositions de la loi Martius-Dynes-Piko interdisent aux victimes éventuelles de sévices graves de fournir des données ou réponses sans le bénéfice d’un avocat requis au titre de la loi du sept seyant.

Bien entendu, sept minutes se sont écoulées sans que nous puissions répondre à quelque question que ce soit d’autant que le grille-pain s’est fendu d’un long monologue duquel il ressortait que la vie avait une fin, que cette fin pouvait survenir à n’importe quel moment, que nous devions être préparé à cela, qu’après tout ici et maintenant ou ailleurs et plus tard cela changeait peu, que quitter ce monde sur les genoux de Maria était plus agréable que disparaître dans une gigantesque électrocution, que le passé, le présent ou le futur n’avaient de sens que si on les prenait tous ensembles sans lien défini, et que le sourire de Maria était plus important que quoi que ce soit d’autre.

Je lui ai demandé de se taire après avoir entendu pour la deuxième fois le prénom chéri et lui ai fait remarquer que le silence des agneaux s’appliquait à lui aussi et en ai profité pour demander asile politique pour nous sept.

La réponse ne nous est pas parvenue car le capitaine ayant repris ses feuillets vierges a simplement dit : encore des surnombres inutiles et incultes qui viennent nous parasiter avant de repartir à tire de gouvernail.

Notre groupe s’est dressé comme un seul homme, grille-pain, extincteur, Yéti, pingouins, autruche volante et réfrigérateur, mais cela n’a pas changé grand-chose si ce n’est que le réfrigérateur en a profité pour faire eau de toute part et de commencer à couler lui aussi en conséquence de quoi ceux qui l’occupaient jusqu’alors se sont eux aussi jeter à l’eau.

Nous sommes sept naufragés à l’eau et en bien mauvaise situation. Alors, le conte du jour vous parviendra un peu plus tard par pli recommandé mais c’est un peu plus long les jours de fêtes ne nous en veuillez pas, pensez à nous si vous le pouvez, surtout au petit déjeuner ou sous votre douche.

Je vous laisse néanmoins en prime cette complainte de l’autruche volante et flottante, dite marmotte gracieuse Aujourd’hui est un beau jour surtout la nuit lorsque la lune tombe dans la mare, éclabousse tout, salisse le reste, et que les étoiles jaillissent comme un tourbillon déjanté d’un corbillard triste et braillard tout en chantonnant les airs saints de ce jour sacré tout en demandant où les chocolats sont et les cadeaux et les sourires, surtout celui de Maria.

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