Chronique – 54


De notre avenir sur l’île de Vienne, de Penderecki, Du Bellay, Rabelais et d’autres, du trombone à coulisse et des haïkus ainsi que du fou-rire du Yéti

Le propre du vivant est le dynamisme, la transformation de l’énergie en activité et ce de manière parfois irrationnelle, incohérente, déconnectée d’une analyse en profondeur. L’action ne suit pas forcément toujours la réflexion, souvent elle la précède.

S’agissant de l’errance ou de la quête – de quoi je ne sais pas trop – de vos chroniqueurs favoris, il me semble que ceci a souvent été le cas durant les semaines folles que nous avons vécues depuis le début de notre tentative de fuite de Vienne pour Arezzo, Bangkok ou ailleurs, qui quoi que nous fassions ne semble pas aboutir.

Aujourd’hui, pour une fois, la première depuis fort longtemps, nous n’avons pas été pressé par le temps, les circonstances, la vie, les impondérables ou dieu sait quoi, et n’avons pas eu à fuir, agir, bondir ou réagir sans possibilité de prendre un peu de recul. De fait nous avons passé la journée à prendre du recul, tranquillement assis au bord d’une rizière Viennoise, les yeux fixés dans les reflets du ciel sur l’eau trouble et les esquisses du vent s’insinuant délicatement dans les feuilles et hors du quadrilatère tracé il y a bien longtemps par d’ardents paysans.

Maria a insisté pour que nous prenions tous le temps nécessaire pour réfléchir sur notre situation et cessions d’agir de manière inconsidérée et que nous concevions dorénavant notre avenir ici sur la belle et bonne île de Vienne et pas ailleurs puisque nous ne semblons pas en mesure de la quitter. Nous sommes restés songeurs plusieurs heures de temps puis l’un après l’autre avons essayé d’esquisser quelle pourrait être notre implication dans la vie de la société locale.

Le réfrigérateur colérique et intempestif a été le premier a révélé un aspect caché de sa personnalité. Il nous a avoué sa passion pour la musique et, en particulier, la clarinette depuis sa plus tendre enfance après avoir entendu un solo écrit par Penderecki et a partagé son désir de s’inscrire à l’académie de musique pour apprendre à jouer de cet instrument ou, si cela ne devait pas être possible, du trombone à coulisse, du saxophone ou de la viole. Naturellement, vous l’imaginez bien, le Yéti anarchiste, a été pris d’un fou rire à l’évocation de cette possibilité mais un simple regard de Maria l’a contraint à se taire et terrer son regard dans une sinuosité du sol.

Elle a rappelé que nous étions toutes et tous partie d’un corps commun du vivant et qu’il n’y avait pas de raison particulière de tracer des frontières entre les uns ou les autres. Que l’humain ou ses cousins puissent jouer de la clarinette ou du hautbois par l’intermédiaire d’un appendice couramment dénommé bouche était une chose fort louable mais n’empêchait pas que d’autres vivants, tels le réfrigérateur colérique, puisse y jouer en utilisant quelque autre appendice ou artifice, pneumatique ou autre, peu importe où il se trouve et comment il serait activé. Elle a ajouté que si d’aventure un jour des populations d’exoplanètes devaient visiter notre terre, il ne devait pas être pris pour argent comptant qu’elles s’adressent aux humains ce à quoi l’extincteur a rappelé qu’il était conscient de faire partie des représentants désignés pour ce faire en cas d’une rencontre de ce type, troisième ou autre. Le Yéti s’est excusé platement, la tête sous l’eau, et la discussion a continué.

Le grille-pain a avoué son intense désir d’épouser la carrière académique et proposé d’écrire une thèse sur l’évocation des grille-pains dans la littérature occidentale du IXème au XIXème siècle et là encore les fous-rires impromptus du Yéti ont été considérés avec beaucoup de sévérité par Maria. Le grille-pain a noté avec un aplomb certain que certes les fils électriques n’étaient pas nécessairement connus des populations européennes du haut Moyen-âge mais à tout le moins le principe de griller du pain ou d’autres aliments à base de céréales l’était depuis fort longtemps, traçant ainsi la longue ligne de ce qui allait devenir le grille-pain moderne. Il a mentionné Rabelais, Du Bellay et Pontus de Tyard, une évocation qui a immédiatement atterré les trois pingouins et provoqué leur ire tenant à la non évocation de Piero della Francesca dans un tel contexte ce à quoi le grille-pain, perdant un peu son assurance, a répondu qu’il s’agissait de situations tout à fait différentes mais qu’il était prêt à considérer tout élément rentrant dans le cadre probable de son étude. Les quatre se sont alors isolés dans une cabane de l’autre côté de la rizière pour affiner la thématique à étudier en préparant la thèse dont il s’agissait.

Le Yéti ayant à ce moment-là la tête littéralement enfouie dans le plumage de l’autruche volante, flottante, et trébuchante, secoué par un fou-rire tonitruant et proprement démentiel, celle-ci, soumise durant les jours précédents à une forte tension, s’est mise à pleurer puis a indiqué avec force hoquêtement que son rêve le plus cher était dorénavant de se consacrer à l’étude des haïkus mais n’a pas pu aller plus avant dans son explication.

Nous avons interrompu notre discussion et sommes restés de longues minutes à la consoler puis avons disserté sur la riziculture autrichienne pour changer de sujet de conversation.

La question de notre avenir sur la bonne et belle île de Vienne sera j’en suis sur discutée demain ou après-demain et je vous tiendrai informé, soyez-en certain.

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