Chronique – 46


D’une étrange invasion, du prosélytisme bon marché, de l’ethnographie de même nature, de la téléréalité, des zones économiques exclusives, de la Mer d’Autriche et de Chine et d’une nouvelle fuite

Les évènements se sont précipités.

Alors que nous vivions dans un calme relatif sur notre banc de sable perdu quelque part en mer d’Autriche ou ailleurs, nous avons été propulsés par la force des choses et de l’actualité dans un tumulte médiatique hors du commun.

Il va s’en dire que tout a commencé avec la décision de Maria de ressouder notre groupe qui avait tendance à se scinder en trois, à savoir d’un côté les trois pingouins et l’autruche tentant de déterrer la chapelle d’Arezzo sous les écueils de notre îlot, de l’autre le réfrigérateur, le grille-pain et l’extincteur gagnés par l’idée de cesser notre quête ici et maintenant et enfin, en marge, le Yéti, Maria et moi-même songeant en dépit de la quiétude de ces lieux à voguer vers de nouveaux horizons et rejoindre Bangkok aussi rapidement que possible.

Maria a donc pris le contrôle de la situation et ayant demandé au grille-pain existentialiste à tendance dépressive de l’aider, ce qu’il ne pouvait décemment refuser, a mis en place un émetteur en ondes courtes à partir des différents composants dudit grille-pain, de l’extincteur et du réfrigérateur.

Elle a ensuite diffusé en boucle un message très précis et clair déclinant nos noms, expliquant notre situation de naufragés sur un îlot de sable, indiquant que nous avions pris le contrôle dudit banc de sable sur les hauteurs des montagnes et vallées alpines entre Autriche et Italie et déclaré son indépendance en bonne, propre, calme et due forme conformément aux diverses dispositions du droit international en vigueur.

L’effet de cette déclaration ne s’est pas fait attendre et le premier zodiac est arrivé moins de trois heures après la première diffusion comprenant à son bord un évangéliste anglo-saxon accompagné de jeunes religieux exhibant des tee-shirts ‘Peace and Love Jesus-Christ’. Le prêcheur s’est approché de nous et a parlé avec un immense sourire dont il ne s’est défait qu’après avoir reçu un grille-pain existentialiste dans les gencives. Auparavant il avait pêle-mêle évoqué la nécessité qui était la nôtre de mettre nos vies en conformité avec les paroles et préceptes du Christ, de la bonté et sagesse de la trinité, de l’universalité de ses propos, de l’insanité des autres religions et croyances, de la valeur de l’ordre établi, de l’interdiction des comportements amoraux et immoraux, de la joie que cela procurait, et de la nécessité pour les adhérents de la vraie foi de se comporter en zélotes zélés et éviter de se promener tels certains d’entre nous en tenue virginale. C’est à ce moment-là que le Yéti lui a jeté le grille-pain au visage en hurlant des obscénités.

Il n’a guère eu le temps de reprendre son prosélytisme puisque qu’une embarcation de toute autre nature venait d’accoster comprenant à son bord un ethnologue accompagné d’un caméraman et trois assistantes. Celui-ci a déposé devant nous un certain nombre de bibelots, en particulier sa carte de visite, ses références web, et son appartenance universitaire. Il a évoqué les îles Andaman et certaines populations égarées avec lesquelles il était impossible d’établir le moindre contact sans recevoir une volée de flèches et s’est enquis de notre disponibilité à l’accompagner dans cette phase d’approche en diffusion libre et ‘live’ sur trois canaux de télévision avec rétribution en prime. Suite aux conseils de ses sponsors, il a demandé s’il y avait sur notre îlot des onguents, racines, algues, ou sable ayant des vertus médicinales avérées ou potentielles dont il se ferait l’acquéreur à titre gracieux et a suggéré de commencer sur le champs une danse traditionnelle dont il filmerait et expliquerait les nuances à un public avide de nouvelles connaissances sur TV254. Ayant installé l’une de ses caméras sur l’un des récifs plats il a cependant été freiné dans son élan par une volée non point de flèches mais de becs de pingouins qui l’a fait reculer avec force cris et stupéfaction tumultueuse.

Là également nous n’avons guère eu le temps de faire le bilan de cette intrusion dans notre vie privée qui à mon sens est contraire aux dispositions réglementaires et législatives prévues au chapitre z (iii) du livre 4 de la loi Nono/786 puisque plusieurs bâtiments de guerre, ou plutôt, excusez-moi ma langue a fourchu, de maintien de la paix sont arrivés sur les lieux arborant des pavillons de pays habituellement riverains de la mer de chine et ont à tour de rôle par mégaphones interposés récités des chapelets d’injonctions profanes destinées à nous rappeler que (i) cet îlot ne nous appartenait pas, (ii) qu’il n’était pas indépendant, (iii) que la zone économique exclusive qui en dépendait ne saurait être exploitée en notre nom, (iv) que tout contact avec des conglomérats privés et philanthropiques visant à commercialiser lesdits biens serait considéré comme nul et non avenu et (v) qu’il valait mieux pour nous de prendre armes, bagages et grille-pains sur le dos et partir de cet endroit stratégique aussi rapidement que possible et si possible à un degré aussi proche que possible de la vitesse de la lumière. L’extincteur, pourtant d’habitude si sage et pondéré a essayé d’arroser lesdits bâtiments mais sans succès.

Tout cela s’est précipité dans une triste confusion, d’autant qu’une embarcation comprenant à son bord des caméras et un pavillon indiquant C-SNET_LIVE arrivait du côté bâbord, ou tribord – je n’ai jamais su faire la différence, pardonnez-moi – et un yacht de plaisance de grand et méga grand luxe abordait de tribord, ou bâbord, c’est selon, avec à son bord une dizaine de personnes arborant maillots de marque sur fins corps musclés et lustrés, lunettes finement biseautées, et shorts de circonstances. Ces derniers nous ont fait savoir que si nous leur accordions l’exclusivité de notre conversation et contact philanthropique notamment s’agissant du développement économique, fiscal, et comptable de l’endroit avec remise de certificats de nationalité et d’immunité, nous serions récompensés avec générosité et magnanimité.

Ceci aurait pu continuer fort longtemps si la marée n’avait soudainement montré le bout de son nez et recouvert l’essentiel de l’îlot, refroidissant les ardeurs des uns et des autres sans pour autant empêcher que notre petit groupe ne prenne le contrôle manu militari d’une des embarcations et ne s’échappe vers la haute mer laissant de nouveaux naufragés sur les rochers qui, soit dit en passant, ne recouvrent pas la chapelle d’Arezzo, foi de pingouins à lunettes roses.

Nous naviguons à grande vitesse vers l’horizon bleuté, guidés par l’autruche volante laissant loin derrière nous une coquette tragédie dont nous ne pourrons, pour des raisons évidentes, vous conter le déroulement. Laissons cela à de plus aptes que nous.

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