De la possibilité de rebrousser chemin, du propre de l’humain, de la chair des extincteurs, de l’absence de bruit et des ombres 


De la possibilité de rebrousser chemin, du propre de l’humain, de la chair des extincteurs, de l’absence de bruit et des ombres

L’extincteur fort sage s’est arrêté lors de notre lente progression, vers midi je pense, sur la place centrale d’un village abandonné, entre quelques cabanes dérisoires, brûlées pour la plupart, avec pour toute présence ou reliquat humain une brouette rouillée sans roue mais au contenant encore vaguement humide, souillé d’une couleur presque ocre, des feuillets d’un ou plusieurs livres dispersés un peu partout, une fenêtre éventrée, les autres manquantes, un chemise déchirée et un bracelet de monter mauve, pourquoi mauve ? pourquoi ridiculement mauve ? je n’en sais rien, mais cela a attiré mon attention, et il a demandé d’un air las et certainement résigné pour quelles raisons nous ne rebroussions pas chemin, la question était légitime et je dois l’admettre qu’elle m’avait traversé l’esprit à plusieurs reprises depuis que nos pas nous ont amenés dans cet univers triste, sans âme, emplis d’absents, déserté de toutes et tous, vidé de sa vie comme un corps ayant épuisé toute son énergie dans des nausées, crampes et souillures sans fin, mais je ne l’avais pas posée à voix haute car cette marche en avant me paraissait naturelle, évidente, après tout nous marchons chaque jour vers ce qui sera demain ou dans trente années un fin inévitable. Cette question nous taraudait tous car chacun s’est précipité pour apporter une réponse, une tentative de réponse, une possibilité de réponse, un soupçon de réponse, quelque chose pour essayer de justifier ce que nous faisions, parce que le monde est ici incompréhensible encore plus que là-bas et que le vivant souhaite toujours se confronter à ses pires maux, craintes ou frayeurs et que se faisant il progresse a proposé l’extincteur, répondant ainsi à sa propre interrogation.

Pourquoi ? « Parce que derrière nous trouverions un miroir de ce qui est au-devant de nous, la terre est ronde, nous tomberions forcément sur le même type de situation, le propre du vivant est d’être triste et seuls des troubadours aussi improbables que nous peuvent trouver quelque sujet de satisfaction au milieu de ce fatras, dans ce qui n’est pour la plupart qu’un amoncellement de rancune, tristesse, accablement, violence, et mort » a dit très doctement le Yéti anarchiste, toujours aussi désolé et accablé.

Les trois pingouins ont ricané, la première fois depuis des jours, et ont souligné que pour eux le problème était moins grave car après tout ils disposaient d’ailes pouvant leur permettre de fuir toute situation, aussi dramatique qu’elle puisse l’être, mais qu’il restait avec nous par solidarité et espoir de retrouver un jour le chemin non point de Canossa ou Compostelle mais d’Arezzo avec les belles fresques que l’on devait à Piero della Francesca.

La machine à gaz rondouillarde ne s’est pas hasardée à souligner qu’elle les avait compris mais leur a simplement rappelés que les responsables de ces disparitions massives ne trouveraient certainement aucun goût ou saveur dans une machine à gaz aussi rondouillarde soit-elle mais que par contre un steak de pingouins pourrait peut-être les allécher et que, considérant l’ampleur des dégâts qu’il notait à chaque pas ils n’hésiteraient pas un instant.

La discussion n’a pas dégénéré car le lieu ne se prête pas à ce genre d’enfantillage et c’est le radiateur jaune artiste sur les bords, et même un peu au milieu, qui a changé le cours de la discussion en la ramenant à son cœur et soulignant que dans une telle situation chacun se devait de continuer, de persévérer et que, malgré l’appréhension sans nom, il convenait de progresser pour découvrir l’innommable et peut-être sauver une vie, une toute petite, une misérable et ridicule vie, pour justifier le terme de vivant et conférer à cet univers gris, poussiéreux et sans âme la possibilité d’une rédemption, le rêve d’une renaissance, une hypothétique espérance.

Je me suis contenté d’indiquer que nous marchions dans un monde sans ombre, ce qui était à prendre au propre comme au figuré, et que déserter ce lieu à ce moment précis était bafouer le destin, les cris, les pleurs et les larmes de celles et ceux qui étaient partis, où que ce soit et de quelque manière que l’on puisse imaginer. Il n’y a pas à transiger. Après avoir vu ceci et ressenti une telle douleur silencieuse, se retourner n’est pas possible.

Maria nous a regardé avec un sourire docile et magnanime et nous a remerciés. Elle n’a rien dit de plus.

L’autruche volante, flottante et trébuchante nous a gratifié pour la première fois depuis peu d’un sonnet très bref : « il n’y a plus d’amour à Saint-Pétersbourg, et tu ne dis rien, ne nous quitte pas, Harfleur et ses tombes sont proches, pourquoi ? ».

Maria s’est retournée doucement et lui a baisée le front en lui disant « parfois il n’y a rien à dire, tout est dit, dans ce pays qui a perdu le bruit et l’ombre de sa vie, il n’est rien qui puisse être fait, probablement, mais se retourner et partir ferait disparaître deux fois celles et ceux qui ont d’évidence trop souffert. Ceci n’est tout simplement pas possible. Il doit rester un soupçon d’humanité dans chaque vivant pour savoir dans des moments tels que celui-ci ne pas accepter l’inacceptable, se rebeller, se dresser et avancer, quel qu’en soit le prix. Je suis content de savoir que vous êtes de cette chair-là ».

Et pour la première fois depuis des jours, l’un d’entre nous s’est laissé aller à une plaisanterie, en disant « chair… façon de parler… » c’était l’extincteur fort sage ce qui nous a permis de propulser dans l’atmosphère sidérée des semblants de rires étouffés.

C’était quelques minutes seulement avant que nous ne voyions le vieil homme au pied de son arbre.
sol543

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