De cet horrible sentiment d’isolement et d’impuissance, du chant des autruches volantes, flottantes et trébuchantes et de l’acharnement des Yétis anarchistes


De cet horrible sentiment d’isolement et d’impuissance, du chant des autruches volantes, flottantes et trébuchantes et de l’acharnement des Yétis anarchistes

 

 

Si les évènements n’étaient aussi dramatiques je serais tenté de dire que nous sommes revenus à la case départ.

 

L’optimisme avait fait irruption dans ma cellule d’isolement avec l’arrivée de mes amis Yéti anarchiste, autruche volante, flottante et trébuchante et machine à gaz rondouillarde à tendance politicienne. Je m’étais subitement fais à l’idée que peut-être les lendemains ne seraient pas tous sombres avec pour seule lumière celle d’un néon clignotant lors des visites de mon policier de service, j’avais escompté qu’avec leur aide je pourrais franchir les portes de cet établissement perdu au bout du monde entre dunes et steppes, que nous pourrions ensuite rejoindre le restant de notre groupe ayant échappé à la rafle de la milice, et que tous ensemble nous pourrions quitter rapidement ce pays de misère sans trop nous y attarder.

 

C’était sans compter sur le coup du destin et le poids des imprévus. L’irruption de Maria, de l’extincteur fort sage et des trois pingouins à lunettes rose amateurs de Piero della Francesca a certes provoqué un traumatisme certain chez nos gardiens désenchantés amateurs de belles lettres, surtout celles de leurs magazines de culture, art et tradition – j’essaie de rire bien sûr, mais ne le peux pas vraiment, pardon – mais a surtout entrainé une fuite désordonnée de nos amis et la poursuite furieuse de ces abominables matrons accompagnés de leurs enfants soldats ivres, drogués et hyper-violents.

 

Nous sommes de ce fait cloitrés dans notre cellule misérable et angoissés au plus haut point. Au-delà de la souffrance imaginée et ô combien réaliste, il y a cette incertitude qui nous glace le sang, nous ne savons pas et ne saurons peut-être jamais.

 

Les gardiens se succèdent devant notre cellule, les porte-voix résonnent en permanence, les talkiewalkies crépitent dans une langue que nous ne comprenons pas, les lourds pas s’annoncent, passent et nous dépassent, la peur est omniprésente, pas tant pour nous car après tout que peut-il nous arriver de pire que ces derniers temps ?

 

Puis-je être encore plus maltraité par mon gentil policier que je ne l’ai été depuis mon incarcération? Je ne le pense pas, mais ceci n’a guère d’importance.

 

Bien plus grave est la pensée de ce qui pourrait advenir à nos amis en errance fugace. Les trois pingouins ? Et surtout, Maria, la belle et ravissante Maria, cette femme dont le regard m’éblouit tellement que j’en oublie pratiquement le son de la voix mes neurones n’enregistrant que rarement ce qu’elle me dit au premier coup tant ils sont submergés par des vagues d’admiration et l’ivresse de l’amour.

 

Soyons franc, je suis mortellement inquiet. La savoir aux mains de ces individus sans foi ni loi, entièrement maître d’eux-mêmes, ne rendant compte à personne, faisant ce que bon leur semble, n’ayant d’autres limites que celles que leur fatigue ou lassitude peuvent leur fixer, n’ayant aucune loi au-dessus d’eux si ce n’est l’argent, le pouvoir, la violence et la désolation de leur esprit, est une torture bien plus grave que celles que j’aie subies les journées précédentes.

 

La machine à gaz rondouillarde a passé un de ses tuyaux autour de moi mais avant qu’elle n’ait pu dire quoi que ce soit je l’ai prié de surtout ne pas me dire avec son ton gaullien je vous ai compris ce à quoi elle a réagi avec douceur en chuchotant « aujourd’hui je préfère ne rien comprendre ».

 

Ne pas comprendre, se taire, se muer dans le silence des sons, des mots et de l’esprit, se taire, se taire, se taire… contempler les interstices du mur et les compter, parler à voix haute de chose et autre qui n’ont aucun lien avec la réalité, telle est peut-être la seule solution, celle de l’autruche volante, flottante et trébuchante, qui dit depuis ce matin : « un, deux, trois, ça fait sept, puis neuf et deux, moins un, tout est là, demain aussi, je crois, et croire c’est comme croître mais sans le t pourquoi cela, neuf et huit cela fait deux ou peut-être pas, demain à Saint-Pétersbourg il y aura de l’amour aussi… »

 

Ou alors réagir en trépignant, frappant ou hurlant comme le fait ce bon et brave Yéti qui vient d’écraser ses poings pour la énième fois contre la porte, de la même manière qu’il l’avait fait auparavant contre l’assise sur laquelle j’étais assis et qu’il est parvenu à détruire ou le mur qu’il serait parvenu à démolir s’il n’était en béton armé, je le laisse faire, car je n’ai pas d’alternative à proposer.

 

Nous mourrons d’angoisse c’est sûr. Nous ne savons pas. Rien n’est pire que l’attente et la désespérance, ce sentiment d’inéluctabilité incontrôlable. Nous savons qu’au dehors il n’y a rien, que du sable, des cailloux et des arbustes, rien derrière quoi on puisse se cacher, alors, la fuite ne peut-être que vouée à l’échec avec tout ce qui s’en suit.

 

Je meurs d’angoisse. Alors il me reste la possibilité de me murer dans un silence obsédant, frapper contre la porte ou scander les noms des différents Saints, de Saint Anasty du Béarn à Saint Yodel, ou ceux des joueurs de tennis, au choix. Peut-être est-ce cette dernière solution que je choisirai puisque en clamant leurs noms je contribuerai à frapper quelque chose, pas des gens, simplement des balles.

story173

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