Chronique – 50


De la crise des poissons, de l’amabilité des forces de l’ordre, de l’arrestation, du martyr et de la résistance d’une autruche volante et flottante dite marmotte gracieuse

Les choses ne se déroulent jamais très exactement comme on l’envisageait au préalable. Par exemple, ce matin, en me réveillant d’un long sommeil régénérant et calme, au milieu de mes amis dans cette belle et bonne ville de Vienne caressée par un lever de soleil exaltant, je songeais à une nouvelle promenade à la recherche des trésors enfouis dans cette cité de l’ombre transmutée en mégapole asiatique et tropicale.

Je ne m’attendais pas à voir débarquer cinq agents de sécurité engoncés dans leurs vestes pare-balles avec fusils mitrailleurs à l’épaule et bazookas à la ceinture, hurlant des ordres incompréhensibles dans une langue inconnue. Mes amis se sont à leur tour réveillés, difficile de faire autrement il faut le reconnaître, et, après qu’un interprète vêtu d’un smoking vert nous ait traduit les mots vitupérés par les représentants des autorités sages, omniprésentes et puissantes, ils m’ont rejoint contre le mur du salon les mains levés et le regard interloqué.

Le responsable suprême de l’autorité quintuple a exigé que nous leur remettions sans histoire aucune, avec allégeance pure et politesse non déguisée les triples assassins et criminels, responsables d’odieuses souffrances, frayeurs et malheurs.

Bien entendu, je suis intervenu, coupant la parole au grille-pain qui déjà se préparait à s’affliger de tous les maux de l’humanité et se déclarer responsable desdites souffrances, et ai indiqué que les honorables représentants de la morale, de la liberté, de l’ordre établi, rétabli ou non établi, de la joie et du bonheur serein de tout un peuple extasié avaient probablement été mal renseignés par des vivants ayant déployé un zèle excessif dans la mise en œuvre des documents relatifs à la délation et au respect précieux de la liberté véridique et unique tels que visés par les clichés et documents apocryphes de Nephtyr III et ses sbires.

J’ai ajouté qu’il était d’évidence impossible d’associer les mots de criminels ou assassins à un groupement aussi paisible et pacifique que le nôtre, perdu parfois dans des mondes relativement délicats ou absurdes, au choix, mais jamais dangereux, si ce n’est peut-être pour lui-même.

J’ai cependant été durement interrompu par le maître des agents et représentants respectueux de l’ordre parfait qui a tenu avec un raffinement qu’il m’est difficile de décrire avec précision les propos suivants Ta gueule crétin, on t’a pas adressé à la parole. Tu la fermes et tu la rouvriras, ta gueule, lorsqu’on te le dira. On cherche trois connards assassins et on les trouvera. Alors, je répète la question, où sont les trois pingouins fouineurs de merde qui ont assassiné, lâchement, des poissons de catégorie 5 sur l’échelle de Plazoum ? Hein, où ils sont ces trois connards ? Montrez-vous.

Une certaine forme de stupéfaction s’est répandue et ce pour trois raisons principales : (i) la nature particulièrement virulente et quelque peu violente et disons-le grossière des propos du digne et alerte représentant de l’ordre, de la morale et de la liberté fondamentale (ii) le fait que les trois pingouins étaient accusés d’avoir dévorer des poissons ce qui après tout était plutôt dans leur nature n’ayant pas encore goûté à la joie superbe de dévorer des épis de maïs ou des racines de topinambours, et enfin (iii) que le vénérable ancien, chef principal et accessoirement secondaire du groupe des représentants des autorités et donc du peuple souverain et libre, n’ait pas reconnu lesdits pingouins qui pour l’heure s’étaient mis l’un au-dessus de l’autre dans une des postures qu’ils adorent à savoir la girafe des neiges. Ce dernier point, je veux dire la non reconnaissance des pingouins, était d’autant plus surprenant que nos amis étaient au milieu d’un groupe clairement identifié de deux humains, un Yéti, un réfrigérateur, un extincteur, un grille-pain et une autruche.

Cette dernière, la belle et majestueuse autruche volante et flottante, également nommée marmotte gracieuse, s’est approchée du grand prêtre et divin représentant de la morale, de la joie et de la distinction et, avant que l’on ait pu dire quoi que ce soit pour l’en empêcher, a souhaité chanter une chanson en l’honneur de l’autorité majestueuse qui disait à peu près : ô joie et bonheur, la soupe est prête, les carottes et les pois sont noirs, car le lait est blanc, l’autorité rode et chante, du bonheur que cela, nous vivons, et poissons nous trichons, car nous aimons, mais pas là, ici, et même, sur arbre, et dans prés, nous trouvons, mais pas là non plus, où que se cachent, bonheur pas dans pré, mais dans eau, car eau pas ici, mais là, eau est de là et d’ici et d’ailleurs, nous trouvons…

Elle n’a pu achever sa chanson grinçante qui nous transportait non pas d’aise mais d’inconfort tant elle résonnait de tristesse à venir et de remords anticipés quant à notre amie si exubérante et originale, le parangon du courage, de la modestie, de la force et de la résistance.

Très rapidement le vif et respectable vieillard, chef du groupement des forces et de la source de l’ordre s’est retourné vers ses hommes et a dit : Vous quatre, toi là-bas aussi, ça fait cinq, moi y compris car je me vois dans le miroir, et bien vous me prenez ce trois pingouins déguisés en autruche et vous me les amenez au poste et que ça roule, on va leur faire passer l’idée de se déguiser et tuer tous les poissons qui traînent sans autre forme de procès. Et y a pas intérêt qu’un crétin d’avocat commis d’office ou de cuisine vienne s’interférer dans mon travail sinon y va bouffer du curé et curer son bouffon. Bon on dégage mais en douceur pour pas affoler la chrétienté et le reste, les gens doivent dormir en paix. Salut la compagnie.

Le Yéti a tenté sur ces entrefaites de bloquer la sortie mais un coup de bazooka, pas un coup de feu, mais un coup d’acier sur la tête lui a fait rapidement changer d’avis et en chancelant et tombant de toute sa longueur sur la largeur de la table il a laissé les représentants de la joie, du bonheur, du travail, de la famille et de l’ordre passer au-dessus de lui non sans appuyer de la force de leurs talons sur les parties les plus charnues de sa Yétitude.

Nous sommes restés bouche bée durant plusieurs secondes puis nous sommes précipités vers la rue mais tous avaient disparu. Ne restait plus du vestige de cette journée qu’une plume noire dans la cour de notre hôtel. Nous l’avons prise et en pleurant l’avons déposé sur le bureau de notre chambre.

Les trois pingouins ont enfin cessé de se tenir en position de girafe et après s’être auto congratulés pour ne pas avoir été arrêtés ont dit Chapeau l’autruche, quelle force de caractère, quelle beauté, quel farouche instinct de protection, quel symbole de la résistance. On doit la sauver rapidement et l’extraire des griffes de ceux qui l’ont arrêtée.

Quelques secondes plus tard Maria est intervenue pour dicter la feuille de route au grille-pain qui l’écrivait comme il pouvait avec sa grille chauffée au fer rouge :

(i) ranimer et soigner le Yéti, (ii) camoufler les trois pingouins, (iii) envoyer le réfrigérateur en éclaireur pour déterminer dans quel poste de police les agents ont amené la pauvre autruche, (iv) demander à l’extincteur de prendre connaissance des règles et principes du droit des poissons tels que prévalant à Vienne sur la Mer d’Autriche, et (v) l’envoyer lui, Maria et moi en représentation aussi rapidement que possible pour sauver notre amie l’autruche.

Voici où nous en sommes. Autant pour la belle journée indolente sous les tropiques, au milieu des épices et des fleurs. Il nous faut sauver la soldate autruche, rapidement.

Qu’on se le dise, et que celles ou ceux qui peuvent nous aider se joignent à nous dans cette nouvelle quête…

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