Chronique – 49


Des sports d’hiver version pingouins à lunettes roses

Je ne sais pas s’il vous est déjà arrivé de converser avec des pingouins à lunettes roses et essayer de les convaincre de quoi que ce soit. C’est en vérité un exercice très délicat et hasardeux, qui ne sera pas sans vous laisser songeur et perplexe. .

Par exemple, comment réagiriez-vous si lesdits individus, au nombre de trois, venaient vous trouver vous et vos amis par un beau matin ensoleillé dans la belle ville de Vienne sur la Mer d’Autriche, une légère brise marine rendant supportable la température de plus de 30 degrés et charriant les senteurs tropicales, et vous disaient : Salut les copains. Puisque nous sommes à Vienne et que l’idée de retrouver les fresques de Piero della Francesca a fait long feu, autant que nous en profitions pour profiter d’une semaine de vacances de neige.

Bien entendu, passé l’élément de surprise vous direz probablement quelque chose de similaire à ce que le sage et toujours pondéré extincteur s’est aventuré à murmurer: Chers amis, c’est probablement une excellente idée mais le changement climatique est passé par là ainsi que la dérive des continents, et nous nous trouvons dorénavant sur une île bordée de gratte-ciels entourée d’une mer très chaude et sous des ciels que les tropiques nous envient. Peut-être serait-il plus judicieux de songer à des congés au bord de la mer, profitons des plages et des parasols, tout en nous protégeant pour ne pas prendre des coups de soleil. Pour ma part, je suis déjà assez rouge comme cela, inutile d’en rajouter, mais pour vous habitués au grand froid et à une luminosité très faible il vous faudrait vous couvrir.

Ce à quoi ces charmants volatiles, un brin intolérants je le confesse, rétorqueront à peu près ceci : Nous sommes à Vienne, ou peut-être Copenhague, en tout cas en Europe, n’est-ce pas ? Alors, nous ferons ce que font les masses européennes, c’est-à-dire la messe du ski. Nous ne pouvons rester en dehors des circuits obligés du monde civilisé et riche. N’est-ce pas ?

C’est à ce moment-là que vous comprendrez qu’il est certainement et fortuitement inutile de tergiverser plus avant mais peut-être réagirez-vous comme le grille-pain existentialiste et dépressif et direz-vous : Certes, certes, mais est-il forcément nécessaire de marcher avec le flux, de suivre les courants et tendances ? Pourquoi ne pas agir tel que Montaigne le suggérait ? Si le contexte est différent il faut vous adapter, mettre en relief les divergences et nuances, apprécier les différences, pondérer ce qui peut l’être et finir par adopter un comportement qui est votre seulement loin du diktat des masses et de la culture imposée.

Vos pingouins réagiront probablement par un haussement d’épaules. Les miens sont plus brutal dans leur comportement et ont pris le pauvre grille-pain par ses épaules brillantes et chromées et l’ont propulsé dans les bras de Maria qui l’a consolé avec une caresse sur son nez meurtri. Ils lui ont dit : Soit t’es avec nous soit t’es contre nous, y a pas le choix. Sur la banquise, c’est comme cela. Ici aussi. Alors, soit tu viens au sport d’hiver avec nous, soit on te congèle dans le frigo de la méduse. Pour nous c’est tout comme.

C’est à ce moment-là que vous serez tenté d’intervenir en tant que médiateur et direz à peu près ceci : Très bien, oublions la violence chers amis, et concentrons-nous sur l’essentiel. Que souhaitez-vous exactement faire ? Que comprenez-vous par vacances de neige ?

Les trois pingouins s’assiéront probablement par terre et vous parlant comme on parle à un enfant un brin niais et poussif vous répondront : S’il faut en arriver là, soyons patients… Les vacances de neige c’est simple, c’est beau, c’est tranquille, c’est en hauteur, tu pars avec ton troupeau dans la transhumance hivernale, d’abord dans la grisaille puis dans la pluie, puis les nuages, pas à pas, mètre par mètre, puis après dix heures de route ou train, toi et ton troupeau irez faire vos courses dans un magasin gigantesque achalandé pour vous, puis vous irez faire la queue pour récupérer votre équipement, de nouveau la queue pour récupérer votre chambre minuscule, puis la queue pour un restaurant surchauffé où vous crierez les uns des incongruités incompréhensibles soulignant autant que faire se peut votre statut de pingouins riches, puis vous mangerez mal mais paierez très cher pour affirmer votre statut, puis vous ferez la queue pour acheter les tenues les plus excentriques et charmantes, avec prix proportionnel à l’aspect ridicule des équipements et surtout jolis logos bien visibles et dorés, puis après avoir fait la queue pour payer un caissier oisif et fatigué vous irez dormir, un peu mais mal en raison de l’altitude, le lendemain vous recommencerez le rituel mais y ajouterez la queue au télécabine, la queue au téléski, la queue au télésiège, une belle descente pleine de cris et hurlements au milieu de ton troupeau, puis la chute et la descente en brancard sur skis, puis la queue à l’infirmerie, puis un joli pansement et des attelles de marque, puis le restaurant d’altitude où avec ton troupeau vous renouvellerez votre lien d’allégeance à la caste sociale à laquelle vous appartenez en exhibant vos logos, hurlant les lieux privilégiés de vos vacances, le nombre d’étoiles de vos hôtels et de vos enfants à skis, le prix et nombre de chevaux de votre voiture, partirez après avoir été snobés par un serveur accaparé par le fils de la cousine du voisin de Madonna avec son air de toqué et drogué, et vous continuerez ainsi le rituel épuisant et passionnant pour une semaine au moins. A l’issue de cette période enthousiasmante toi et ton troupeau rembobinerez et recommencerez le tout en sens inverse. C’est ainsi qu’il faut faire si tu veux compter, être perçu comme intégré et membre du cru, le bon, le cher.

Vous ne réagirez probablement pas à cela et eux prendront votre stupéfaction pour un agrément. C’est du moins ainsi que mes trois pingouins préférés ont réagi.

Ils sont allés acheter des tee-shirts de marque avec comme inscription sur le dos : I am expensive et un joli logo brodé en fil d’or en forme de pingouins rose au nombre de trois sur les lettres PDF, ce qui ne vise pas je pense un programme informatique mais Piero della Francesca, puis se sont dirigés en haut de la colline et se sont mis en ligne derrière une queue quelconque, je crois celle desservant un cinéma de quartier.

C’est là que je les ai laissés me rassurant du fait que dans cette Vienne méridionale et asiatique personne ne les comprendra.

J’ai cru voir des touristes japonais les photographier en riant ce qui probablement les a rendu très heureux.

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