D’un vieil homme sous un arbre, de Maria, du silence qui se rompt, de l’espoir et de Saint-Pétersbourg, du reste aussi 


D’un vieil homme sous un arbre, de Maria, du silence qui se rompt, de l’espoir et de Saint-Pétersbourg, du reste aussi

Le vieil homme est assis sous un arbre. Nous le regardons avec surprise et appréhension. Nous n’avons vu personne depuis des jours.

Nous marchons sur une route bitumée, au milieu d’un perdu sans âme, sans bruit, sans ombre. Il ne reste que des souvenirs dérisoires, des pans de mémoire qui nous échappent, des morceaux de vie que nous ne connaissons pas, ne discernons pas, ne percevons pas, des parcelles de temps abandonnées, sans autre forme de procès. Il n’y a rien. Les pas qui sont les nôtres ne se font l’écho d’aucun autre. Nous marchons vers l’avant, le Nord, sans le perdre, mais après avoir perdu tout espoir car ce pays n’en a plus. Il n’a y rien. Plus rien. De la poussière à perte de vue sur des objets du quotidien démantibulés, désarçonnés, perdus, qui nous laissent perplexes et sans voix ni voie.

Il est là. Il est sans âge. Il est maigre. Il est desséché. Une forme de vie dans un univers qui en est privé.

Nous sommes anxieux de l’entendre, de savoir ce qui s’est passé, où sont les enfants qui riaient mais ne sont plus là, où sont leurs parents, pourquoi ces tâches ocres, pourquoi ces lignes de sang, pourquoi ces traces de violence. Cela fait des jours que nous nous interrogeons. A chacun sa parcelle de vérité ou son illusion de réalité, sa part des choses, de mensonge ou de perplexité. Il y a probablement du vrai dans chacun de nos propos et réciproquement du mensonge dans chaque déduction. Il n’y a plus de causalité à Saint-Pétersbourg aurait pu dire l’autruche volante, flottante et trébuchante si elle ne s’était précipitée en première à la rencontre du vieil homme.

Elle est à ses côtés et le regarde dignement sans dire un mot, attendant qu’il ne parle. Elle a été rejointe par les trois pingouins qui eux se sont exprimés avec infiniment de difficulté et ont demandé de manière si dérisoire que j’en aurais pleuré si les larmes pouvaient encore couler sur mes joues si c’était lui Piero mais évidemment il n’a pas répondu.

Il n’a pas parlé. Il ne s’exprime pas en mots intelligibles mais son regard en dit plus qu’un long roman. Ses yeux sont las, frappé par un malheur que nulle phrase ne pourra jamais décrire.

Nous ne sommes pas des voyeurs car il n’y a rien ou presque à voir. Nous sommes curieux car nous sommes des vivants et nous souhaitons comprendre ce qui se trouve dans les coulisses, ce qui se cache derrière ce drame.

Est-ce pourtant si important ? Est-ce que savoir ce qui s’est précisément déroulé ici il y a quelque temps est essentiel ? Nous ne pouvons rien faire.

Mais Maria diffère dans son intelligence de la situation. Elle m’interrompt avant même que je n’aie pu faire le moindre commentaire et nous présente au vieil homme, comme pour le rassurer même si elle sait bien sûr qu’il ne l’écoute pas qu’il vit dans une réalité, un univers qui dépasse notre entendement. Elle le fait avec une délicatesse extrême. Mais lui ne répond pas, n’opine même pas du chef, se contente de regarder le monde intérieur qui est le seul qu’il reconnaisse maintenant avec ses horribles images qui tarauderont son esprit pour le restant de ses jours.

Puis, Maria lui propose de l’eau et un fruit, mais il n’en veut pas. Il secoue vaguement le majeur de sa main gauche et l’index mime le même mouvement, il ne souhaite pas boire, il ne souhaite pas manger.

Depuis combien de temps ne mange-t-il plus ? Depuis combien de temps ne boit-il plus ?

L’extincteur fort sage et salvateur souhaite se porter à son secours, l’allonger sur une vieille banquette de voiture qui gît inanimée un peu plus loin près d’un enchevêtrement indistinct de métal, de plastique rouge et vert et de tissus déchirés et souillés.

Maria l’en empêche et nous demande de reculer de quelques pas, de lui laisser de l’oxygène pour respirer et du temps pour s’exprimer.

Elle me dit avec son regard, car ceci me suffit, qu’elle souhaite savoir car elle doit savoir car si l’on veut influencer l’avenir il faut savoir le passé, car s’il y a une chance, une seule, piteuse et unique, de sauver la vie d’un vivant il faut la connaître, la comprendre, l’explorer et l’utiliser au maximum de ses capacités, car il n’y en aura pas de seconde. Je la comprends.

Je l’aime dans cette invraisemblable faculté de démêler les tenants et aboutissants de tout ce que la vie lui présente comme interrogation, question, problème ou défi, elle est la femme de tous les temps et lieux, de toutes les vies, celle qui porte le monde sur ses épaules mais que le monde ne reconnaît pas.

Elle nous repousse avec douceur y compris la machine à gaz rondouillarde qui ne comprend mais et le radiateur jaune artiste sur les bords qui souhaitait, avant de pénétrer dans ce pays sans vie dépouillé de son âme et des relents de son cœur, dépeindre la beauté des choses, retrouver dans chaque détail de la vie ses extraordinaires et saisissantes lueurs mais ici ne le peut plus car il n’y a ici aucune trace de vie et les choses qui restent sont des fantômes sans passé et peut-être sans futur car il n’y certainement plus de présent en ce lieu éloigné de tout.

Elle s’accroupit et lui parle doucement avec cette voix d’au-delà de l’espérance que nous ne comprenons pas toujours, nous ne saisissons pas ses mots, ne percevons pas la signification de ce qu’elle dit ou pense ou fait comprendre au vieil homme mais doucement, subrepticement, à la vitesse lente du soleil qui se déplace au zénith celui-ci ouvre sa coquille fermée depuis des lustres et penche son visage vers elle.

Elle pose sa main sur son genou et lui tourne la tête vers elle.

Elle continue de marmonner ces mots de toutes les espérances et de toutes les nécessités particulièrement celle de la vérité. Il l’écoute maintenant et la regarde comme on regarde un oiseau qui virevolte dans le ciel ou la rivière qui coule.

Et bientôt avec un son caverneux sans mélodie ni sonorité il la regarde fixement lui saisit son avant-bras gauche, celui du cœur, et dit ‘POURQUOI ?’ puis je jure avoir vu deux choses se produirent en même temps, une lueur humide dans son œil et ses paupières se refermer.

Nous sommes interdits. Lui est fixe et immobile.

Maria regarde le pauvre hère qui s’est refermé. Il n’y a décidément plus d’espoir à Saint-Pétersbourg mais je ne le dirai pas à Maria, en tout cas pas maintenant.

Le temps s’est figé. L’air s’est solidifié. La chaleur s’est plastifiée. Nous sommes purement et simplement figés dans une parenthèse du temps. Ce que cela veut dire, combien de temps cela durera et pourquoi, je n’en sais absolument rien.

Maria le sait peut-être mais ses yeux également se sont clos et ses joues ont pali.

Poourquoi ?
wall700

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