Chronique – 52


De sinistres retrouvailles, des attendus peu explicites, de la condamnation d’une autruche volante, flottante et trébuchante et de l’attente d’un miracle  

Il y a dans la vie un certain nombre de situations qui sont inextricables et d’autres qui sont inexpliquées. Ces derniers jours notre parcours relève de ces deux catégories à la fois.

Notre amie, l’autruche volante, flottante et trébuchante, autrement nommée marmotte gracieuse, a comme vous le savez été arrêtée en lieu et place des trois pingouins à lunettes roses pour assassinat et torture de poissons et ce dans la bonne île de Vienne. C’est elle-même, dévouée et martyrisée, qui s’est livrée aux autorités pour protéger nos amis les pingouins aux lunettes roses dont le comportement intempestif risquait de les conduire à une exécution immédiate.

Depuis lors, Maria, au regard profond et liseré d’étoiles, l’extincteur, toujours fort sage mais un brin timoré dans cette affaire – probablement tiraillé entre sa vocation de sauveteur d’autrui, un Saint-Bernard mécanique, et son respect inné, génétique et inconditionnel des autorités – le grille-pain, existentialiste et déprimé et moi-même, perdu dans quelque monde parallèle, sommes à la recherche de l’endroit où les braves, courageux, dignes et nobles représentants des autorités et donc du peuple pourraient avoir placé notre amie en détention préventive, non abusive et palliative.

Hier, nous avons trouvé un avocat digne de ce nom, du sien et des autres, nous sommes assis à terre plutôt qu’au plafond et avons sifflé un refrain pour retrouver la disparue, allez donc savoir pourquoi… Cette méthode un brin particulière a pourtant porté ses fruits, voire même ses poireaux et fenouil du marché, et l’autruche a enfin donné signe de vie.

En fait, le sifflement s’échappant de nos gorges et bouches, passablement sèches après plusieurs heures consacrées à une telle activité, a sillonné les couloirs du tribunal où nous nous trouvions, obliquement et par revers droit et pas courbe, pour finalement aboutir dans la chambre VIII dudit tribunal.

Un vrai fait du hasard mais également selon le grille-pain un défi à notre tentative de trouver un caractère rationnel au cours des évènements dont nous sommes tributaires, victimes et contribuables – ce dernier point est avéré et corroboré par le texte 7, 9 et b, du paragraphe 27, de la section trois, du chapitre 8, du livre z de la loi de Shtrouzk-Réaumur et pas Sébastopol. L’autruche était accompagnée par cinq représentants des autorités clairvoyantes et dignes vers ladite salle pour comparution immédiate.

Entendant le sifflement, elle s’est immédiatement lancée dans une reprise enflammée ce qui n’a pas manqué d’énerver le juge en charge du dossier. Nous nous sommes précipités et avons rejoint la salle d’audience où se trouvaient, dans le désordre, le juge, l’autruche notre amie, la cohorte des membres du jury, le public représenté par un canari jaune, et l’avocat de la défense, une chaise vide commise d’office. Nous nous sommes installés au premier rang du public non partisan et avons assisté, muets, à la procédure dont voici le compte-rendu fidèle, approprié et adéquat :

Le juge : Faites asseoir les trois pingouins aux lunettes roses coupables des faits qui leurs sont reprochés.

L’huissier : Faites entrer les trois pingouins.

Cinq agents de sécurité, d’ordre, de bienfait et bonheur incarnés (entourant l’autruche volante): Voici les trois pingouins coupables.

L’autruche volante, flottante et trébuchante dite marmotte gracieuse : Que le vent souffle sur les terres brûlées et l’eau coule sous les ponts et par-delà le bon vieux port d’Honfleur et si vous m’y autorisez que les choses soient.

Le juge : Pingouins, vous êtes coupables des faits qui vous sont reprochez, à savoir la disparition des thons de l’océan et par extrapolation de la mort de milliers d’oiseaux ayant heurtés le sol lors des tirs de feu d’artifice, de la diffusion d’informations erronées par Wikileaks, de la non découverte d’exo planètes ce mois-ci et de la non distribution de mon quotidien préféré ce matin. Comment plaidez-vous, pingouins ? Et répondez l’un après l’autre je vous prie.

L’avocat de la défense, en troisième ligne : Nous demandons le report du repère sacré de la murène.

L’huissier : Pingouins, comment plaidez-vous ? a demandé le juge chargé du dossier. Vous êtes sensés répondre l’un après l’autre l’une des trois formules suivantes (i) coupables, (ii) pas innocents, (iii) entre les deux mon cœur de pingouin balance. Alors ?

L’autruche volante, etcetera : Sur l’étendard du désespoir flotte la bannière étoilée de la misère et nous sommes ainsi dans une drôle de soupe, courge ou poireau je ne sais pas, mais franchement je vais y voler mon latin.

Le juge : Qu’il en soit donc ainsi dit et consommé. Les trois pingouins seront exécutés aujourd’hui, interrogés demain et rencontreront leurs avocats le jour d’après. Ils pourront ensuite quitter la prison pour rejoindre le commissariat du peuple, des gens, de la mesure et des bons et loyaux sujets de sa majesté républicaine. Par suite, si les faits sont commis, ils seront encouragés à vérifier ceux-ci et que le meilleur gagne. Procès suivants. Faites avancer le coupable et en attendant dégager les trois pingouins selon l’ordre qu’ils voudront.

Nous n’avons pas forcément compris l’ensemble des propos qui ont été articulés car l’interprète habillée en smoking vert et palmé de la tête aux pieds avait un étrange accent sino-portugais que seul peut-être le Yéti anarchiste aurait compris s’il avait été présent. Cependant, la teneur de la procédure et les envolées du juge ne nous ont pas laissé totalement insensibles.

Il est clair que notre amie est dans de beaux draps, de la damasserie à tout le moins et que nos pleurs et cris étouffés de sanglots, de larmes et de froissements de mouchoirs en papier sur fond de crécelles ne serviront pas à grand-chose.

Il nous faut un miracle.

C’est cela, un miracle.

Un miracle.

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