D’un brin de nostalgie, de beaucoup d’incompréhension, de la mort et d’une autruche volante, flottante et trébuchante passablement interloquée


D’un brin de nostalgie, de beaucoup d’incompréhension, de la mort et d’une autruche volante, flottante et trébuchante passablement interloquée

Les jours se suivent et ne se ressemblent pas. Nous ne sommes plus que trois. Les autres sont ailleurs, je vous l’ai indiqué. Pour combien de temps, je ne sais pas, cela n’a pas d’importance. Ce matin au petit déjeuner nous avons évoqué les jours à venir.

Maria m’a demandé de but en blanc combien de temps nous resterions ici.

Je lui ai indiqué que peut-être serait-il bon d’essayer de savoir où nous sommes d’abord et déterminer où nous irons ensuite.

« C’est une discussion que nous avons déjà eu avant de débarquer dans ce lieu de misère et de confusion » a-t-elle répondu « depuis que nous avons quitté ton appartement de Genève, nous avons perdu toute notion de temps et de lieu, nous avons erré entre ce que nous croyions être Copenhague, Vienne puis d’autres lieux sans nom, indéterminés, une île de Vienne, une Mer d’Autriche, des villes asiatiques, tropicales, belles ou non, et maintenant ce pays de convulsion. Nous avions promis à cet homme qui a expiré son dernier soupir sur mes genoux que nous trouverions les clefs de ce qui s’était passé, pourquoi tous les siens avaient disparu, pourquoi ces violences, pourquoi… mais nous n’avons rien trouvé, nous tournons en rond et maintenant nous sommes au milieu d’un chaos qui semble positif mais dieu seul sait ce qu’il en est vraiment. »

J’ai opiné du chef. Bien sur elle a raison. Elle a toujours raison.

Maria au regard si profond que je m’y perds si souvent est le roc sur lequel je m’appuie, la seule véritable zone de calme, de précision, de sûreté, à proximité. Tout le reste est un ensemble de cercles concentriques qui s’évanouit autour d’elle et est de moins en moins prononcé au fur et à mesure qu’ils s’enfuient vers un horizon confus et désordonné. J’essaie de m’y cramponner.

Je lui ai dit, un peu plus tard, « après tout tu es la seule qui ait apporté quelque chose à ce pays. Tu es allée dans toutes les directions pour y dénicher avec ton groupe d’amis les prisons, secrètes ou non, et tu en as fait ouvrir plus d’une. Des gens sont sortis de leur misère grâce à toi. Moi le premier. Je ne sais pas ce que je serais devenu sans ton aide. La prison où je croupissais m’enterrait progressivement et le fait que la révolte ait éclaté au moment où ma raison me fuyait de plus en plus m’a sauvé, nous a sauvé. Que font les autres ? Ils réécrivent l’histoire qui ne les a pas attendus, ils représentent des peuples qu’ils ne connaissent pas, ils dictent des lendemains qui chantent à des gens qui n’ont pas besoin de cela, qui souhaitaient prendre leur destin en main et qui ne l’ont toujours pas. Toi au moins tu as eu un impact sur la vie des gens, et un impact qui soit positif. Tu n’as manipulé personne. Tu as fait… Ils ne font rien mais parlent et causent, rejettent toutes les fautes passées, présentes et à venir sur ceux qui ne sont plus là, qui les ont nourris et que maintenant ils dévorent à belles dents. Les pires sont ceux qui hier profitaient de cette situation atroce, en ont profité jusqu’à l’indigestion, étaient les amis bienveillants d’outre-mer, trop heureux d’un brin de stabilité dans ces pays de solitude, et d’une once de richesse à peu de frais, et qui aujourd’hui donnent des leçons en reniant leur passé comme s’il ne s’agissait que d’un soupir de temps oubliés. Tu es autre. Tu es toute autre ».

Elle a souri et m’a caressé la main en disant que décidément je ne comprendrais jamais rien. Ce à quoi je lui ai répondu que ce n’était pas une surprise.

J’appartiens à un genre qui n’a jamais rien compris mais a su imposer sa loi sans se poser de questions.

Le problème débute lorsque l’on essaie de comprendre, c’est bien là mon tort.

L’autruche volante, flottante et trébuchante mange des biscottes avec des gousses d’ail, du persil et de la confiture de mandarine tout en murmurant des paroles imprévisibles et quasiment inaudibles « malheur, partis, montagnes, là-bas, ici, les vagues, je veux des vagues, pourquoi ? pourquoi pas ? des vagues et la mer, chaude, partir, mais pourquoi eux ? ils auraient dû rester, le pont Mirabeau, mes souvenirs, il n’y a plus d’amour à Saint-Pétersbourg, je, tu, il et autruche, c’est ainsi. »

Ce matin, je me suis décidé à enterrer notre vieil ami grille-pain existentialiste brûlé et torturé puis pendu à un arbre. Il n’y avait rien à faire, plus rien à conserver, si ce n’est une partie de la prise électrique et un des quatre morceaux de caoutchouc noirs qui lui donnaient une forme de stabilité. J’ai recouvert les pièces brûlées de sable, poussière et terre, je n’ai laissé aucun signe, je ne crois pas au paradis des humains, je ne pense pas qu’il y en ait un pour les grille-pains, pas besoin de signe, juste un souvenir, cela suffit.

On dit que l’on meurt brusquement puis que l’on bascule d’un hémisphère à l’autre.

Je ne crois pas cela, je pense que tout est dans la continuité, on commence à mourir le jour de sa naissance puis l’on bascule progressivement dans la mémoire des vivants et lorsque l’on meurt on subsiste quelque temps, le temps pour les autres de se rappeler à la folie, beaucoup, un peu, puis pas du tout, et lorsque l’on est arrivé deux ou trois générations après la disparition physique à ce pas du tout, cette somme de pas du tout, alors la mort est là, bien là.

Mon grille-pain restera dans notre mémoire, il y vivra longtemps, et donc il vit encore. Sans compter la réincarnation des vivants métalliques qui comme on le sait est possible et bien plus facile que pour les humains. Notre réfrigérateur s’est bien transformé en machine à gaz rondouillarde à tendance politicienne devenue prodigieusement efficace et maintenant porte-parole et ministre d’un gouvernement de salut, santé, sobriété et salubrité publique pour les droits et la défense des libertés du peuple opprimé. Grand bien lui fasse.

Mais la réincarnation s’est bien passée. Par contre pour notre grille-pain il y a eu un hoquet du destin, l’existentialiste n’a pas vraiment réussi à métamorphoser en artiste multiforme, est redevenu grille-pain puis a été torturé dans des conditions jamais explicitées.

Alors, je suis là, assis à côté de Maria que j’aime et de l’autruche qui nous supporte et dont les yeux mélancoliques trahissent plus de sentiments, de chaleur, et d’amour que beaucoup d’autres. Elle ne comprend guère plus que moi à ce qui se passe. Probablement un peu moins. Mais elle est terrifiée par les évènements qui se produisent, non pas la révolution autour de nous qui en effraie plus d’un, mais par la dislocation de notre amitié, le départ des uns puis des autres, elle ne comprend pas cela, elle pensait certainement que l’amitié n’avait qu’un début et pas de fin, elle s’est trompée.

Certes, nous reverrons le Yéti anarchiste, la machine à gaz, l’extincteur fort sage et les trois pingouins aux lunettes roses amateurs de Piero della Francesca mais quand ? où, et surtout comment ? L’amitié passée peut-elle renaître ?

Maria me répète que je ne comprends rien et que je devrais terminer ma biscotte. Elle a raison.
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Des chemins divergents, de l’ermite dans le désert, de la révolution dans les montagnes, de la villa dans la campagne, et de notre anxiété naissante


Des chemins divergents, de l’ermite dans le désert, de la révolution dans les montagnes, de la villa dans la campagne, et de notre anxiété naissante

Nous étions unis et amis.

Nous étions un groupe compact d’amis, de divers genres, espèces ou natures, inséparables par la force des choses et des circonstances.

Nous avons traversé différents cycles, certains exaltants, d’autres dramatiques, enthousiasmants ou déprimants, la vie est ainsi faite, nous partions d’alpha et nous rendions vers oméga et entre les deux nous glissions le long d’une sinusoïdale biscornue.

Notre groupe était solide mais peut-être moins qu’il ne le paraissait.

L’unité provenait d’un lien qui nous soudait, très fort, l’incompréhension du monde et inversement.

Maintenant, tout a changé. Ce liant était soluble dans l’eau de la révolution.

Les amitiés d’hier disparaissent. Celles de demain ne sont pas encore formées. Tout est sujet à caution et aléa. Plus tard nous dirons peut-être c’était prévisible, inscrit dans notre destin, il ne pouvait pas en être autrement mais pour l’heure ceci n’est pas clairement lisible. Il y a des croisements ou giratoires que nous empruntons les uns après les autres, comme si nous nous rapprochions d’une grande ville, et nous essayons d’aller à droite, gauche ou tout droit en fonction des choix que nous faisons sur le moment, sans avoir la possibilité de réfléchir, sans avoir le luxe de l’approximation, ou de la marche arrière, et ces choix qui s’accumulent, ces lignes de l’ombre que nous traversons les unes après les autres, nous rapprochent ou nous éloignent d’une certaine forme d’évolution, de nos vies je veux dire. Cette direction générale semble être celle de la séparation, je crois pouvoir le dire sans me tromper. Nous étions toujours ensembles mais tel n’est plus le cas.

Je me préoccupe de mon ami grille-pain existentialiste mort au combat, torturé et suspendu à un arbre avant d’être dépecé et brûlé. C’est atroce. Je l’ai ramené avec nous, nous c’était l’autruche volante, flottante et trébuchante et moi-même, errant dans la périphérie d’une agglomération géante sans nom dans un pays de misère et de disette, triste auparavant, gai maintenant, et demain je ne sais pas.

Nous avons retrouvé Maria et celle-ci a sombré dans une forme de tristesse teintée de nostalgie et remords. Elle est toujours aussi belle, son regard est bien entendu aussi profond qu’auparavant et je vous assure que je m’y noie tout aussi souvent, mais il y manque un zeste d’espièglerie et en lieu et place s’y trouve une once de mélancolie qui la transforme en profondeu.

L’autruche ne sait pas, ne comprend pas, ne réalise pas, mais son cerveau en perplexité permanente renvoie des ondes de sourde tristesse. Elle a recommencé à chanter ses chants ineptes et ridicules, prononcer des sonnets ou poèmes indigestes au possible mais il y manque cette folie douce qui parfois leur conférait un cachet surréaliste. Ce matin, au petit-déjeuner, dans la pension où nous logeons au milieu de rescapés des derniers évènements, protégés par une charmante dame et sa fille, une jeune femme enthousiaste et délicieusement cynique portant toujours un vêtement rouge, notre amie autruchienne volante a ainsi dit à peu près ceci « la rivière longe et se prolonge, le chemin se ratatine, les gens se perdent se retrouvent et se perdent, forcément, la forêt se referme, la pluie se forme et s’abat, le soleil est rouge, pas jaune, pas orange, rouge, le pont traverse mais personne ne l’emprunte, tout le monde marche mais personne ne s’arrête pourtant il faudrait mais cela nul ne le sait, et tous se perdent car il y a trop de monde, trop de circonstances, trop de tout, et moi je ne comprends rien, mais je marche aussi, je crois que je ne saurais même plus voler, tant pis ». Maria et moi nous sommes regardés mais n’avons pas commenté, cela n’était pas nécessaire, nous nous comprenons sans avoir besoin de parler.

L’extincteur fort sage n’a pas entendu car il a dorénavant la charge d’un site internet qu’il a établi et qui compile tous les faits révolutionnaires de ces temps-ci et les met en rapport avec ceux des temps précédents. Il y a beaucoup de va et vient dans son bureau car certains ont considéré qu’il y avait là une forme d’anticipation des évènements qui était utile, ou remarquable, ou intéressante. Je ne sais pas. Lui-même ne le sait pas et a avoué que plus il lisait ces phénomènes et plus il était évident que la volatilité de telles situations les rendait très difficilement lisibles et que ceci était inversement proportionnelle au nombre de penseurs et sages de toutes sortes qui prétendent avoir tout compris. « Ce qui est évident » a-t-il dit en dévorant un plateau en inox « c’est que tout peut basculer à tout moment dans un sens comme dans un autre, que nous vivrons des extrêmes de bonheur et malheur mais plus beaucoup de situations neutres, que nous serons souvent très heureux et souvent très malheureux et qu’entre-temps nos oreilles résonneront de façon insupportable en entendant les cris d’une part des gens qui souffrent et d’autre part des gens qui savent. Méfiez-vous de ces derniers, car, par définition, ils ne savent rien ». Puis, très affairé, il est reparti dans son bureau avec ses proches élèves et nous ne l’avons plus vu depuis. Nous le reverrons peut-être ce soir, peut-être demain, peut-être pas.

Les trois pingouins aux lunettes roses amateurs de Piero della Francesca sont partis hier suivant un bonimenteur portant cape rose lui aussi disant qu’il désirait s’exiler dans le désert pendant quarante jours et quarante nuits, comme le Christ, et que ses adeptes et apôtres étaient la bienvenue. Nous avons essayé de les dissuader mais ils n’ont pas écouté, ledit homme saint les ayant prévenus par avance que leurs plus proches amis les trahiraient et tenteraient de les écarter de la voie sainte et la voix sacrée. Comme en plus il a eu l’intelligence de leur parler de Piero, du songe de Constantin et de la possibilité de trouver Arezzo dans le désert, notre degré de conviction a diminué fortement. Avant de partir j’ai juste eu le temps de dire au prophète à la cape rose : « s’il arrive quoi que ce soit à ces pingouins timbrés je t’arracherai les yeux et les ferai bouffer par l’autruche, compris ? » Je ne sais pas s’il a compris mais il s’est touché les paupières avec ses doigts noircis ce qui m’a fait déduire que peut-être tel avait été le cas.

Le Yéti anarchiste est plus impliqué que jamais dans son groupe d’anarchistes opportunistes, contemplatifs et opportunistes et aux dernières nouvelles il aurait l’intention de rejoindre une autre révolution de l’autre côté des montagnes. Il aime les montagnes vous le savez bien. Quant à savoir où ces montagnes sont, je n’en sais rien. Je lui ai d’ailleurs demandé où elles étaient et il m’a simplement affirmé : « l’important n’est pas là. Il faut que la révolution enflamme toutes les villes et pays. Peu importe lesquels. Bientôt elle embrasera le monde du désert puis celui des villes, nul ne sera épargné, pas plus le sud que le nord, l’ouest que l’est, car tous souffrent sous une chape de béton corrompue, d’information contrôlée, d’argent usurpé, et nous ferons exploser tout cela ».

Puis il est parti, avec un groupe d’amis à lui nous disant qu’il reviendrait bientôt, qu’il serait avec nous en pensées, qu’il n’oublierait jamais le regard de Maria.

La machine à gaz rondouillarde à tendance politicienne s’est assagie et domine de mieux en mieux son sujet. Elle apparaît sur les écrans des chaînes de télévision populaires et démocratiques instaurées pour le bien de la révolution, son suivi et épanouissement pour le bonheur des peuples pour les siècles des siècles. Tout à l’heure, par exemple, nous l’avons entendu s’adresser à des syndicalistes et leur dire : « nous vous avons compris, la corruption des classes dirigeantes précédentes avait conduit à une expropriation de fait des richesses de notre pays. Aujourd’hui nous sommes tous remis au travail pour le bien du peuple, avec le peuple, et pour lui, il n’y a plus d’autre alternative. Sur un terrain desséché nous œuvrons à son irrigation et l’émergence de nouvelles cultures et de futures récoltes pour les générations à venir. Que chacun et chacune ait compris que dans de telles circonstances les revendications devaient prendre en compte un réalisme certain et s’inscrire dans la durée nous paraît d’une exceptionnelle sagesse et marque avec le sceau du sacré le choix de nos concitoyens… » Il s’est installé dans la villa de l’ancien secrétaire d’état au sport et à la jeunesse transformé en comité de salut populaire et public pour le bien-être des générations à venir. Il y réside seul puisque nous avons préféré rester dans notre pension de famille. Pour l’aider à remettre en état cette petite bâtisse d’à peine 500 mètre carrés entouré d’un parc d’essences tropicales, il a proposé à des étudiants au chômage d’y travailler chaque matin avant de se rendre à leurs manifestations quotidiennes.

Ne restent donc autour de cette table de laquelle je vous écris ces quelques lignes que nous trois, ainsi que la jeune fille au pull rouge, et nous devisons de chose et autre, conjecturons sur ce qui a été et anticipons ce qui viendra. Il y a beaucoup à dire et peu à commenter. Le temps s’est accéléré et les évènements aussi mais leur lecture et interprétation aussi.

Chacun et chacune choisit son chemin, c’est ce que l’on dit, mais c’est totalement faux, c’est la pression de nombreux facteurs intérieurs et extérieurs qui nous influence et le choix que nous opérons n’est jamais libre.

Nous sommes prisonniers de notre passé, de notre présent, du passé de tous nos contemporains et de leur présent, et tous ensemble nous essayons tant bien que mal de faire un futur qui lui ne nous attend jamais.

Je sirote une tasse de thé. Je n’aimais pas le thé auparavant. Je ne l’aime pas maintenant. Mais, c’est ainsi. Peut-être n’est-ce même plus du thé, allez savoir… peut-être cela n’a-t-il jamais été du thé, après tout qu’elle importance cela peut-il avoir.

Du dehors viennent des cris de joie. Ceci me ravit mais une sourde appréhension enfle dans ma poitrine.

Je crois qu’il en est de même pour Maria.

Je ne sais et ne comprends rien, mais cette anxiété me trouble.

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De l’étrange confusion de nos sentiments et de la possible défection de plusieurs de nos amis


De l’étrange confusion de nos sentiments et de la possible défection de plusieurs de nos amis

Je vous ai raconté en détails, peut-être un peu trop j’en conviens, les circonstances ayant conduit à la découverte du cadavre de notre ami grille-pain existentialiste.

J’ai décrit de manière assez réaliste l’état psychique qui était le nôtre lorsque l’autruche volante, flottante et trébuchante et moi-même avons retrouvé le pauvre être balançant au gré du vent maudit de ce pays de misère, dont le nom nous échappe toujours, suspendu à un arbre piteux et dérisoire dans un environnement des plus banals et des circonstances ordinaires.

Une fin triste et médiocre.

Ce que je ne vous ai pas décrit ce sont les réactions de nos amis lorsque la nouvelle de la mort du grille-pain leur avait été annoncée.

Maria dont le regard est si profond que souvent je m’y noie a fermé ses paupières, laissé une larme perler sur sa joue droite, passé une main dans ses cheveux et a demandé à voir le cadavre de notre pauvre ami.

Nous l’avons accompagné jusqu’au bureau du propriétaire de la pension de famille dans laquelle nous séjournons et qui n’est pas présent en ce moment en raison de son arrestation récente pour appartenance à un parti réactionnaire et par trop impliqué dans les évènements pré- ou postrévolutionnaires. C’est en cet endroit que j’avais installé le corps meurtri de notre cher disparu. Elle a souhaité rester seule dans cette pièce au parfum de naphtaline et cirage pour s’y recueillir un moment.

Le Yéti anarchiste s’est quant à lui emporté et à accusé le Comité de salut, salubrité, sobriété, santé et souhait publics d’avoir commandité le meurtre de notre ami et, sans même aller se recueillir auprès du pauvre petit corps de l’humble et triste grille-pain existentialiste, s’est précipité au foyer des travailleurs levantins et florentins du sixième district gauche après la porte de Neufchâtel, version sud, pour appeler à une manifestation monstre de dix à quinze mille personnes ce soir sur la place des libertés retrouvées et de l’ordre annoncé.

La machine à gaz rondouillarde à tendance politicienne, s’est émue de la disparition de notre ami, s’est enquis de la présence ou non du livre de Kierkegaard en son sein et notant ma réponse embarrassée a conclu que « ces maudits vandales ne faisaient que sombrer jour après jour d’avantage dans la criminalité ordinaire au titre des grands principes, des libertés, de la joie retrouvée et du fric à gogo dont ils ont toujours besoin. Ces parasites ne souhaitent qu’une chose, kidnapper notre révolution, celle de notre jeunesse, de nos victimes, de nos familles. Je comprends leur petit jeu et leurs desseins évidents. Après nous le bonheur, après eux le chaos. Soyons forts, il faut que la révolution subsiste et que la jeunesse se forme. Il faut qu’une nouvelle classe de citoyens se mette en place mais d’évidence en voyant la violence dont certains font preuve ce ne sera pas une tâche aisée. Il faut laisser le temps au temps, il faut travailler sur le long terme, former, éduquer, consolider les fondations. Nous ne sombrerons pas dans le piège qui consiste à accélérer la vitesse dans le seul but de permettre l’appropriation des richesses par certains et d’assouvir les pulsions les moins nobles des êtres vivants ».

Terminant ses propos depuis le dessus de la télévision où il s’était accroché il s’est précipité au siège du comité dont il exerce, je vous le rappelle, la fonction de porte-parole. Curieusement, il n’a pas demandé à voir notre ami martyrisé.

L’extincteur fort sage, d’habitude tout au moins, a commenté le comportement de nos amis et les conditions de la disparition du grille-pain en disant « ceci n’est pas chose incompréhensible. Les premières phases de toute révolution consistent en un faisceau de convergences conduisant à un point de rupture. Lorsque celui-ci est dépassé on entre dans une phase chaotique durant laquelle tout peut arriver, chacun essayant de s’approprier un levier de commande et des pièces du puzzle gigantesque du pouvoir absolu venant de se détruire. Ce faisant, nombreux sont les grains de sable qui profitent de cette situation et parfois interrompent le processus qui les faisait vivre. Le vandalisme, la petite criminalité, provoqués ou subis, sont des facteurs indissociables de ces périodes. Notre ami a succombé face à ces dérisoires excès ».

Lui aussi est parti, également sans se recueillir un instant auprès du grille-pain impatient de consulter ses livres et déterminer dans quelle phase, sous-phase et sous-sous-phase historique ou proto-historique nous nous trouvions.

Les trois pingouins ont fait de même mais cela je m’en doutais. Ils se sont précipité sur la place de la révolution magistrale et secondaire par les côtés ouest et réfrigérés pour examiner de plus près les dessins découverts la veille et dont ils ont conclu qu’ils pouvaient s’agir des travaux inconnus de Piero mais dont tous les autres observateurs ont déterminé qu’il s‘agissait de graffitis exécutés par des vandales de 5 à 7 ans au plus, de sexe masculin, et de conditions indéterminées.

Ne restent donc que nous trois, Maria, l’autruche et moi, assis maintenant en rond triangulaire inversé et songeant paisiblement au temps passé.

Nous nous remémorons les propos de notre grille-pain existentialiste, ses visions prémonitoires et ses paroles sobres et émues, ses sourires entendus, ses regards timides et fatalistes, ses craintes et frayeurs.

Il nous manque mais au fond de nous il y a, insidieuse, cette crainte que nos autres amis, ceux qui se sont enfuis, n’aient été rattrapés par le cours de l’histoire et ne soient en train d’être en voie d’intégration dans cette société que nous aimons mais pas tant que cela, ses lois, ses règles, sa dérisoire propension à flatter les égos pour aveugler les esprits et le cœur.

Peut-être avons-nous perdu ces derniers jours plus d’un ami.
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Du Capitole, de la Roche Tarpéienne, du cadavre d’un grille-pain existentialiste et d’une troisième voie possible 


Du Capitole, de la Roche Tarpéienne, du cadavre d’un grille-pain existentialiste et d’une troisième voie possible

Ce pays de misère dans lequel nous errons ne cesse de nous placer dans des situations difficiles, imprévisibles, odieuses.

Il n’est pas une journée sans que nous passions du Capitole à la Roche Tarpéienne et vice versa, parfois plusieurs fois, sans que nous ne nous en rendions réellement compte.

Nous sommes perdus dans ce monde que nous ne comprenons plus et au-delà nous réalisons à chaque pas qu’il ne s’agit pas uniquement de ce monde-ci, cette entité géographique de sable, poussière et sang, haut lieu révolutionnaire récent, théâtre de maints coups d’état ou coups de force durant toutes les années qui ont peuplé le vingtième siècle et les autres auparavant je pense.

Il n’y a à perte de vue historique que sang et misère, en tout cas pour ceux qui souffrent, les plus nombreux, et pour les autres, la minorité, des phases d’exaltation et de pouvoir, suivies des phases de mort, les défilés de victoire, les célébrations, les délires et libations, tout était permis, tout était possible, les comportements les plus ridicules et niaiseux, tout était autorisé, car l’argent et donc le pouvoir et donc le pardon était là, et l’on chantait les louanges et on riait des avanies et discours de mort, puis, des décennies plus tard, la fin est là, et les amis d’hier deviennent les pourfendeurs d’aujourd’hui, l’argent, le pouvoir, la luxure, tout est fini, tout est achevé, l’honneur est mort, ne restent que le squelette ridicule et les peaux usées, ne restent que les sourires contrits, les rires gras, les moqueries d’usage et surtout les cris d’orfraie, ‘mon dieu comment a-t-il pu, comment a-t-il osé, mais c’est un monstre, c’est un odieux tyran, un criminel’, oui ma chère dame, oui mon cher monsieur, c’est vrai, plus que vrai, mais c’était vrai aussi lorsque vous trinquiez votre coupe avec lui sur votre yacht ou le sien et vous régaliez des mêmes blagues sirupeuses, caressiez le dos de la même fille de tristesse et d’argent, mais en ce temps-là c’était différent, n’est-ce pas ? l’argent n’a pas d’odeur, en fait il en a, c’est celui de la mort, et vous le saviez mais vous en fichiez un peu, beaucoup, passionnément, à la folie, surtout à la folie, et maintenant vous condamnez, mais avant que faisiez-vous ?… ah oui, bien sûr, je comprends, c’est ainsi, la Roche Tarpéienne est à côté du Capitole, c’est ainsi, oui c’est ainsi, cela devrait vous faire réfléchir, après tout cela n’arrive pas qu’aux autres, cela pourrait vous arriver aussi à vous, cher monsieur, je ne dis pas chère madame car généralement le sang, la bêtise et l’arrogance est sur les mains des hommes, pas tellement sur celles des femmes, naturellement j’exagère, mais pas tant que cela, vous le savez bien.

Tous vous avez été ainsi. Tous nous avons été ainsi.

Ce monde que nous ne comprenons pas est également le nôtre, il faut l’admettre, le reconnaître, l’accepter… Vous les arrogants certainement, mais nous également les perdus, les opprimés et les aveugles, nous qui ne voyions rien et pire nous qui voyions mais ne disions rien ou pas assez ou pas suffisamment.

C’est ainsi.

Soyons honnête, nous sommes si médiocres, le propre du vivant de genre humain. Pour les autres genres c’est différent…

Prenez par exemple mon cher ami grille-pain existentialiste, il nous a accompagné des mois durant et n’a cessé d’affirmer ses vérités kierkegaardiennes, à sa manière, il est resté près de Maria au regard si profond que si souvent je m’y suis perdu, l’a cajolée du regard et adorée dans toute sa retenue, et un jour il est mort, puis s’est réincarné en radiateur jaune artiste multiforme et maintenant il est mort à nouveau, suspendu à une branche, torturé, désossé, si c’est ainsi que l’on dit, et brûlé, la cruauté l’a tué et martyrisé, pourquoi je n’en sais rien, pour quelles raisons stupides, je ne sais pas, je ne comprends pas, cela aussi je ne comprends pas.

L’autruche volante, flottante et trébuchante, n’a rien dit, elle a fini par comprendre, aussi surprenant que cela puisse être, que le monde est maudit et triste et que son monde à elle, celui des légendes et des rêves est si loin, si différent de celui-ci, je pense qu’elle souhaite y retourner mais ne sait pas comment s’y prendre, mais je sens que son départ est pour bientôt. Nous avons cherché notre ami ensemble et l’avons retrouvé ensemble. Nous avons ramené son cadavre à la pension de famille et maintenant sous un clair de lune somptueux avec des chants religieux au loin et le bruit d’une foule qui chante et danse, qui fuit et hurle, qui chante et danse, et ainsi de suite, pour l’éternité de cette journée et de cette nuit, je regarde son cadavre que j’ai recouvert d’une couverture poussiéreuse, je me demande combien de vies a un grille-pain, en quoi il se réincarnera et s’il reviendra d’une manière ou d’une autre à la vie, après tout pourquoi le ferait-il, n’y a-t-il pas une certaine fatigue à revenir ainsi à la vie, de manière si dérisoire et éphémère, pour se rendre compte que tout est pire qu’hier et que les espoirs d’aujourd’hui finissent par se lasser et s’effacer, pourquoi reviendrait-il ?

Je le regarde dans cette nuit sombre tandis que Maria est allongée de l’autre côté dans son habit de nudité, somptueux, et je me plais à lui murmurer, à mon ami grille-pain, que l’espoir demeure, que le Capitole est certes proche de la Roche Tarpéienne mais qu’il suffit de tourner le dos à l’un et l’autre et de s’en aller dans une troisième direction et qu’ainsi des milliers de kilomètres pourront être franchis sans ne plus jamais rencontrer ni l’un ni l’autre, mais des tonnes d’incongruités, des pingouins à lunettes roses rêvant de Piero della Francesca, des extincteurs fort sage, des machines à gaz rondouillardes à tendance politicienne, des Yétis anarchistes, des milliers de personnages facétieux et quelques humains sympathiques, pas trop, n’exagérons pas, ne rêvons pas, soyons fous mais pas ridicules non plus, il y a donc des individus par millions qui ne demandent qu’à être rencontrés et écoutés, car la vie est là dans les moindres détails, dans cette ordinaire qui vaut tous les exceptionnels du monde, dans ces soleil mi-figue mi-raisin, ces journées de crachins, et ces autres de nuages, dans ces paysages vaguement plaisants, dans ces conversations qui ne vont nulle part, dans ces saluts qui s’effacent et ces mots qui se perdent et ces chants qui s’oublient, il y a cet univers qui vibre mais pas trop fort, tout doucement et calmement, il y a cette vie qui désire se faire oublier car elle est banale, et c’est justement dans cette banalité qu’elle est belle, c’est cela que je lui murmure et peut-être reviendra-t-il en vie, une autre fois, pour notre plus grand plaisir.

Pour l’heure je m’allonge contre mon ombre, ma belle Maria au regard si profond que je désire par-dessus tout m’y perdre à tout jamais et je vous demande de m’oublier un peu.
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D’une découverte bouleversante, d’Alice et de Dante, de la mort et de l’espoir


D’une découverte bouleversante, d’Alice et de Dante, de la mort et de l’espoir

 

Je ne sais pas très bien comment vous dire cela… je n’ai pas de mot à ma disposition pour décrire ce que j’ai vu.

 

Pourtant les semaines qui précèdent n’ont pas été avares de situations cruelles, infortunées, maudites et cruelles. J’ai subi tant et plus. Avec mes amis j’ai déambulé dans un pays de misère, de silence et d’ombre.

 

J’ai vu le reflet de la mort dans les objets dérisoires laissés à l’abandon par une population meurtrie et déplacée, j’ai senti cette nauséabonde odeur dans les poussières qui flottaient au-dessus des lieux abandonnés, j’ai ressenti son poids dans les scènes de solitude et de silence qui se sont succédées les unes après les autres dans notre errance détestable, je l’ai frôlée dans les tortures infligées dans cette prison sans nom de ce pays sans nom aux mains de ce gentil policier aimable et souriant qui chaque jour m’a rappelé que la désolation des âmes n’étaient pas chose inconnue sur cette noble et belle terre, j’ai pleuré, crié, regretté pour finalement me taire et me recroqueviller sur moi et cesser d’espérer simplement pour essayer d’oublier l’espoir et survivre comme je pouvais, un jour après l’autre, une heure après l’autre, j’ai revu mes amis mais ne me suis pas senti revivre pour autant car la peur de ce qui était advenu à nos autres amis, dont Maria au regard si profond que je m’y suis souvent perdu, m’a pris sous son aile protectrice et ne m’a plus lâché jusqu’à ce que finalement les portes de la prison s’ouvrent et que le poids d’une révolution invraisemblable dans un pays sans nom, une terre de misère, nous réunisse à nous nouveau et nous permettre de participer à un grand élan d’optimisme et de joie, sauf, sauf que manquait toujours à l’appel notre regretté grille-pain existentialiste réincarné en radiateur jaune artiste multiforme.

 

Notre groupe si compact auparavant s’est dispersé et tandis que certains sont devenus des protagonistes incontournables des évènements déroutants et enthousiasmants déroulants leurs feux et leur joie devant la pension de famille qui nous abrite, les autres, essentiellement moi et l’obscure et perplexe autruche volante, flottante et trébuchante, se sont mués en observateurs timides et disgracieux, perdus dans un monde et une réalité qui les dépassent, errant comme des fantômes d’un autre âge dans une cité interdite et ignorée.

 

Bien entendu, ceci je ne le partage pas avec mes amis.

 

Je ne veux pas qu’ils sachent que derrière ma façade de tous les jours, mon sourire imbécile, mes propos mesurés et parfois appropriés et adéquats, se cache un individu meurtri et à tout jamais blessé, non pas dans sa chair car ceci se répare, se soude, cicatrise, mais dans son être le plus profond, un être flétri et apeuré, surtout lorsque tombe la nuit, lorsque le noir de la nuit recouvre tout tel un linceul opaque, lorsque la solitude emplit tout ce qui vit, recouvre tout d’une couverture de sang et de solitude et là, même si Maria s’endort dans mes bras, apaisée, soulagée, épuisée, heureuse de sa journée passée à ouvrir les portes des prisons, libérer les âmes maudites, comme la mienne auparavant, fière d’être pleine et entière dans ce courant qui sauve et qui change la destinée d’un monde trop habitué au désespoir, même si son visage respire la beauté, reflète la farouche beauté des femmes de tous les temps et tous les lieux, même si sa présence me renforce et me fait revivre, un peu, je sombre, je tombe dans un puits sans fond mais pas celui d’Alice, non, celui de Dante, celui des prisonniers de leur destinée et de leur frayeur, je sombre dans un tunnel froid et sans lumière, une grotte sans lueur, je perds mes repères et je retrouve le pays de mes cauchemars, ceux de tous les temps et tous les hommes, le regret, le remord, la peur, la solitude et la mort, car c’est bien de cela qu’il s’agit, savoir que l’on a été pour ne rien être et s’en aller sans intérêt aucun, sans aucune sorte de signification sinon d’avoir été le pantin ou le jouet du destin, non pas du sien mais des autres, et ceci me torture plus encore que le gentil policier qui s’occupait de moi en prison, et je ne dors plus, cela fait des nuits et des nuits que je ne dors plus, que mes paupières se refusent de me donner la paix, de me laisser vivre une nuit de sommeil, je n’en parle pas, je ne le dis à personne car tout est déjà si glauque, je ne veux pas que Maria le sache, je ne veux pas que mes amis le ressentent, car tous doivent vivre, et respirer, et retrouver le courage et la fierté, la joie et le bonheur, la vie, le bonheur de la vie, la chance de la vie, qu’ils retrouvent ces sentiments de plénitude et de joie, et que restent en moi le reste et le reste, tout le reste, les souvenirs et les regrets, les remords et les ombres des fossoyeurs, car j’en ai été un, comme tous les autres humains, et je ne souhaite pas que cela ombrage la plénitude retrouvée de Maria au regard si profond que je m’y perds tout le temps, de l’extincteur si sage, du Yéti anarchiste, de la machine à gaz rondouillarde à tendance politicienne qui vient de gagner du galon et d’être promue secrétaire général du nouveau parti de salut public et trésorière de la banque des dépôts, consignations et refuge humanitaire des faucons philanthropes, et des trois pingouins aux lunettes roses amateurs de Piero della Francesca, je ne veux pas qu’ils sachent, qu’ils perçoivent ma peine, qu’ils décèlent ma peur, mes frayeurs, non je ne veux pas.

 

Je ne veux pas qu’ils sachent que ce matin, l’autruche volante, flottante et trébuchante et moi avons retrouvé le grille-pain existentialiste pendu à une branche, le fil électrique accroché à une branche et le restant du corps carbonisée, au-delà de l’imaginable, les parties de plastique noir fondues, le métal noirci et meurtri, tordu, les grilles arrachées, le socle découpé en treize parties distinctes.

 

Comment cela a-t-il pu se produire ?

 

Pourquoi une telle cruauté ?

 

Pourquoi ?

 

L’autruche n’a pas compris tout de suite mais s’est ensuite mise à pleurer tout en jacassant quelque chose de totalement incompréhensible.

 

Je l’ai ramenée à la pension et ai demandé à la jeune fille au manteau rouge de lui servir une tisane au miel, puis suis revenu sur les lieux du crime, ai détaché mon ami meurtri, l’ai déposé sur un drap et l’ai ramené avec moi.

 

Je suis assis au bord de mon lit.

 

Mon cher ami est étendu dans son drap noirci.

 

Maria n’en saura rien, pour le moment.

 

Je ne sais que faire. Tout est perdu, probablement, même l’honneur, l’humain n’est plus rien, le vivant non plus, je ne sais plus que faire. Du dehors viennent des cris de joie et d’autres de désolation. Que l’on m’explique un jour qui l’a emporté. Pour l’heure je m’en fiche, je songe simplement à cet ami disparu dans les pires conditions.

 

La vie suit son cours, implacablement, sur un lit de pierres et galets abandonnés, dans ce pays de misère qui n’a pas de nom.

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Des phrases et situations historiques, d’un débat avorté et d’un tango impromptu


Des phrases et situations historiques, d’un débat avorté et d’un tango impromptu

 

L’espèce animale à laquelle nous appartenons, je veux dire l’humain, est tellement persuadée être bénie des dieux, astreinte à une destinée hors du commun, exceptionnelle dans sa durée, capacité, intelligence et j’en passe d’autres et des meilleures, qu’elle confère à chaque évènement un rôle particulier dans le grand schéma de l’existence. Nous sommes au centre de l’univers, au centre de toute chose, et nul ne saurait nous contester cette place. Tout se lit à cette échelle. Tout doit se plier à cette règle, même les situations les plus banales.

 

Nous sommes sensés mourir, par exemple, en prononçant des mots des plus circonstanciés, des rimes à la Racine ou des paroles à la Voltaire, tout cela de manière très spontanée. Les dictionnaires sont pleins de ces paroles fécondes et grandiloquentes alors que naturellement l’essentiel de l’humanité disparaît sans rien dire du tout et le reste se contente de phrases aussi solennelles que « putains de lacets, fallait qu’ils se dénouent ici » ou « fallait être con alors » voire « qu’est-ce qu’il a à me pointer ce truc sur moi celui-là » ou encore « qu’est-ce qu’ils ont tous à me regarder comme cela, j’ai des boutons sur le nez ou quoi ? » et dans certains cas très exceptionnels « eh merde c’est pas trop tôt, qu’est-ce que je me faisais chier ici ». Bref dans bien des cas la réalité est fort loin de la fiction.

 

Il en de même des grands moments des destins individuels ou collectifs. Il y a un monde entre ce que cet exceptionnel homme d’état a dit face à ses troupes qu’il envoyait pour la plupart à la boucherie et ce qu’il a réellement bafouillé.

 

A notre humble niveau, dans ce pays perdu de tous, loin des tumultes du monde et des vicissitudes de l’histoire avec un H majuscule, nous reproduisons ces typologies particulières.

 

Je vous ai indiqué, je crois, que nos deux héros de la révolution en marche dans un pays dont ils ignorent aussi bien le nom que la langue, la machine à gaz rondouillarde à tendances politiciennes et le Yéti anarchiste, devaient se rencontrer dans un débat de grande hauteur, le premier nommé représentant le comité de salut, santé, salubrité, ébriété, ordre, liberté et droit publics et le second la révolution opportuniste et utopiste des anarchistes contemplatifs.

 

Les deux avaient rendez-vous ce jour à la maison de la radio antérieurement appelée douce voix du pays triomphant et dorénavant intitulée demeure du peuple, pour le peuple et par le peuple, sous la tutelle de l’ancien ministre des sports et de la culture nautique dont, soit dit en passant, l’ancien portefeuille est passé à son cousin par alliance du côté de sa belle-sœur qui œuvrait charitablement au secrétariat d’état aux finances et au bien public.

 

Ils ont quitté notre pension de famille en même temps mais dans des véhicules différents, quand même, fallait pas mélanger les genres, chacun accompagné d’un des pingouins aux lunettes roses amateurs de Piero della Francesca, le troisième étant resté avec nous pour comptabiliser les points et les paris.

 

Cependant, la brave machine à gaz n’a pas fait cinq cent mètres avant de devoir s’arrêter prise de nausée après avoir mangé des crevettes dont elle aurait dû se méfier et dont la petite fille au manteau rouge qui a fait irruption dans notre vie récemment nous avait assurés qu’elles ne contenaient pas plus de dioxine que d’habitude, les gentils philanthropes propriétaires de mines environnantes s’y étant engagées solennellement lors de la dernières signature du renouvellement partiel des concessions pour 333 années supplémentaires. La machine à gaz a renouvelé ces haltes nauséeuses et basiques tous les cinq cent mètres et d’après des informations conviées par portables pingouinesques interposés il semblerait qu’au moment où j’écris ceci elle ne soit pas encore arrivée à la maison de la radio.

 

Quant au Yéti, ce ne sont nullement ses boyaux qui lui ont fait faux bond mais un stupide accident de tricycle intervenu à l’angle de l’Avenue Gustav Charles André III, renommée récemment Allée des miracles révolutionnaires, et du Boulevard Mustapha Abraham Matzicgh Senior, à présent le Sentier des Jouissances démocratiques et illuminées. Alors que son taxi s’engageait sur la voie dont il s’agissait, peu importe laquelle d’ailleurs, un tricycle d’enfant piloté par une grand-mère de 99 ans, cela ne s’invente pas s’il vous plait, portant une banderole sur laquelle étaient brodés les mots « Foutez le camp, tous, maintenant », s’est jetée littéralement sous les roues de la voiture, accident ou suicide ? l’histoire ne le dira probablement pas, provoquant des fractures assez sérieuses, un accident cardiaque heureusement rapidement jugulé et une hystérie collective plutôt misérable me semble-t-il, suivie par des protestations, des cris, des hurlements, des coups et des dégradations inopinées du véhicule Yétinien, dans cet ordre, et la fuite discrète de notre ami par la porte arrière gauche, tout ceci rapporté là encore par radio pingouinesque.

 

Nous ne savons pas où le Yéti anarchiste se trouve mais il est peu probable qu’il soit à la maison de la radio précédemment nommée n’ayant pas songé apporter avec lui l’adresse du bâtiment et ne parlant pas la langue autochtone.

 

Une très jolie femme aux yeux d’airain, très poétique n’est-ce pas? a annoncé il y a cinq minutes que le débat était remplacé par le troisième mouvement du concerto pour saxophone et casserole cuivrée en ut majeur et mineur interposés de Balthazar Bazille Brutus, dit les trois B.

 

Maria au regard si profond que je m’y perds si souvent m’a regardé et a simplement commenté « cela ne m’étonne pas outre mesure » tandis que l’autruche volante, flottante et trébuchante s’est mise à danser un tango particulièrement bizarre avec l’extincteur pourtant habituellement fort sage en chantant « que la révolution soit, l’autruche plane, les asperges fondent, l’avion flotte, les oies virent et moi je valse ».

 

Je pense qu’il est temps que j’interrompe la chronique de ce jour car je vais profiter de ces moments un peu plus calme pour rechercher notre ami perdu, je veux dire le grille-pain existentialiste réincarné en radiateur jaune artiste multiforme.

 

Ceci vous permettra de prendre du recul et absorber avec le sérieux qui s’impose les phrases et phases historiques dont ce compte rendu fidèle vous a été réservé.

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De l’essoufflement de la révolution, de Turin et Saint-Pétersbourg, des ombres qui s’avancent et des poupées russes


De l’essoufflement de la révolution, de Turin et Saint-Pétersbourg, des ombres qui s’avancent et des poupées russes

 

Le tumulte est impressionnant mais de moindre importance qu’hier.

 

Les manifestants sont toujours nombreux mais la réalité quotidienne impose à chacune et chacun de reprendre ses activités habituelles même si les possibilités de s’exprimer demeurent. Des grappes et groupes de gens passent et repassent devant la pension de famille où nous avons élu domicile.

 

Les sourires sont toujours là mais ils sont de moindre intensité. J’imagine que ceux qui ont bousculé les obstacles réalisent lentement que la situation est semblable à un empilement de poupées russes. Ils ont bien entendu fait voler en éclat la première voire la seconde des figurines en papier ou carton qui les étouffaient mais en restent un nombre d’autres, nombre inconnu et selon moi assez important, et là est la difficulté, conserver l’énergie non pas du désespoir mais au contraire de l’espoir, pour abattre un à un ces obstacles, ou ces poupées, comme vous voudrez, alors que le luxe de la révolution n’existe pas pour la plupart de ces jeunes, il n’y a que la souffrance du quotidien, et les sourires se réduisent, et la poussière qui recouvre tout dans ce pays dont nous ignorons toujours le nom, dont nous ne comprenons pas la langue, dont les gens nous voient sans nous voir, dont l’histoire nous est inconnue, dont les manipulateurs sont d’évidence manipulés et les manipulés sinistrement et doublement ou triplement manipulés, cette poussière finit par recouvrir tout tel un linceul non point blanc et non point de Turin mais beige et sombre.

 

« Il n’y a plus d’amour à Saint-Pétersbourg » s’amuse à chanter l’autruche volante, flottante et trébuchante depuis ce matin, sa bonne vieille rengaine sans signification mais signe que les choses reviennent dans un semblant de normalité.

 

L’extincteur fort sage est revenu de sa bibliothèque et nous a informé que les traits caractéristiques de cette révolution étaient qu’elle n’était pas bourgeoise mais portée par une jeunesse dont on pensait auparavant qu’elle n’était pas intéressée par la chose politique et que lui il aimait cela même si les risques que tout termine mal étaient assez conséquents.

 

Il a ajouté que « le monde avançait vers une crise généralisée de par la conjonction d’un déplacement brutal de son centre de gravité de l’ouest vers l’extrême orient et l’avènement d’un hyper égoïsme d’une classe dirigeante hyper-riches et totalement insensibles aux besoins de populations perçues de manière Stalinienne, c’est-à-dire comme de simples statistiques ».

 

Je pense qu’il n’a pas tort.

 

Lorsque les tensions deviennent de plus en plus fortes, que les décalages et différences se creusent rapidement, tôt ou tard tout finit par exploser et plus ce phénomène tarde à venir plus l’explosion est grande.

 

Ce n’est pas parce que le tremblement de terre gravissime annoncé pour la fin du dernier millénaire en Californie ne s’est pas produit qu’il ne se produira plus jamais. Au contraire, son importance sera plus grande même si nul ne peut prédire lorsqu’il se produira, demain ou dans un siècle. Mais je ne suis pas un expert, vous le savez bien.

 

Maria au regard si profond que souvent je m’y noie, est revenue de ses multiples incursions dans le pays de l’intérieur, là où la révolution ne s’est pas enfoncée, pour y dénicher les lieux où sont oubliés des milliers de prisonnier d’opinion et les libérer et nous a annoncé qu’elle était heureuse d’avoir ainsi ramené au soleil une population entière de taupes oubliées et tristes. En même temps elle nous a dit rencontrer de plus en plus en plus de femmes lui disant que des fantômes du passé se promenaient la nuit et s’y comportaient comme des ombres criminelles, violant, dérobant, kidnappant les proies les plus faciles, celles ayant abandonné la peur et retrouvé le courage et l’espoir.

 

Le Yéti anarchiste et la machine à gaz rondouillarde à tendance politicienne se sont enfermés dans leur chambre pour préparer leur débat au sommet de demain. Un après l’autre, ils nous ont demandé notre assistance mais fort justement je pense nous leur avons dit qu’il était hors de question d’aider l’un au détriment de l’autre. L’abstention est mère de sûreté entre amis…

 

Les trois pingouins aux lunettes roses, amateurs de Piero della Francesca se sont cependant proposé de les aider et ont de manière fort transparente mis leurs exigences sur la table : « nous aiderons celui qui nous paiera le plus cher, qui s’engagera à instaurer une année Piero dans ce pays stupide, qui nous aidera à trouver Arezzo pour y instaurer une République digne de ce nom et qui enfin accordera à tous les pingouins du monde l’immunité absolue et les privilèges des despotes disparus ».

 

Le Yéti anarchiste leur a dit qu’il s’empresserait de le faire dès qu’il deviendrait Pape ce qui nous a fait tous pouffer de rire, y compris l’autruche, même si dans ce cas particulier je ne suis pas sûr qu’elle ait tout compris, d’autant qu’elle nous avait demandé un peu auparavant si dans les crêpes sucrées il fallait mettre autant de marins et de pompiers que dans les salées. Nul n’a répondu mais la petite fille au manteau rouge, la fille de la propriétaire de la pension, lui a donné une sucette rouge pour la calmer.

 

De mon côté, j’ai informé mes amis de l’état de mes recherches et investigations conséquentes concernant la disparition non avérée et inexpliquée du grille-pain existentialiste réincarné en radiateur jaune artiste multiforme de la manière suivante : « nous sommes bredouilles, aucun signe de vie, aucune trace, rien, pas la moindre information, rien… il est possible que nous n’ayons pas d’autre recours que de prochainement considérer la disparition du grille-pain définitive avec toutes les conséquences que l’on imagine… Je suis désolé… » Mais, pour l’heure, nous continuons d’essayer et de rechercher la trace de notre ami.

 

Ce qui m’a le plus troublé dans cette affaire, je dois l’admettre, c’est que dans le tumulte des évènements cette disparition semble moins difficile à accepter qu’elle l’aurait été dans d’autres circonstances. L’échelle de nos valeurs n’est pas la même selon ces dernières. Tout est relatif, même la douleur.

 

Mais ne relâchons pas nos efforts. Si vous deviez avoir des nouvelles à nous annoncer, mêmes mauvaises, n’hésitez pas à nous le faire savoir.

sol227