Chronique – 51


Des conséquences de deux réincarnations, du syndrome de la poupée russe et de la corne d’abondance inversée, de Dumas, des squelettes de baleines, et d’une plage peu accueillante

Que dire?

Les choses ne fonctionnent jamais exactement comme on le souhaiterait.

Les mauvaises nouvelles alternent avec les bonnes et inversement. Les sujets d’anxiété s’incrustent les uns dans les autres de telle manière que lorsque, par chance ou suite à des efforts considérables, peu importe, une situation est surmontée au lieu d’en profiter et de jouir profondément de ce répit, le vivant focalise son attention sur l’angoisse ou le dépit suivant et ne profite que rarement de la parenthèse qui s’est ouverte dans son long combat avec la mort, l’ultime limite. Il y a là une juxtaposition similaire au syndrome de la poupée russe et du mythe de la corne d’abondance avec la toute petite nuance que cette dernière ne déverse pas de l’or mais un océan de perplexité, d’angoisse, de stress, de malignité et d’embarras.

Comme je vous l’ai dit hier, grâce aux efforts de Maria nos chers amis défunts, le grille-pain existentialiste et le réfrigérateur colérique, ont resurgi de leurs cendres et se sont réincarnés respectivement en un radiateur jaune et une machine à gaz ronde et trépidante.

Nos phénix ne se sont guère exprimés jusqu’à présent et nous n’avons pu encore saisir l’ampleur des changements que ceci a suscités et nous ne savons pas, par exemple, si la transmutation ou résurrection s’est accompagnée d’une altération de leur pensée ou caractère. Il est juste de les laisser se reposer mais nous sommes impatients, et ceci est compréhensible, d’appréhender ces différences éventuelles qui débordent assurément du simple changement physique et vont au-delà de la forme, de la voix ou des traits extérieurs.

Nous aurions dû nous réjouir, rire, chanter, danser, trinquer, virevolter tels des derviches tourneurs en phase avec leurs croyance et créateur.

Loin de là ! Absolument pas.

Nous nous sommes retrouvés assis dans notre cabine et nous sommes interrogés sur quantités de questions triviales ou substantielles, ce qui nous a plongés dans une atmosphère grise et humide, un brouillard mental ne nous permettant pas de balayer tout cela d’un revers de la main et nous dire que la vie était belle.

Les choses se sont ensuite dégradées lorsque le capitaine, un homme pourtant charmant et qui l’avant-veille nous avait guidé dans les entrailles de son navire et nous avait présenté les magnifiques objets qu’il amenait de par le monde pour des raisons de pure philanthropie, s’est enquis de manière fort sèche des circonstances ayant conduit à l’explosion du grille-pain et l’implosion du réfrigérateur. Il s’est en effet inquiété des cris des trois pingouins amateurs de Piero della Francesca et des chants insupportables de l’autruche volante, flottante et trébuchante et nous a demandé pour quelles raisons nous avions introduit de manière clandestine un radiateur et une machine à gaz sur un navire dérivant dans des eaux non point troubles mais tropicales.

J’ai essayé de le rassurer et lui ai expliqué les tenants et aboutissants de la métempsycose de nos deux amis mais cela n’a fait que le plonger d’abord dans un océan de béatitude puis dans une colère sombre. Après coup j’ai réalisé que la béatitude devait avoir été provoquée par sa plongée non pas dans le regard de Maria mais son décolleté qui pourtant demeure toujours très prude. La colère sombre était me semble-t-il directement liée à ce qu’il a nommé en passant ma folie douce. Il nous a donc enjoint sans une forme d’ambiguïté de quitter le navire à la première occasion, c’est-à-dire immédiatement, tout en précisant de manière fort amicale que Maria demeurait la bienvenue.

Il a ajouté que ces explosions et bruits inqualifiables le conduisait à nous identifier à des trafiquants de bas étage et qu’il souhaitait rester en dehors de tout cela lui qui œuvrait pour le bien commun, la félicité publique, le bonheur universel et la joie illustre des humains de toute condition et situation.

Nous avons fait corps et avons décidé de quitter ensemble, tels des personnages de Dumas, le navire lorsque les circonstances le permettraient. Le Yéti anarchiste s’est cependant senti obligé de ricaner et dire sur un ton parfaitement méprisant qu’au vu des contours des machines agricoles, des engrais, des armes de chasse et des autres objets truffant le navire, si trafic il y avait il devait être d’une autre origine que la nôtre et de niveau infiniment supérieur à celui qu’il avait eu la bonté d’évoquer auparavant.

La situation s’est envenimée et le capitaine a quitté la cabine sur le champ et ses hommes de camp, de main, de pied et de choix nous ont propulsés hors du navire à 100 mètres d’une plage grise sinistre avec squelettes de baleines et troncs pourris comme horizons et champs mélodieux.

Nous avons éprouvé les pires difficultés du monde à nager jusqu’à ladite côte, imaginez l’atroce douleur qui a été celle du Yéti, de l’autruche et de moi-même après avoir trainé un radiateur, une machine à gaz et un extincteur hors de cette eau qui avait perdu sa couleur émeraude depuis longtemps, probablement nettoyée par quelque autre philanthrope de haut étage titillé par l’appât du gain et des couleurs.

Les trois pingouins nous ont précédé sur l’île et se sont installés au milieu du squelette de baleine le plus proche qu’ils ont décrété être la porte d’entrée du parc d’attraction le plus proche.

Je ne les ai pas contredits étant pour ma part par trop perturbé par la difficulté de la nage en conditions difficiles.

Nous sommes à nouveau assis en rond et avons très froid. Les étoiles se sont levées sur une mer déchainée et la lune nous a vaguement salués mais avec suffisance. Il n’y a plus d’amour à Saint-Pétersbourg a conclu l’autruche a qui nous avons délicatement demandé de s’arrêter là dans sa chanson printanière pour nous laisser le soin de nous endormir ainsi, chichement et froidement.

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