Du silence assourdissant, des chorégraphies de Béjart, du rève de Constantin et des questions sans réponse


Chronique – 57

Du silence assourdissant, des chorégraphies de Béjart, du rève de Constantin et des questions sans réponse

Le silence, voici ce qui me frappe, la chose la plus étrange qui soit, une hésitation du temps me semble-t-il, le rappel que nous ne sommes pas grand-chose, une parenthèse entre un néant et un autre néant, mais souvent une réalité qui nous échappe, un éclairage sur une partie de nous-mêmes que nous ne connaissons pas ou préférerions ne pas connaître, un éclairage différent sur ce qui nous entoure car, avouons-le, nous sommes habituellement plongés dans un océan sonore implacable qui nous dévore, nous épuise, nous marque au fer rouge, sans que nous ne nous en rendions vraiment compte, une plaie d’autant plus vive que nous ne la notons même plus tant elle est ancrée dans nos veines, notre chair, notre esprit. Et là, mes pauvres amis et moi-même, somnambules, pantins dérisoires déambulant dans un pays qui jour après jour s’avère plus sinistre et éreintant que la veille, nous sommes submergés par cet intense et menaçant silence.

Même le vent se tait, même les objets semblent s’être enrobés d’ouate et lorsqu’ils chutent le font avec un forme délibérée de quiétude probablement inversement proportionnelle au délire qui a du précéder notre venue en ces lieux.

La poussière est partout, je l’ai dit, le sable s’incruste partout et nous isole du monde d’avant, nous progressons mais sans réellement comprendre où nous nous trouvons et sans comprendre ce qui s’est vraiment passé.

Cet endroit, ce pays ou lieu, ordinaire et banal, vidé de ses vivants, sans explication particulière mais sans que la violence rentrée qui se dévoile par-ci par-là ne nous laisse l’illusion d’un départ calme, serein et pacifique, nous emplit d’un terrible sentiment de terreur, d’injustice et, admettons-le, de peur.

Le bruit de la vie n’est plus là. Celui de la mort est partout, et celui-ci est d’évidence exprimée par une absence flagrante de sons. Lorsque nous marchons nous ne parlons pas et lorsque nous nous arrêtons nous murmurons, chuchotons, bredouillons quelques mots ou syllabes mais sans que cela ne forme autre chose que des demi ou quart de phrases sans véritables signification autre que l’onomatopée. Il n’y a que Maria et l’extincteur qui sortent du lot, de par leur force de caractère. C’est ainsi.

Le Yéti anarchiste souvent si débonnaire, drôle et bavard ne dit plus rien et se contente de faire des gestes vagues, des sortes d’auréoles larges finement chorégraphiées, façon Béjart pourrait-on dire si l’on avait le souhait d’ironiser sur ce qui se passe. Il y a quelques minutes il a tendu le bras dans un geste éloquent et ample vers une sorte de balançoire accrochée à un vieil arbre qui s’il était vivant serait d’évidence boiteux et qui était légèrement en mouvement, insidieusement, doucement, tristement, et le plus surprenant était que le cliquetis marqué par le frottement du vieux câble sur l’assise était presque inaudible, à peine perçu par nos oreilles, un chuintement désinvolte et terrorisant par sa signification… Où sont les enfants qui se sont amusés à cet endroit ? Qu’est devenu le rire de la petite fille ou du petit garçon qui s’est balancé à cet endroit il y a un certain temps ? Leurs pas doivent forcément résonner quelque part, non ? Il n’y pas d’enfant silencieux, cela ne peut se concevoir, ses pas sont forcément maladroits et hâtifs, désordonnés et joueurs, alors que sont devenus ses pas ? Il doit bien se cacher une vie dans cet océan abandonné…

Les trois pingouins aux lunettes roses dont Piero della Francesca hante l’esprit en permanence hésitent à commenter quoi que ce soit mais ont dit à Maria en début de journée que peut-être nous étions dans un rêve, semblable à celui de Constantin, et que bientôt tout deviendra plus clair, évident, limpide, que nous comprendrons ce qui s’est passé, que nous rencontrerons des absents, et qu’ils deviendront alors des présents, et ce sera à ce moment-là que nous nous réveillerons à Bangkok, Copenhague ou ailleurs, peut-être même sur la belle et bonne vieille île de Vienne, mais Maria leur a dit qu’il ne fallait jamais s’enfuir de la réalité et que si celle-ci semblait indiscernable, incompréhensible, inaccessible, c’était tout simplement que nous n’en possédions pas toutes les clefs mais qu’à force de réflexion, de concentration et d’analyse les choses finiraient par prendre leur place dans le doux et lent ordonnancement des situations, des lieux, du temps et des vivants.

Par contre, nous a-t-elle dit, il serait prudent de rester bien groupés, car notre petite communauté de par son incongruité pourrait nous protéger, tandis qu’isolés ou parsemés sur une longue ligne nous deviendrions des proies faciles pour qui ou quoi que ce soit qui ait été à l’origine de ce fléau, car il s’agit bien de cela.

Le grille-pain existentialiste n’est plus là, heureusement, sinon il se serait probablement mis à hurler, pleurer et trépigner. L’autruche volante, flottante et trébuchante ne perçoit pas vraiment ce qui se passe et semble la seule âme de notre groupe qui ne soit totalement grise. Parfois elle marmonne une sorte de mélopée dont nous ne percevons que des sons indistincts mais qui par ses tonalités très basses et bien involontairement je vous l’assure prend des aspects totalement tragiques les sons nous ont quitté, les arbres se sont vidés, l’arc-en-ciel n’est plus mais le ciel non plus n’est, même pas en arc, et si arc il y à c’est celui des paupières qui cachent les pleurs.

La machine à gaz rondouillarde a cessé je vous l’ai dit de vouloir persuader les choses et les êtres de voter pour le parti ou groupement anarchiste, utopiste, opportuniste ou dieu sait quoi encore en débutant ses phrases par un tonitruant et passéiste « je vous ai compris » et a au contraire remplacé ceci par un très résigné « je ne comprends » pas qu’il s’adresse à lui-même en hoquetant de manière un brin ridicule, mais qui dans la circonstance est la bienvenue car il rompt le silence qui nous hante.

L’extincteur fort sage a attiré notre attention tout à l’heure sur une toile d’araignée qui pendouillait piteusement entre deux arbres et a docilement et simplement indiqué que ce pays avait été déserté de toutes et tous, même de ses insectes, et que ceci ne pouvait pas vouloir dire grand-chose d’autre que l’approche de la mort ou sa fuite. Soyons objectifs a-t-il dit soit elle nous a précédé et nous ne risquons pas grand-chose car nous ne nous déplaçons pas trop vite et ne représentons aucune sorte de risque ou d’attrait pour qui que ce soit – à part toi Maria et nous devons prendre ceci en compte -, soit nous la précédons et nous allons nous ficher dans la gueule du loup, avec grand fracas, mais ce ne sera pas trop grave car nous ne nous en rendrons même pas compte.

Et moi dans tout cela ? Je marche, je suis le mouvement, je ressens la tristesse d’un monde qui s’est éteint et le poids des absents et me demande pourquoi cette humanité dont nous sommes membres à notre corps défendant peut produire de telles choses, mais sais que jamais aucune réponse ne me parviendra.

Alors, je laisse mon regard se poser sur une chaussure de femme penchée sur le côté au milieu de la route, un porte-clefs qui fut scintillant accrochée à des brins d’herbes roussis, un reste de collier dérisoire noué à une branche d’arbre, une voiture calcinée sans roues et sans porte, une table renversée et un seau en plastique roulant et roulant et roulant encore et encore, sans bruit, en silence, dans un tonitruant, assourdissant et invraisemblable silence.
§756

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