Chronique – 57


Du cinéma, de la téléréalité, de Twilight, du seigneur des anneaux, de Peter Gabriel, De Sarkozy, de Cameron, d’une étrange et surprenante proposition et de la stupeur qui s’en est suivie, forcément!

Je ne sais que dire. Je suis hébété. Nous le sommes tous.

Nous étions, vous vous rappelez peut-être, dans une de ces poches du temps qui rarement existent ailleurs que dans l’imagination d’un chroniqueur farfelu, ces doux instants où tout se relâche et ou rien ou nul ne vient bousculer le lent cours des choses, le lent glissement du temps, l’empilement sage et savoureux du moment, de chacun des moments qui peuplent nos vies mais généralement de manière empirique, stressante, désagréable, lourde, infiniment lourde, plus épuisante et éreintante qu’un fardeau de mule.

Nous étions là, assis tranquillement l’un à côté de l’autre, écoutant un air de Peter Gabriel, Heroes je crois, et expliquant à Maria la manière dont nous entrevoyions notre avenir dans cette belle et bonne île de Vienne et elle nous regardait avec ses yeux de chats, son regard étincelant, sans pareil, je n’en rajoute pas plus car je vous ai tout dit, nous cela veut dire le grille-pain existentialiste, le réfrigérateur colérique, le Yéti anarchiste, les trois pingouins amateurs de Piero della Francesca, l’autruche volante, flottante et trébuchante, le sage extincteur et moi, l’un des deux humains parmi ces vivants-ci, attendant avec une certaine impatience je dois le concéder que Maria, notre guide ces temps-là, ne dévoile à son tour comment les contours de son futur pouvaient être tracés, esquissés, nuancés.

Mais nous ne le saurons pas, pas aujourd’hui en tout cas, ni demain, car en cet instant précis où ses lèvres s’entrouvraient une voix s’est fait entendre, basse et sonore, claquante, émanant d’un individu s’extirpant d’un lourd véhicule lui aussi étincelant mais extérieurement ce qui est bien différent, admettez-le, et nous a intimé l’ordre de l’écouter car il avait des choses à nous dire, il était agent artistique, représentant quelque compagnie audiovisuelle et philanthrope, impliquée dans la diffusion sur les écrans géants et forcément plat du cinéma d’images, sons et émotions visant à transmuter les spectateurs de consommateurs mous à consommateurs vides, mais heureux, joyeux et distraits, heureusement et saintement distraits, oublieux de la vie, la leur et celle des autres, et nous a enjoints de l’écouter car proposition il avait, suggestion chaleureuse et multiforme pour entente réciproque et sympathique, car, nous a-t-il expliqué, nos chroniques étaient la lumière dans les ténèbres chatoyantes et amusantes, drôles et rafraîchissantes, loin des singularités et complications de vies épuisées, en bref des histoires qui plaisent et amusent.

Donc, a-t-il poursuivi sur un ton enjoué, joueur et pour le moins intéressé non point par le visage de Maria, mais sa silhouette intermédiaire, il est temps de traduire ces idées fabuleuses, et drôlasses, en scripts et ultérieurement en éléments d’un triptyque cinématographique qui n’aura rien à envier à Twilight ou au Seigneur des Anneaux et qui vous rapportera tant et plus suffisamment pour vous faire quitter cette île que vous considérez stupidement qu’elle est viennoise, tout cela en faisant trois fois rien, en nous cédant les droits et ensuite, pffffft, plus rien à faire, la belle vie, le repos et tout le reste, et vous belle enfant une belle carrière de cinéma ou autre s’ouvrirait à vous.

Les trois pingouins ont rajusté leurs lunettes et haussé leurs sourcils fringants et ont simplement dit OK c’est combien pour nous ?

Mais immédiatement le sage extincteur a demandé quelles seraient les exigences de l’agence dont il était le sbire inféodé, quels changements seraient apportés au long et sinueux déroulé des évènements.

Je me suis permis d’intervenir pour rappeler que ces chroniques n’étaient pas des fictions, quoi qu’on en pense, mais la vraie et fidèle description d’un quotidien qui est le nôtre depuis des mois maintenant et dont il serait malvenu de trahir les imposantes structures et fondations.

Notre interlocuteur nullement troublé et installé entre nous et Maria s’est contenté de parler à Maria et lui murmurer deux ou trois choses dont nous avons pu entendre quelques mots à peine mais qui disait à peu près ceci :

« les pingouins ça irait encore, on peut trouver un rendu quelconque, c’est drôle et cela rappelle Madagascar, mais faudra trouver autre chose que Piero Della Francesca, le Yéti par contre c’est un peu niais et infantile, et politiquement incorrect, l’anarchie c’est dépassé, je dirais plutôt un rugbyman hirsute, quant au grille-pain ça c’est tout bon, mais Kierkegaard cela ne le fera pas, on remplacera par Sarkozy ou Cameron, bien plus contextualisés, quant à l’extincteur et le réfrigérateur, ça n’ira pas, je dirais plutôt une voiture, cela ramènera le spectateur aux Disney de leur enfance, et un arbre pour rappeler ceux du Seigneur des Anneaux. Tout bon tout cela. Et lui là-bas, il faudra le muscler un peu et le déniaiser. Vous, je n’en dirai pas plus. Il faudrait quelques scènes un peu plus musclées, érotiques je m’entends, pas du pornochic du moment, non, du torride, de l’enflammé, mais soft, quoi, quelque chose qui attire sinon franchement vos trucs c’est drôle un moment mais on se lasse. Il faudra aussi le faire un peu moins intello, là aussi, c’est chiant, de toutes les façons c’est surfait et trop confituresque, votre copain niais en rajoute un peu trop, ça colle sur les doigts et ça fait pas réel, trop surfait, et trop dépassé, les gens veulent autres choses, ils veulent avoir l’air d’être traités en intellos mais finement pas comme cela, pas grossièrement, trop d’arrogance et de brutalité dans vos chroniques, en plus faudra aussi arrêter ce cirque de l’île de Vienne, franchement c’est d’un chiant, passer à autre chose, faire comprendre qu’on y est à Bangkok, enfin on y était, et maintenant on est à Singapour ou Hong-Kong, c’est pénible de tourner autour du pot comme cela, c’est long et lent, non, tout cela faut raccourcir et garder les dialogues, juste cela, bref, faire dans le percutant, mais vous n’avez rien à craindre on gardera l’esprit, on sera fidèle à tout cela et vous verrez le résultat, sonnant et trébuchant, et … »

Le reste est demeuré inaudible pour nous.

Nous étions sur le point de manifester une forme de colère lorsque Maria s’est levée, a ôté la main de cet individu qui souhaitait visiblement découvrir ce qui ne l’était pas, et a demandé à la voix qui sortait de ce visage enjoué et martyrisé par les drogues, l’alcool, le sexe et l’arrogance, je veux dire l’argent, de bien vouloir cesser son long cours et de revenir demain pour obtenir la réaction des neuf vivants concernés.

Il est parti en souriant niaisement, ceci je peux vous l’affirmer, encore plus benoîtement que moi.

Maria s’est tournée vers nous et son regard chaleureux contenant une forme d’angoisse que je ne lui connaissais pas a simplement dit, il faut tourner la page et quitter ce lieu isolé. Demain nous serons loin.

Voici, demain nous serons loin, et voilà, aujourd’hui est déjà un autre jour, la boucle est bouclée, le cercle du silence refermé, nous le laisserons à lui-même, à Pi et aux autres, nous partons.

§731 - Copy

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