Chronique – 59


Du visage le plus réjouissant de la philanthropie, des entrailles de notre cargo, de la fin de Kierkegaard, du réfrigérateur et du grille-pain

Je vais essayer de relater avec précision les évènements proprement désastreux de cette journée qui pourtant s’était annoncée sous les meilleurs auspices. Ceci est d’importance et me permettra de conserver une forme de dignité alors que tout mon être ne demande qu’à pleurer à l’idée de la perte de deux êtres si chers, des compagnons, des amis.

Le soleil s’est levé sur un océan vaguement vert turquoise, passablement bleu et généralement gris, ceci en raison, j’imagine d’une certaine brume planant sur la crête des vagues peu épaisses mais puissantes. Nous avons bien dormi dans l’ensemble, à l’exception de l’autruche volante, flottante et trébuchante qui s’est révélée être particulièrement vomissante et nauséeuse en pareilles circonstances et avait passé l’essentiel des heures sombres a alimenté les poissons de l’océan du repas de la veille. Ceci d’une certaine manière compensera la farouche pêche des trois pingouins amateurs de Piero della Francesca qui s’étaient livrés à une copieuse et gourmande exploration des fonds marins durant les dernières heures de clarté.

Maria, l’extincteur fort sage et moi-même avons à l’invitation du capitaine Suisse – qui en réalité s’est avéré être Letton de par son père et Paraguayen de par sa mère – exploré les profondeurs du cargo sur lequel nous avons élu domicile et constaté qu’il regorgeait de matériels divers destinés à apporter développement et civilisation à plusieurs régions reculées, des dons et cadeaux de délicieux philanthropes dont je ne cesserai de clamer ici la bonté, la générosité et le mérite.

Suivant docilement les explications du capitaine nous avons noté pêle-mêle des tonnes de lait en poudre et médicaments dont la date d’expiration était à peine dépassée de quelques jours ou semaines et apporteront lorsqu’ils seront reçus par les populations martyrisées par le destin et les conséquences d’injustes guerres leur lot de soulagement et consolation ; des caisses de fusils et munitions à l’attention de chasseurs souhaitant apporter leur contribution au rétablissement d’un équilibre juste et durable et permettre ainsi aux espèces les plus menacées de mieux s’exprimer et se développer ; des milliers de tubes ou matériels similaires qu’initialement j’avais faussement pris pour des mortiers, lance-missiles ou bazookas mais dont le capitaine nous a expliqué qu’il s’agissait de tuyaux sophistiqués destinés à apporter l’eau à des populations qui en étaient privées jusqu’alors ; des moteurs et autres engins lourds ressemblant à des moteurs d’avions mais en réalité de tracteurs et faucheuses d’herbe sûrement fichtrement efficaces ; des réservoirs de produits chimiques, essentiellement des engrais et insecticides, sur lesquels les fournisseurs et bienfaiteurs avaient dessinés des têtes de mort pour éviter que des enfants ne s’en approchent et ne développent des maladies de peau bénignes ; des véhicules que l’on aurait pu prendre pour des véhicules de milices populaires ou de police, voire même pour des tanks mais qui n’étaient que des moissonneuses batteuses ou équivalents et qui dès leur réception par des villages d’agriculteurs serviront à rehausser leur niveau de vie et à participer à l’épanouissement d’une paix civile durable et faste entre des clans, populations, tribus précédemment ennemies ; et des milliers de coques ovoïdes que l’on aurait pu là également confondre avec des munitions, grenades ou mines mais qui étaient destinées à la construction et au développement micro industriel dans des zones reculées.

Nous avons été fortement impressionné par cet étalage de bienfaits et bénédictions et l’avons dit au capitaine qui en a éprouvé une fierté à peine marquée, ce qui est d’évidence une marque de modestie et d’humilité de la part d’un travailleur de la philanthropie universelle animée par le souhait de construire hôpitaux, écoles et hospices pour soulager les populations les plus démunies au détriment de l’aboutissement d’une carrière qui aurait pu être probablement bien plus rémunératrice sous d’autres cieux.

Nous l’avons félicité lui et son équipage et tous ont apprécié dignement ce geste de solidarité même si nos propres ambitions sont bien différentes et apparaissent dérisoires comparées aux leurs. Ainsi est le monde.

Nous aurions continué ainsi longuement si nous n’avions soudain entendu des hurlements venant de nos cabines.

Nous nous y sommes précipités et avons rencontré les trois pingouins totalement désarçonnés qui venaient à notre rencontre en criant et gesticulant.

Nous les avons suivis et avons pénétré dans la cabine que le réfrigérateur colérique et bondissant partageait avec le grille-pain et l’extincteur.

De prime abord nous n’avons rien vu de particulièrement horrible si ce n’était des fils, conduits, grilles, fusibles, plastiques, et portes diverses parsemant le sol ce qui nous a fait songer immédiatement à une cérémonie de striptease semblable à celle menée sur la belle et noble île de Vienne il y a quelques temps.

Mais il ne s’agissait pas de cela. L’autruche volante, flottante et trébuchante nous a, à sa manière, éclairé sur ce qui s’était passé, un évènement dramatique et funeste, une explosion de violence dans un coin d’univers navigant pourtant marqué par l’altruisme, le calme et la sérénité.

Un marin qui avait assuré la veille durant le dernier quart de la nuit s’était réveillé après la sieste et confondant la susdite chambre avec la cuisine avait fouillé dans les viscères du réfrigérateur colérique, y avait déniché un pot de confiture de griottes que celui-ci avait caché là pour dieu sait quelles raisons, puis, apercevant notre ami, le grille-pain existentialiste, s’était mis en tête de griller des toasts.

Il avait alors tenté d’enfiler un morceau de pain dans les sphères intimes de notre ami mais n’y parvenant pas avait tenté d’extirper le livre précieux que le grille-pain cachait en cet endroit.

N’y parvenant pas il avait ensuite essayé de faire sauter le couvercle avec une cuillère en bois ce qui avait fini par réveiller nos deux amis ensommeillés suite à une longue discussion sur l’ironie et les abus du clergé scandinaves.

Faisant face à une telle intrusion ils s’étaient tendus et avaient réagi avec brusquerie provoquant par quelque malicieux tour du destin l’éjection des feuillets kierkegaardien.

Le grille-pain s’était alors mis à hurler faisant s’enfuir le marin effrayé.

Mais, ceci n’avait pas calmé notre ami qui avait tenté de sauver les feuilles chéries, sans succès car le réfrigérateur les avait par méprise, mégarde et maladresse soit écrasées soit déchirées.

Le grille-pain n’avait pas pu soutenir la vision d’une telle scène et avait littéralement explosé en mille morceaux, un spectacle implacable d’une telle dureté que le réfrigérateur avait ressenti ses circuits intérieurs se contracter puis imploser.

D’où les milliers pièces détachées parsemant le sol de la cabine. D’où la disparition de nos amis. D’où notre grand malheur.

Nous avons perdu nos deux amis.

Je ne sais plus que dire, croire ou faire. Le Yéti anarchiste a pleuré lui aussi. L’extincteur également, mais en soutenant que peut-être nous pourrions soigner ou réparer nos amis. L’autruche a chanté un requiem pour contrebasses et trombones à coulisses.

Maria a demandé à chacun de garder son calme et trier les pièces. Je ne sais que faire pris entre le désarroi et la peine intenses d’un côté et le sentiment que peut-être tout n’est pas perdu de l’autre.

Allez donc savoir ce qui adviendra car après tout en tant qu’être organique je ne sais comment la mort s’installe gravement et lentement dans un être mécanique. Nous sommes révoltés, apeurés, malheureux, désolés.

A part Maria qui s’agite avec efficacité, les autres regardent la scène du crime ou du suicide et se désolent. Il n’y aura plus jamais d’amour à Saint-Pétersbourg a conclu l’autruche, des mots dont je lui laisse l’aimable paternité.

Que la nuit nous étouffe, il n’y plus que tristesse et malheur !

§961

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