Chronique – 57


Du curling, du handball, de la relativité, d’une nouvelle fuite en perspective, et d’une bulle de calme que nous laissons derrière nous… 

Nous sommes sur le départ.

Il y a une sorte de nostalgie inhérente à toute situation de ce type. Certes, dans notre cas, des nuances se sont introduites dans cette action. Dans la mesure où nous ne savons guère où nous sommes, dans la bonne et vieille île de Vienne ? Bangkok ou Singapour ? Ailleurs ? Ni où nous irons passées les limites ténues entre le présent et l’avenir, il y a un flottement dans notre action, des interrogations qui sont présentes mais non dites, par pudeur ou peur, parce que parfois il vaut mieux taire ses émotions que les énoncer au risque de faire capoter ce qui doit advenir.

Au vrai, l’avenir n’est pas clairement tracé mais la nécessité qui est la nôtre de devoir nous enfuir à nouveau est évidente.

Je pensais, naïvement, qu’après être entrés dans cette poche du temps, au bord de cette rizière calme et douce sur les eaux de laquelle les nuages se reflétaient jouant capricieusement avec le soleil tel un chat avec une pelote de laine, nous pourrions demeurer ainsi délicatement et sensuellement pour des jours sans fin, mes amis, Maria et moi, mais le destin, cette épée suspendue au-dessus de nous, s’est joué de ceci comme de toute autre chose, nous a propulsé dans le monde des vivants et de par la voix d’un représentant de quelque corporation philanthrope qui souhaitait nous extraire nos vies, nos destins, le sel de notre sang et le sang de nos veines, pour les plaquer sur des images fades et sans relief en guise d’anesthésiants propres à la consommation des masses sans nom et sans espoir, ayant oublié leur nom, ayant oublié leur souhait ou nécessité de réaction, car elles sont constituées de vivants et le vivant devrait être par définition rébellion, réaction, révolte, nous a proposé l’inacceptable, nous défaire de notre rêve et notre réalité double, nous défaire de notre ombre et nous laisser nus mais riches dans un monde squelettique, aride et pauvre, désertique, une perle de larme suspendue au bord de nos âmes.

Nous avons refusé.

Maria lui a fait comprendre cela avant même qu’il ne s’éloigne au volant de sa Cayenne de tous les temps, celle de l’arrogance et de la bêtise, puis elle nous a demandé de faire nos bagages, ce qui a été fait rapidement car nous n’en avons pas, n’en avons jamais eu, n’en aurons jamais, et nous avons soupé pour la dernière fois près de cette rizière, douce parenthèse entre toutes les réalités de nos vies.

J’ai demandé à Maria comment nous ferions pour partir car toutes nos tentatives précédentes se sont heurtées à des murs transparents, à des impossibilités profondément enfouies en nous, dans les autres, avec irruption de personnages palmés lénifiants ou autres personnifiant nos craintes ou nos angoisses, et provoquant un chamboulement de l’ordonnancement du temps, des lieux et des aspirations des uns et des autres.

Maria a simplement suggéré que nous partions, que nous quittions ces lieux, en longue et lente procession, vers l’est, le levant, l’endroit où naissent tous les espoirs. Mais, je ne pas agréé à cette idée car sur une île aller toujours dans une même direction conduit soit à toucher l’eau soit à revenir sur ses pas. Par ailleurs, les multiples exemples précédents ont été révélateurs, chaque fois des écueils, des récifs, des bancs de sable, dieu sait quoi encore, se sont dressés entre nous et notre but, surgissant du milieu de nulle part et balayant du revers d’une main le semblant de volonté que nous avions.

L’extincteur sage a abondé dans mon sens précisant que la science des probabilités jouaient contre nous et qu’immanquablement quelque chose surviendrait qui ferait tout s’écrouler, le jeu de cartes, les cartes et nous avec.

Le grille-pain a dit que le jeu macabre dans lequel nous étions plongés depuis des lustres n’avait aucune raison de s’arrêter mais qu’il paierait cher pour savoir qui tirait les ficelles de ce théâtre de marionnettes.

L’autruche volante, flottante et trébuchante nous a suggéré dans son langage difficilement compréhensible de nous cacher derrière quelque artifice et le réfrigérateur colérique qui pour une fois ne l’était pas a proposé de nous déguiser : nous sommes déjà pour d’aucuns déguisés, donc si nous nous déguisons à nouveau nous risquons de nous perdre, c’est une fait mais ce n’est pas bien grave nous en avons l’habitude, mais surtout nous perdrons sûrement celles ou ceux qui souhaitent nous suivre à la trace ou contrarier notre route de Vienne à Bangkok en passant par Arezzo. Alors déguisons-nous !

Cette idée n’était pas plus stupide qu’une autre, il faut bien l’admettre et chacun s’est mis à gratter son menton ou ce qui en faisait office à la recherche d’une solution. Les trois pingouins ont proposé un déguisement de la renaissance mais nous n’avons guère accordé d’attention à cette proposition.

Le Yéti qui avait l’heureuse disposition d’aimer le cinéma nous a parlé du film de Uberto Pasolini ‘Sri Lanka National Handball Team’ ou la disparition en Allemagne, réelle, dans la nature d’une fausse équipe de handball, mais d’une vraie bande d’amis à la recherche de visas pour le paradis européen. Pourquoi ne pas faire de même ? Nous pourrions nous abriter derrière un simulacre similaire, n’est-ce pas ?

L’idée n’était pas mauvaise mais comme les pingouins à lunettes roses l’ont mentionné, il n’est pas évident de faire deux fois la même chose.

Alors, a suggéré le grille-pain, restons dans le même registre et inventons quelque chose de crédible et différent. Pourquoi pas une équipe de curling ? Parce que nous sommes en Autriche et que les gens doivent avoir une idée, peut-être très vague mais une idée quand même, que ce sport existe. Nous n’aurons qu’à nous revêtir de maillots un tant soit peu harmonisés et nous pourrons rejoindre un aéroport et prendre le premier vol pour où bon nous semblera.

L’idée en soi n’était pas plus ridicule qu’une autre et nous l’avons adoptée.

Nous serons donc les représentants dignes de l’équipe de curling de Papouasie Nouvelle Guinée. Ainsi en sera-t-il. Certes, les différents membres de cette équipe seront quelque peu différents du standard habituel colporté par les médias mais après tout rien n’est surprenant dans ce monde et s’il est évident que l’inhabituel ne choque pas et que les gens se fichent comme d’une guigne de ce qui peut arriver à celui ou celle qui s’écroule dans la rue, alors pourquoi se soucieraient-ils d’une équipe de curling non composée de cousins ou cousines de basketteurs, acteurs, chanteuses, politiciens ou autres ?

Va pour le curling et va pour la Papouasie Nouvelle Guinée.

Qu’on se le dise.

Le gardien de notre équipe sera le grille-pain, les ailiers seront le Yéti et Maria, les trois pingouins seront défenseurs, et le réfrigérateur, l’extincteur, l’autruche et moi-même seront attaquants, un bon 4-2-3-1, pour autant que cela existe en curling…

Comment ?

Vous me dites qu’il n’y a pas de but en curling, d’accord, autant pour moi, mais chez nous en Papouasie Nouvelle Guinée il en est autrement…

Je vous l’ai dit un million de fois, tout est relatif, foi d’Einstein, de Borgès et de Tanizaki.

§975

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